Premières élections régionales dans l'histoire du Togo : entretien avec l'expert Paul Amegakpo

Paul Amegakpo, Président de l'Institut Tamberma pour la Gouvernance (ITG) basé au Togo ; Photo de Jean Sovon, utilisée avec permission

Le Togo se prépare à une double élection – législative et régionale- prévue pour le 20 avril 2024. Ce scrutin est une première dans l'histoire du Togo car ce sera aussi la première élection régionale dans le cadre du processus de décentralisation pour un pays de plus de 9 millions d'habitants.

Le Togo est divisé en cinq régions administratives, et compte un parlement de 113 députés élus pour six ans (à compter des élections d'avril 2024). Suite à ces nouvelles élections, le pays sera doté d'un nouveau Sénat dont les 2/3 sont élus par les conseils régionaux et un 1/3 sera nommé par le Président de la République. Le rôle principal des sénateurs sera de délibérer sur les projets et propositions de lois de l’assemblée nationale et du gouvernement.

Cette élection s'organise dans un climat de menace sécuritaire qui plane au nord du pays lié à la situation au Sahel, de désamour de la jeunesse pour la politique, et de maintien aux commandes de la même famille politique depuis 1967.

Lire l'article de notre partenaire Afrique XXI : Au Togo, blackout sur la menace djihadiste

Pour élucider tous ces aspects, Global Voices a interviewé Paul Amegakpo, expert en gouvernance politique et Président de l'Institut Tamberma pour la Gouvernance, basé au Togo.

Jean Sovon (JS) : Le 20 avril, les Togolais iront aux urnes pour des élections législatives et régionales. Dans quelles conditions se prépare cette double élection ?

Paul Amegakpo (PA) : Cette double élection se prépare dans des conditions d'apaisement relatif du climat politique, mais aussi de certaines inquiétudes qui concernent le délai très court pour déployer certaines opérations afin de s'assurer d'une organisation transparente, crédible et surtout de l'inclusion des acteurs dans le processus. Le gouvernement a mis en place un cadre de concertation avec les acteurs politiques, mais au-delà, il y a d'autres préoccupations qui méritent d'être prises en compte afin de s'assurer que le climat global d'organisation de ces élections rassure les acteurs et renforce la confiance des citoyens.

Il est important que les conditions soient réunies notamment pour donner la possibilité aux partis politiques et aux candidats indépendants de pouvoir mener leurs activités sur toute l'étendue du territoire. Cela permettrait donc aux citoyens de comprendre les projets de société de chaque parti et candidat, et de pouvoir opérer leurs choix de manière responsable.

C'est la première fois que le Togo organise un double scrutin, et surtout ce double scrutin qui associe les régionales aux législatives alors que le Togo n'a jamais connu les régionales. Normalement, il aurait fallu avoir un délai relativement plus long dans la convocation du corps électoral ou dans la fixation de la date du scrutin, annoncée le 8 février 2024, pour permettre aux acteurs de la société civile, aux acteurs politiques et même aux partenaires qui accompagnent le Togo de pouvoir mettre un accent sur l'éducation civique et électorale, pour que les citoyens comprennent les enjeux de ce scrutin et à y participer au mieux.

JS : Le Togo a-t-il nécessairement besoin d’un Sénat qui va être mis en place à la suite de ces régionales ? Quel sera le rôle des sénateurs?

PA : C'est une grande question. Le Sénat est la deuxième chambre du Parlement, et a pour fonction de contrôler les actions de la législature menées par les députés. Les lois qui sont étudiées et adoptées par le Parlement doivent passer au Sénat pour un deuxième contrôle basé sur des critères spécifiques garantissant l'unité du pays, l'équilibre régional et la constitutionnalité de ces lois. Or ce rôle n'est pas très différent de celui joué par les députés actuellement. Vu les contraintes économiques actuelles du pays et la prise en charge (rémunération et logistique) de ces sénateurs, la création du Sénat est-elle opportune et pertinente en ce moment?

Personnellement, je pense que nous pouvons nous passer du Sénat. Mais mon avis n'est plus important à partir du moment où la Constitution (de 1992 révisé en 2002) a érigé le Sénat en une institution républicaine.

Pour être légaliste, il faut donc installer ce Sénat, et voir si il apporte une valeur ajoutée à la bonne gouvernance.

JS : La diaspora joue-t-elle un rôle dans ces élections ? 

PA : La diaspora togolaise, malheureusement, ne joue pas un rôle important dans ce processus. D'abord, nous avons de la peine à connaître le nombre effectif des Togolais qui sont dans la diaspora, mais les chiffres qui sont avancés parlent à peu près de 25 à 30 % de la population togolaise, c'est-à-dire près 3 millions de citoyens. Depuis plusieurs années, il y a des politiques publiques qui sont mises en place par le gouvernement pour justement donner plus d'opportunités à la diaspora de s'impliquer en politique. Mais ce n'est pas suffisant parce que la constitution de la diaspora politique a suivi les différentes crises que le Togo a connues.

De nombreux membres de la diaspora ont été des citoyens contraints de s'exiler et ils ne peuvent pas retourner lorsque les conditions de gouvernance démocratique n'ont pas changé. Il y a encore des préalables que beaucoup de Togolais posent pour participer directement au processus politique. Ces Togolais de la diaspora pensent d'ailleurs que leur identification ou leur inscription sur un fichier électoral pourrait être un risque parce qu'ils seront fichés, et peuvent donc être tracés, ou être victimes de représailles politiques.

Le Code électoral offre à la diaspora togolaise la possibilité de s'inscrire dans les bureaux de vote qui seront ouverts dans les ambassades ou de pouvoir s'inscrire dans leur préfecture ou commune d'origine. Cette mesure doit être accompagnée par des actions politiques concrètes qui rassurent cette diaspora et lui permettent de pouvoir revenir ou d'avoir l'opportunité de participer au processus politique.

JS : Quels sont les véritables enjeux de cette double élection?

PA : Le Togo fait face depuis 2021 à des menaces jihadistes, surtout au nord du pays, un risque permanent et imprévisible. Dans ce contexte, il faut faire en sorte que les processus électoraux ne soient pas perturbés par des attaques jihadistes qui pourraient à la fois déstabiliser le processus, mais aussi créer un vent de panique. Les mesures prises par les autorités togolaises sont susceptibles de rassurer les acteurs sur ce plan. On peut noter la mise sur pied de la force spéciale élections législatives et régionales composée de 12 000 agents pour justement sécuriser le processus électoral, garantir la sécurité des personnes, et bien sûr l'ensemble du territoire national.

Le désamour de la jeunesse togolaise vis-à-vis de la chose politique est bien normal parce que la politique est un point d'accès de violence au Togo. Les gens ne constatant pas suffisamment de fair-play, de tolérance et surtout d'ouverture de l'espace politique, et donc craignent de s'engager à visage découvert. Cette psychose freine la participation effective de la jeunesse qui représente plus de 50% de la population au processus électoral. Il y a aussi des citoyens détenus en prison pour leurs opinions ou actions politiques. Tout cela n'incite guère la jeunesse à participer activement au processus électoral.

En ce début d'année, on a assisté à des décès en exil de Monseigneur Kpodzro, suivi d’Agbéyomé Kodjo, qui ont été de hauts dignitaires religieux et politiques. Il faudrait que les autorités fassent davantage d'efforts pour éviter la persécution politique.

Plusieurs raisons sont évoquées par les autorités en place pour restreindre l'espace civique, notamment la menace sécuritaire. Or, restreindre l'espace civique pourrait être doublement dangereux: lorsqu'il y a des menaces sécuritaires sur un pays, ce qui permet de faire face à ces menaces, c'est justement d'impliquer les citoyens, de faire en sorte que les organisations de la société civile, les organisations politiques et les citoyens puissent justement se sentir patriotes. Les autorités togolaises doivent changer de paradigme vis-à-vis des réponses à apporter à cette crise-là.

Pourquoi élire les gouverneurs et en vue de quel rôle par rapport aux conseils municipaux ? Qu'est-ce que l'élection des conseils régionaux apportera aux populations dans l'amélioration de leurs conditions de vie au quotidien ? Malheureusement, le temps imparti ne permet pas de déployer de vastes campagnes d'éducation civique et électorale afin d'apporter des réponses à ces questions citoyennes.

Des instruments comme la constitution, le code électoral, la loi sur la décentralisation devraient être mis à la disposition des citoyens en langage facile et accessible dans les langues locales  pour que les citoyens comprennent justement  les enjeux, mais aussi le mécanisme de déroulement de ces opérations électorales. Malheureusement, ce n'est pas le cas.

Lire : Décès d'un prêtre catholique togolais fervent opposant au pouvoir en place

JS : Cette élection peut-elle remettre en cause la mainmise sur la politique par une et seule famille ?

PA : Les conditions optimales ne sont pas réunies autour de ce double scrutin. Dans beaucoup de pays, les dates des élections sont érigées d'ailleurs en loi constitutionnelle. Au Togo, ce n'est pas le cas, et cela empêche les acteurs de bien se préparer, de mobiliser les ressources financières, matérielles et humaines, de pouvoir planifier leurs projets de société et de pouvoir positionner des candidats. C'est déjà une entorse portée au processus électoral.

La conséquence de cette pratique est qu'une bonne partie de la classe politique, surtout de l'opposition, rentre dans un processus de démobilisation de l'électorat à travers des communications en pointe de désinformation et de l'intoxication. Ces acteurs réclament un fichier électoral nouveau ou amélioré, fiable pour aller aux élections. Or ces réclamations, même si elles sont fondées, sont de nature à démobiliser l'électorat, parce qu'elles créent le doute au sein de l'électorat qui n'accorde pas d'importance à la crédibilité du processus électoral.

Au final, les agents dans les bureaux de vote s'adonnent à des activités subversives qui consistent à désavantager un candidat au profit d'un autre candidat, parfois sous l'effet de manipulation ou d'appâts financiers.

Si l'opposition arrive à renverser la vapeur, ça ne serait qu'au bénéfice de la démocratie togolaise. Nous y croyons, même si objectivement nous savons que les conditions optimales ne sont pas réunies pour avoir des scrutins complètement transparents.

La dernière élection législative togolaise, tenue en décembre 2018 a été boycottée par une grande partie des partis de l'opposition, ce qui a empêché la mobilisation d'un grand nombre d'électeurs. Pour ce double scrutin du 20 avril 4,2 millions d'électeurs sont attendus.

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