Le #MeToo malgache donne matière au roman saisissant de l'écrivaine Hary Rabary

Capture d'écran de la chaîne YouTube d'AFP

Madagascar se prépare en novembre à une élection présidentielle hautement contestée et déjà reportée une fois suite à des manifestations et violences policières. Aucune femme n'est candidate au poste, signe d'une société qui privilégie les hommes et rend les femmes socialement invisibles et inférieures.

Pour en savoir plus sur Madagascar, lire notre dossier spécial Madagascar, une société déstabilisée 

Global Voices a interviewé l'écrivaine Hary Rabary, qui est aussi professeure et médecin pour parler d'un sujet tabou dans la société malgache: le harcèlement sexuel et le viol. Rabary vient de faire paraître un roman féministe, #ZaKoa, ce qui signifie #MeToo en Malagasy. Le livre est écrit sous forme d'une lettre d'une femme qui raconte une série de viols que des hommes ont commis sur son corps.

Madagascar, où la langue nationale est le malgache ou malagasy, est aussi un pays francophone. Depuis les années 70, on note l'émergence d'une nouvelle génération d'écrivaines qui semblent souvent privilégier le français comme langue d'écriture. Selon une enquête, ceci s'expliquerait en partie par un phénomène de stratégie linguistique assumé:

Elles [les écrivaines] expliquent leur choix de la langue française par la difficulté d’énoncer dans la langue nationale des contenus notionnels particuliers et certains référents culturels qui, selon elles, convoqueraient les langues dialectales ou le français davantage que le malgache officiel. Mais, toujours d’après ces enquêtes, leur choix s’expliquerait surtout par la difficulté d’énoncer des thèmes ou un ton, par exemple l’érotisme, leur souci principal restant d’éviter des « messages anticonformistes pouvant heurter un certain puritanisme.

 

Portrait de Hary Rabary, photo utilisée avec permission.

FN: Le titre de votre roman #Zakoa signifie #metoo en malgache. Comment se déroule la prise de conscience et de parole #metoo dans le contexte malgache ? 

Hary Rabary (HR): Parler de viol et d’abus sexuel en public est presque un tabou à Madagascar. Quand les victimes sont des adolescentes et des adultes, le délit ou le crime restent souvent sous silence. Car dans la plupart des discours entendus dans la société malgache, la victime est forcément fautive. Pour la société, mais surtout pour les femmes qui y évoluent, la victime a obligatoirement « quelque chose à se reprocher » : un regard de travers, un sourire aguichant, des vêtements trop courts ou trop moulants, des seins trop gros, ou des fesses trop rebondies. Par ce jugement, la société désigne les coupables, les victimes et non pas l’agresseur. Les rares fois où la famille emmène une victime adolescente en consultation dans les suites d’une agression sexuelle, tout au moins dans la ville où j’exerce en tant que gynécologue obstétricienne, il n’y a pas de plainte, les familles cherchent seulement à prouver que la fille n’est plus vierge, qu’il y a eu effectivement défloration, non pas pour porter plainte, mais pour extorquer de l’argent à l’agresseur ou à sa famille. Personne ne se soucie de la souffrance de jeune fille. Personne ne se soucie de son avenir. J’ai l’impression que tout ce qui importe pour les parents, c’est de tirer des bénéfices de la situation.

Je suis sans doute trop sévère, c’est peut-être leur manière de demander réparation. Pour la victime, ceci ne fera que la diminuer. Elle a été agressée, violée. Tout le monde fait « passer l’éponge sur l’agresseur » quand celui-ci accepte de donner de l’argent. C’est comme si l’agresseur avait « consommé » avant de payer. C’est rendre la jeune fille au rang d’une simple marchandise. Les parents et la société, heureusement, sont plus regardants quand il s’agit d’abus et de viol sur les enfants en bas âges. Dans ces cas-là, il y a véritablement une plainte auprès des autorités compétentes. Il y a des condamnations quand c’est avéré et qu’il y a des témoins. Dans le cas contraire, les « présumés coupables » sont souvent relâchés au bénéfice du doute, car « absence de preuve concrète », « défloration ancienne » selon le certificat médical. Mais que peut-on conclure d’autre lors d’un examen gynécologique si les faits s’étaient déroulés il y a quelques semaines voire même des mois avant l’examen médical ? « Ancienne » ne peut pas situer la date exacte de l’agression ni préciser l’identité de l’agresseur.              

FN: Vous transposez cette thématique dans un roman. Quel est le processus d’écriture qui permet ce déplacement, et pourquoi avoir choisi le roman pour parler du corps des femmes et de leurs droits à ce sujet ? 

HR: Pour ma part, il n’y a pas vraiment eu de processus d’écriture en particulier. Quand une idée germe dans mon subconscient, elle s’impose d’elle-même. Pourquoi un roman ? Tout simplement parce qu’avec un roman, la personne qui lit est libre de penser ce qu’elle veut, et d’interpréter les scènes et les paroles à sa guise, en toute intimité. La personne qui lit n’est pas obligée d’émettre un avis en public. La prise de conscience se fait en toute liberté, sans qu’on ait forcément besoin d’exprimer quoi que ce soit. Elle peut faire le choix d’adhérer à la cause et de mener une lutte contre la violence et contre le viol en particulier. Parce qu’avec un roman, on ne sait pas où s’arrête la vérité et où commence la fiction.  

 FN: Quelle est la réception de ce roman à Madagascar et dans la diaspora malgache ? 

HR: Le roman est plutôt bien reçu. Les encouragements fusent par rapport à la lutte contre la violence à Madagascar. Évidemment, il ne fait pas l’unanimité, mais les échos sont encourageants.

 FN: Quelles sont les autrices malgaches que vous recommandez ? Pour celles et ceux qui veulent en savoir plus sur la littérature malgache, quels sites, maisons d’édition, ou événements conseillez-vous ?  

HR: Je n’ai pas en tête tous les noms des autrices malagasy, les premières qui me reviennent spontanément sont Michèle Rakotoson, Mampianina Randria, Esther Nirina et Na Hassi. Il y a certaines maisons d’édition qui se sont spécialisées dans la littérature indianocéanique. “Dodo vole” en fait partie, et a une ligne éditoriale consacrée à « Madagascar vue de l’intérieur ». Il y a également les éditions “No comment” et “Laterit” qui éditent des livres sur Madagascar.

Pour en savoir plus sur les littératures d'Afrique, lisez: Pour une critique littéraire africaine: Interview avec le créateur de Chroniques littéraires africaines 

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