Guyana : à Almond Beach, des locaux restent malgré l'érosion et protègent les tortues, elles aussi victimes de la perte de leur habitat

Un bébé tortue à écailles sur la plage d'Almond Beach, le 9 septembre 2023. Photo de News Room Inc. fournie par Climate Tracker, reproduction autorisée.

Écrit par Vishani Ragobeer

Ce billet, initialement publié sur NewsRoom, a récemment été récompensé en tant que meilleur article dans le cadre du Prix de journalisme caribéen sur la justice climatique, organisé par Climate Tracker. Une version de cet article est reproduite ci-dessous, avec autorisation.

[Sauf mention contraire, tous les liens de ce billet renvoient vers des pages Web en anglais.]

Almond Beach, qui abrite une communauté autochtone, fait partie des dix plages situées le long de l'aire protégée de Shell Beach. Cette aire s'étend sur 120 km dans la région 1 [fr] du Guyana : Barima-Waini [fr]. Chaque année, quatre espèces de tortues marines menacées y établissent leurs nids : la tortue luth (Dermochelys coriacea), la tortue imbriquée ou « à écailles » (Eretmochelys imbricata), la tortue olivâtre (Lepidochelys olivacea) et la tortue verte (Chelonia mydas).

Les acteurs de la conservation, parmi lesquels la Commission des aires protégées du Guyana et la population d'Almond Beach, contribuent à protéger les tortues et leurs petits durant la saison annuelle de nidification, de février à août. Depuis quelques années, cependant, la côte s'érode à un rythme de plus en plus rapide le long d'Almond Beach et à d'autres endroits de l'aire protégée de Shell Beach. Cette évolution représente un défi à la fois pour les habitants et pour les tortues, qui se sont habituées à nidifier là-bas.

« Durant des années, Almond Beach a fait partie des meilleures destinations. [La plage] est connue dans le monde entier en raison de la nidification des tortues marines », déclare Arnold Benjamin, président du Conseil de développement de la communauté d'Almond Beach. Il ajoute que l'érosion a eu des répercussions considérables sur la vie à Almond Beach.

Entre 1991 et 1997, environ 150 personnes habitaient sur la plage, explique-t-il. La population augmentant, plusieurs équipements furent alors construits, parmi lesquels une école, une église et une aire de loisirs. Mais en 2005, l'école fut détruite pour être installée plus loin dans les terres, en raison du recul du trait de côte. « Ça a été très rapide », raconte Arnold Benjamin. « Les gens ont été contraints de déménager. On a perdu environ 3 kilomètres [de terrain], des fermes [ainsi que] des cocotiers. »

Arnold Benjamin, président du Conseil de développement de la communauté d'Almond Beach, le 9 septembre 2023. Photo de News Room Inc. fournie par Climate Tracker, reproduction autorisée.

Au cours de la décennie suivante, l'érosion a continué et les habitants sont partis vivre plus loin, à l'intérieur des terres. Au bout du compte, relate Arnold Benjamin, ils ont fini par demander au gouvernement de ne plus s'évertuer à démolir et reconstruire l'école, s'agissant d'un « gaspillage financier » puisque les familles commençaient à quitter la plage. Arnold Benjamin est de ceux qui pensent que les habitants d'Almond Beach sont des réfugiés climatiques, car l'érosion – produite ou aggravée par les changements climatiques – les a obligés à migrer.

Quelles sont les causes de l'érosion ?

Sur la base de données collectées et analysées entre 2019 et 2023, la Commission en charge de surveiller les aires protégées du Guyana a découvert que des parties du rivage avaient été emportées par l'océan Atlantique. Alors qu'en 2019, le littoral de Shell Beach s'étendait sur 2 km environ, sa surface n'était plus que de 1,1 km en 2022.

Modifications du littoral sur l'aire protégée de Shell Beach entre 2019 et 2022. Image de la Commission des Aires Protégées, fournie par Climate Tracker et News Room Inc., reproduction autorisée.

L'érosion touche la plage par le côté est, tandis que l'accumulation – qui correspond au dépôt des matériaux transportés par les eaux – se produit à l'extrémité ouest. Il semble que ces modifications du littoral fassent partie d'un cycle naturel de 30 ans. Mais selon la Commission, ces transformations « pourraient également être le résultat de changements climatiques ayant augmenté la force des courants océaniques et l'intensité de l'action des vagues ».

Les données de la Commission ont également révélé que 70 personnes vivaient là-bas en 2014, alors qu'au début de l'année 2023, il ne restait plus que trois familles.

Les habitants aident à sauver les tortues

La famille Thornhill fait partie de ceux qui sont restés. Il y a environ 35 ans, Leonard Thornhill quittait Moruca, une communauté située dans l'arrière-pays de la région 1, pour emménager à Almond Beach.

« Pendant des années, témoigne Leonard, [l'érosion] ne nous a pas affecté comme c'est le cas [actuellement] ». Il se souvient qu'à l'époque, l'érosion progressait lentement. Ces deux dernières années, toutefois, les habitants « ont constaté une avancée très rapide ».

Leonard Thornhill, près de sa maison à Almond Beach, le 9 septembre 2023. Photo de News Room Inc. fournie par Climate Tracker, reproduction autorisée.

Pour Leonard, la vie telle qu'il la connaît est à Almond Beach. S'en aller serait très difficile : « La plupart de mes enfants sont nés et ont grandi à Shell Beach. Ce serait dur de les faire quitter cet endroit pour un lieu inconnu. » Autour de sa maison en bois, des filets pour la pêche à la senne sont éparpillés. C'est ainsi qu'il gagne sa vie sur la plage. Ses fermes, elles, se trouvent plus loin dans les terres.

« On a nos petites terres agricoles, mais on peut voir que l'érosion gagne du terrain », observe Leonard. « On restera malgré tout. Jusqu'à quand, je l'ignore. » Tant qu'il est sur la plage, Leonard veut également aider à surveiller et protéger les tortues qui installent leurs nids ici — et c'est justement ce qu'il a fait dernièrement.

À la mi-septembre, alors que la plupart des gardes nature de la Commission des aires protégées avaient quitté la plage, Leonard a trouvé des bébés tortues à écailles. Instinctivement, il les a recueillis et mis à l'abri chez lui, dans un seau jaune. Il les a gardés jusqu'à la tombée de la nuit, moment où les petits pouvaient être relâchés pour aller s'aventurer dans l'océan en toute sécurité. S'il ne les avait pas ramassés, ils auraient pu être blessés par l'intensité du soleil ou par des chiens errants.

Leonard, comme tous les habitants d'Almond Beach, comprend l'importance de sauvegarder ces espèces menacées. Seeta Augustus, par exemple, a grandi sur la plage avec sa famille. Elle a ensuite déménagé à Mabaruma, une ville située à 48 km environ dans l'arrière-pays, pour aller dans un établissement scolaire du secondaire. Mais elle est revenue récemment. En tant que garde nature sur la plage, elle participe à la protection des tortues.

Seeta Augustus, habitante d'Almond Beach. Photo de News Room Inc. fournie par Climate Tracker, reproduction autorisée.

Seeta connaît beaucoup de choses à propos des tortues. Elle connaît aussi les changements auxquels la communauté est confrontée à cause de l'érosion —  des changements qui la bouleversent. « C'est très triste de savoir ça, car il s'agit de ma ville natale. Je suis née et j'ai grandi ici. Et maintenant, l'eau est en train de tout emporter. C'est très dur de voir tout le monde partir, ça fait vraiment mal », confie-t-elle en essayant de rire pour chasser ses larmes.

Les modifications du littoral guyanien

L'aire protégée de Shell Beach, qui longe l'océan Atlantique, fait partie de la plaine côtière basse du Guyana, l'une des quatre régions naturelles du pays. Le fait que la plaine soit elle-même en dessous du niveau de la mer la rend particulièrement vulnérable à la montée des eaux.

Sur d'autres parties de la côte, notamment près des zones urbaines plus peuplées, il existe des défenses contre la mer, comme les mangroves et les digues, indispensables à la protection du littoral et de ses habitants. Malgré cela, le Guyana pourrait bien faire face au deuxième plus important recul du littoral dans les Caraïbes si les conséquences des changements climatiques se maintiennent à un niveau élevé, selon un rapport de la Banque mondiale de 2021 (Résilience à 360° : Un guide pour préparer les Caraïbes à une nouvelle génération de chocs). Le pays risque de perdre 65 mètres de côte d'ici 2050. Seul le Suriname voisin pourrait perdre davantage, avec un recul estimé à 71 mètres.

Dr Kofi Dalrymple, scientifique et ingénieur local, étudie depuis des années les effets des changements climatiques et de la montée des eaux sur l'érosion côtière. Selon lui, bien que le littoral se transforme naturellement suivant des processus d'érosion et d'accumulation, cette évolution est accentuée par les changements climatiques. Dans le cas de la plaine côtière du Guyana, une grande partie de la région était auparavant constituée de marais que l'océan Atlantique aurait naturellement recouverts et fait disparaître au fil du temps.

Le scientifique Dr Kofi Dalrymple (à gauche) et la journaliste Vishani Ragobeer, le 23 octobre 2023. Photo de News Room Inc. fournie par Climate Tracker, reproduction autorisée.

Cependant, Dr Dalrymple souligne que le développement du foncier sur la côte a maintenu l'océan « à distance », au lieu de le laisser s'avancer et se retirer naturellement. « Les changements climatiques influent sur ce processus naturel : à mesure que la mer monte, sa capacité à progresser vers l'intérieur des terres augmente. Il existe donc un lien direct entre l'élévation du niveau des eaux et, en quelque sorte, le recul du littoral. » Le scientifique ajoute qu'il serait pertinent de conduire davantage de recherches ciblant Shell Beach. Une étude sur l'intensité des vagues et les modifications du littoral, par exemple, aiderait les différents acteurs à comprendre précisément les effets des changements climatiques sur ce territoire protégé.

Selon la Commission des aires protégées, la surface côtière d'Almond Beach a déjà été « considérablement » réduite par l'érosion, forçant les habitants à se déplacer. Néanmoins, la Commission considère toujours Almond Beach (et plus largement Shell Beach) comme un « site viable pour la nidification des tortues marines ».

La migration vers l'arrière-pays est-elle inéluctable ?

La situation est un peu plus compliquée pour ceux qui habitent encore là-bas. Liston Augustus, le père de Seeta, a récemment pris sa retraite après plusieurs dizaines d'années en tant que professeur. Il a conscience qu'il devrait sûrement aller vivre plus dans les terres, mais la pêche et l'agriculture côtière constituent ses principales sources de revenus. « Je dois essayer, car je n'ai pas vraiment d'autre choix quant à l'endroit où aller. D'habitude, lorsque l'eau atteint 10 mètres, nous démolissons notre maison et nous partons. C'est la troisième fois que nous déménageons. Ça se produit tous les trois ans à peu près, selon la vitesse à laquelle l'eau arrive. »

Liston Augustus (à droite) avec la journaliste Vishani Ragobeer, le 9 septembre 2023. Photo de News Room Inc. fournie par Climate Tracker, reproduction autorisée.

Tant que les tortues continueront de nidifier le long de Shell Beach, des efforts seront déployés afin de les surveiller et de les protéger. Mais pour les habitants qui restent et se trouvent confrontés à la perte de leur maison et de leurs moyens de subsistance, la migration vers l'intérieur des terres pourrait être la meilleure solution. À Khan's Hill, une autre communauté autochtone située beaucoup plus près de Mabaruma, un secteur est en train d'être aménagé pour [accueillir] les familles d'Almond Beach, indique Arnold Benjamin. Reste à voir qui partira et qui restera.

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