
Florence Tomazia Cossou (gauche) et Jacqueline Tientcheu (droite), deux femmes entrepreneures africaines ; Capture d'écran de la chaîne YouTube de l’Union Africaine
L'Afrique dispose aujourd'hui de moyens pour favoriser une intégration économique bénéfique à tous les pays du continent. C'est le but que se donne la zone de libre-échange continentale africaine (ZLECAf).
Avant le lancement de cette initiative en 2015 à Johannesburg par l'Union Africaine, dans le but d'avoir un seul marché où les entreprises africaines n'auraient pas à faire face aux lourdeurs douanières et aux tracasseries administratives, le continent dépendait beaucoup plus de l'importation des produits manufacturés non africains au détriment des échanges des produits intra-africains. Même si la ZLECAf ne résout pas ce problème de dépendance du continent face aux produits étrangers, elle contribue à la réduire: par exemple, le safou, fruit originaire de l'Afrique centrale, notamment au Cameroun est ainsi désormais disponible au Ghana grâce à la ZLECAf.
Dix ans après ses premiers pas, la ZLECAf fédère de nombreux pays: sur les 55 pays que compte le continent, 43 pays ont signé et ratifié cet accord, et 7 pays l'ont signé : Bénin, Libye, Madagascar, Mozambique, Somalie, Soudan et Soudan du Sud. L’Érythrée est le seul pays n'ayant ni signé ni ratifié.
Pour comprendre l'importance de cet accord sans précédent, Global Voices a interviewé Sadou Alizé Mouktar, un journaliste nigérien qui a réalisé un documentaire sur la question dans le cadre d'une Bourse Média de l'Union africaine en 2022. Dans ce film de 36 minutes, il met en lumière la valeur ajoutée qu'apporte la ZLECAf à deux entreprises menées par deux femmes africaines.
Jean Sovon (JS) : Comment la ZLECAf contribue à l'intégration économique du continent africain ?
Sadou Alizé Mouktar (SAM) : Ce qui m’a frappé dans la ZLECAf, c’est son ambition inédite : rassembler 55 pays africains dans un seul marché commun. Contrairement à d'autres accords régionaux ou bilatéraux, la ZLECAf est la plus vaste zone de libre-échange au monde en nombre de pays, avec pour objectif d’accroître le commerce intra-africain qui reste encore très faible, autour de 16 %, comparé à d'autres régions du monde.
À travers ce film, j’ai montré comment la ZLECAf ne se limite pas à un accord économique. C’est un levier de transformation structurelle, un moteur de l’Agenda 2063 de l’Union africaine [dont l'un des objectifs est de rendre l'Afrique prospère en se fondant sur la croissance inclusive et le développement durable durant les 50 prochaines années]. Elle favorise l’interconnexion des chaînes de valeur africaines, l’autonomisation des producteurs locaux et une plus grande souveraineté économique du continent.
JS : Quelles opportunités la ZLECAf offre aux PME et aux entrepreneurs africains ? A-t-elle amélioré la compétitivité des économies africaines sur le marché mondial ?
SAM : Lors de mon voyage au Cameroun et au Ghana, j’ai réalisé que la ZLECAf ouvre de nouveaux marchés aux PME africaines, comme l’exemple de Jacqueline Tientcheu qui exporte désormais ses produits « made in Cameroon » au Ghana, en contournant les lourdeurs douanières d’antan. Elle crée des opportunités de croissance, de diversification des exportations et surtout, elle stimule l’innovation locale. Les entrepreneurs peuvent désormais penser régional avant de penser global, ce qui constitue une étape cruciale pour renforcer leur compétitivité.
Bien sûr, l’impact est encore progressif, mais la dynamique enclenchée est prometteuse. La ZLECAf pousse les États à harmoniser leurs politiques commerciales et à investir dans l’infrastructure, deux éléments clés pour améliorer la compétitivité à long terme.
JS: Quelle est la clé du succès pour que ces deux entrepreneuses deviennent partenaires entre Cameroun et Ghana?
SAM: La clé du succès dans le partenariat entre les deux entrepreneuses, Jacqueline Tientcheu (Cameroun) et Florence Tomazia (Ghana), réside dans l’exploitation concrète des opportunités offertes par la ZLECAf, notamment la suppression des barrières douanières, la confiance mutuelle, et une vision commune du commerce intra-africain. Leur collaboration repose aussi sur une complémentarité stratégique : l’une produit et valorise localement, l’autre distribue et ouvre le marché régional. Ce partenariat incarne parfaitement l’esprit de la ZLECAf : une Afrique qui fait affaire avec l’Afrique.
JS: Les produits alimentaires non africains importés sont souvent préférés à des produits africains d'autres pays voisins? Pourquoi?
SAM: Dans de nombreux pays africains, les produits alimentaires non africains sont souvent préférés à ceux provenant d’autres pays africains voisins. Aujourd’hui, il est parfois plus facile de manger asiatique ou européen en Afrique que de goûter aux produits du pays voisin. Ce n’est pas un hasard, c’est un héritage commercial, logistique et culturel. Beaucoup de consommateurs perçoivent encore les produits importés comme étant de meilleure qualité, plus sûrs ou mieux conditionnés.
Autre problème, il est parfois plus facile d’importer un produit d’Europe ou de Chine que d’en acheminer un depuis le pays voisin, faute d’infrastructures comme les routes… A titre d'exemple, les coûts de transport entre pays africains sont souvent plus élevés que ceux entre l’Afrique et d'autres continents. Mais la ZLECAf change la donne à condition qu’on la rende visible et concrète pour les citoyens.
JS : Quels sont les principaux freins à la participation de tous les pays africains à la ZLECAf ?
SAM : Plusieurs obstacles m'ont sauté aux yeux, notamment: le manque d’information claire sur les bénéfices de la ZLECAf pour les petites économies ; la crainte de la concurrence intra-africaine, notamment pour les pays dont les industries sont encore peu développées ; les contraintes logistiques et douanières toujours persistantes et le manque de volonté politique ou de moyens techniques pour aligner les politiques commerciales.
Certains pays hésitent à ratifier parce qu’ils redoutent une perte de revenus douaniers, ou manquent d’infrastructures de base pour tirer profit de l’accord. Cela montre à quel point l’accompagnement technique et la sensibilisation sont essentiels.
Le film documentaire est à suivre ici :
JS : Quels ont été vos défis dans le cadre de ce projet?
SAM : L’un des défis majeurs a été la réticence de certains acteurs clés à s’engager dans le projet, ce qui a bouleversé l’organisation initiale. À l’origine, le tournage devait se dérouler au Rwanda, avec une entrepreneure spécialisée dans l’exportation de café vers le Ghana. Tout était prêt mais à la dernière minute, elle s’est désistée, alors que le processus était déjà enclenché.
J’ai repris mes recherches, exploré d'autres pistes, jusqu’à ce que je découvre Madame Jacqueline Tientcheu au Cameroun. Je tiens d’ailleurs à la remercier pour son engagement et son courage. Elle était en période de convalescence, suite à une intervention chirurgicale. Mais elle s’est rendue disponible pour que ce projet. C’est une femme inspirante et engagée pour la cause du « made in Africa ». Ce genre de rencontre donne tout son sens à mon métier.
Réaliser ce film a été une expérience à la fois exaltante et éprouvante. D’abord sur le plan logistique : filmer dans plusieurs pays, parfois dans des conditions instables, avec des moyens limités, a exigé beaucoup de ténacité.
Certains acteurs, malgré leur enthousiasme, étaient méfiants face à la caméra ou redoutaient des implications politiques.
Je dois aussi évoquer le contexte politique au Niger qui, malheureusement, a ralenti la diffusion du film. Mais cela ne m’a pas découragé. Je continue à œuvrer pour que ce film soit diffusé et soutenu à travers tout le continent.
JS : L’Afrique dispose-t-elle aujourd’hui de moyens conséquents pour assurer une intégration régionale effective ?
SAM : Les moyens existent, mais ils doivent être activés et coordonnés. L’Afrique a des ressources humaines, des compétences, des politiques-cadres comme l’Agenda 2063, et maintenant un accord comme la ZLECAf. Mais il faut renforcer les infrastructures de transport et de commerce ; harmoniser les politiques nationales avec les cadres continentaux ; encourager la jeunesse et les femmes à investir le champ économique régional et, surtout, créer un écosystème de confiance entre les États, les institutions et les citoyens.
Mon film est un appel à cette action concrète. Il montre que c’est possible. Certains le font déjà, il ne reste qu’à amplifier la dynamique.






