
Image par David Whelan sur Wikimedia Commons (CC0 1.0).
Par Yassir Hafed
Depuis plus de trois mois, le Maroc fait face à une série de cyberattaques hostiles. Ces attaques ont ciblé des infrastructures sensibles d'État, notamment les sites internet du ministère pour l'Inclusion économique et l'Emploi, et le Fonds national de sécurité sociale.
Un groupe algérien de hackers nommé Jabaroot (un mot arabe pouvant signifier « omnipotence », « force » ou même « arrogance ») a revendiqué ces cyberattaques, menant certains analystes à lier ces incidents aux tensions persistantes avec le pays voisin du Maroc.
La dernière occurrence date de la semaine dernière, alors que de nouvelles fuites ont fait surface, impliquant des figures politiques importantes, comme Fatima Zahra El Mansouri, ministre de l'Habitat et de la politique de la Ville, maire de Marrakech et possible future Première ministre du Maroc, assurant que sa fortune dépasserait les 46 milliards de dirhams (environ 4,4 milliards d'euros) en 2023-2024.
Le ministre de la Justice Abdellatif Ouahbi est lui-aussi impliqué. Il fait toujours face aux conséquences d'un scandale concernant des irrégularités lors d'un examen passé pour devenir avocat.
Les fuites avancent que Abdellatif Ouahbi a fait l'acquisition d'une propriété de luxe à Rabat d'une valeur d'environ 11 million de dirhams (environ 1 million d'euros) grâce à un prêt bancaire, avant son arrivée au poste de ministre. Le prêt a été totalement remboursé en seulement quatre ans. Des documents révèlent qu'il aurait transféré la propriété à sa femme en août dernier, mais en déclarant sa valeur à seulement 1 million de dirhams (environ 95 000 euros). Une manoeuvre que beaucoup d'observateurs ont qualifié d'évasion fiscale.
Fatima Mansouri a nié les accusations à son encontre, expliquant que tous ses biens sont déclarés depuis 2009, et que les informations qui circulent ne sont « rien de plus que des fuites d'une source extérieure ne servant qu'à cibler systématiquement n'importe quel honnête citoyen exerçant une fonction publique ». Elle a aussi ajouté que « les accusations de “fortune massive” accumulée de façon illicite sont totalement infondées ».
Tandis qu'Abdellatif Ouahbi a expliqué dans une interview avec le journal en ligne Hespress que « ceux qui sont à l'origine de ces fuites n'ont pas publié la totalité des fichiers », ajoutant : « la propriété au centre de ces fuites a été offerte à ma femme, qui n'a pas de travail ni de pension, en guise de donation pour l'effort partagé effectué ensemble, de reconnaissance de son travail pour la famille, que j'ai toujours défendu. Je n'ai pas reçu d'argent ou fait de profit grâce à cette transaction. »
Le ministre de la Justice au centre de la colère publique
Le gros de l'indignation publique s'est concentrée sur le ministre de la Justice Abdellatif Ouahbi, vu depuis longtemps comme une personnalité polarisante, surtout après s'être moqué, en août dernier, d'un Hadîth populaire du prophète Mahomet lors d'un discours public. Ce que beaucoup ont perçu comme irrespectueux de la foi et des valeurs sacrées islamiques, et qui a généré une condamnation à grande échelle sur les réseaux sociaux.
Plus récemment, il a aussi été la cible d’accusations de soutien à la législation perçue comme protectrice des élus corrompus et restreignant le pouvoir de la société civile à dénoncer cette corruption.
Des procédures judiciaires intentées par A. Ouahbi sont en cours à l'encontre de plusieurs journalistes et de bloggeurs pour diffamation et calomnie. Parmi les cinq plaintes déposées par le ministre, on trouve celle à l'encontre du rédacteur de Badil Info, Hamid El Mahdaoui, condamné à 18 mois de prison et à une lourde amende. La Commission de la ligue marocaine pour les droits de l'Homme a désigné cette affaire comme le reflet de l'effondrement actuel de la liberté d'expression et de la presse au Maroc.
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La gauche canalise la contestation publique
Les partis politiques marocains de gauche, unis dans la Fédération de la gauche démocratique, ont appelé à une investigation judiciaire urgente de ce qu'ils décrivent comme de « graves allégations » révélées par les fuites. Leur demande reflète la colère à grande échelle sur les réseaux sociaux. Les citoyens accusent le gouvernement d'une mauvaise gestion sans précédent, compte tenu du haut rang des élus impliqués dans l'affaire.
Dans une publication Facebook, le journaliste vétéran Taoufik Bouachrine a écrit :
« N'avez-vous pas, comme moi, l'impression que le pays suffoque dans l'atmosphère de corruption, et que personne ne veut ouvrir les fenêtres afin de laisser entrer de l'air frais et propre après une longue et turbulente nuit ?
Jabaroot frappe en plein cœur la légitimité des décisions publiques, et pourtant personne n'en parle haut et fort, personne ne questionne la vérité cachée derrière ces documents, ces propriétés, ces entreprises et ces cadeaux. »
Le silence du gouvernement
Le silence du gouvernement n'a fait qu'alimenter les soupçons. Dans un pays affecté par une grave crise de confiance envers les institutions, l'absence d'une réponse claire et officielle fait émerger d'importantes inquiétudes sur la transparence et la responsabilité.
Le journal en ligne Maghreb Times estime que la démission du ministre de la Justice et une enquête formelle ne serait pas une chasse aux sorcières politique, mais plutôt un devoir légal et moral afin de préserver l'image de la démocratie marocaine et de reconstruire la confiance par des réformes.
Le Jabaroot : ingérence étrangère ou écran de fumée politique ?
« Jabaroot » est passé de cyber-entité anonyme à cauchemar politique pour le gouvernement du Premier ministre Aziz Akhannouch, déjà critiqué en raison de l'augmentation des coûts de la vie et d’accusations de conflits d'intérêts avec ses relations d'affaires. On s'interroge toujours quant à l'identité du groupe, ce qui soulève des questions : s'agit-il de lanceurs d'alertes en ligne ou d'un piège politique à haut risque ?
Le paysage politique du Maroc devient de plus en plus complexe tandis que la guerre numérique chevauche les fronts judiciaires, politiques et sociaux. Les cyberattaques sont devenues une partie intégrante du discours politique du pays. Mais savoir si ces révélations en ligne sont un catalyseur pour réformer ou un outil de déstabilisation reste incertain.
La question centrale persiste : est-ce que cette cyber guerre est un pas de plus pour responsabiliser les politiques, ou un piège servant à diviser davantage et à affaiblir les structures démocratiques ?






