La sécurité des journalistes réfugiés politiques mise à mal en Afrique francophone

En image, Comlan Hugues Sossoukpè ; Capture d'écran de la page YouTube de Benin'Us

Certains journalistes sont obligés de fuir leur pays d'origine car leur vie est en danger. Mais l'exil n'est pas toujours garantie de sécurité comme le montre le cas du journaliste béninois Comlan Hugues Sossoukpè qui a pris refuge au Togo mais a été arrêté en Côte d'Ivoire.

Dans de nombreux pays, y compris en Afrique, les journalistes critiques du pouvoir ne sont pas vus d'un bon œil. Ils sont souvent la cible des menaces et d'intimidations et sont parfois arrêtés et emprisonnés. Face à ce risque réel, certains décident de quitter leur pays et de trouver refuge dans des pays voisins, ou plus lointains.

Le droit international des réfugiés s'applique aux journalistes se retrouvant dans ce genre de situations mais, ce droit n'est pas toujours respecté. En effet, certains États usent de moyens pour arrêter et extrader certains journalistes censés être en sécurité sur leur territoire. C'est justement ce qui s'est passé dans la nuit du 10 au 11 juillet 2025 en Côte d'Ivoire quand le journaliste béninois Comlan Hugues Sossoukpè a été arrêté sur le sol ivoirien et extradé vers le Bénin.

Qui est Comlan Hugues Sossoukpè?

Comlan Hugues Sossoukpè est un journaliste professionnel et directeur d'une publication béninoise « Olofofo ». Il est également connu comme cyberactiviste et lanceur d'alerte. Il est très critique envers la gouvernance de Patrice Talon, président du Bénin depuis mars 2016.

En 2019, suite à l'interdiction de publication et parution de son média, – une décision finale de la justice béninoise rendue en mars 2025 – Comlan Hugues Sossoukpè quitte le Bénin, son pays d'origine pour s'installer au Togo où il obtient le statut de réfugié en 2021. Depuis le Togo, il continue son activisme et participe à des forums, des conférences à travers le monde. Pendant ce temps, il demeure une cible dans le viseur du régime béninois qui le suit de très près.

Dans le classement de Reporters  sans frontières en 2025, le Bénin a régressé de trois rang. Quittant la 89è place en 2024 pour la 92è place en 2025 sur les 180 pays.

Tombé dans le piège ivoirien

Début juillet, Sossoukpè reçoit un courrier du Ministère ivoirien de la Transition numérique et de la Digitalisation qui invite ce dernier pour la couverture de la première édition de l'évènement « Ivoire Tech Forum » qui se tient du 9 au 11 juillet 2025 à Abidjan. Comme mentionné par BBC Afrique dans son article en date du 25 juillet, le journaliste répond à l'invitation, et s'y rend le 8 juillet.

Reporters sans frontières (RSF) qui a documenté l'affaire explique en détails le scénario de l'arrestation du journaliste dans un article publié sur son site :

Arrivé à Abidjan le 8 juillet, le journaliste s’installe à l’hôtel Palm Beach, propriété du Fonds de prévoyance militaire (FPM) de Côte d'Ivoire. Il commence à couvrir le salon dès son ouverture, le lendemain. Dans la soirée du 10 juillet, plusieurs policiers frappent à la porte de sa chambre, selon les informations recueillies par RSF. Il résiste, puis accepte finalement de les suivre avec la promesse qu’il sera amené devant un juge. Il n’en sera rien. Hugues Comlan Sossoukpè est conduit directement au salon d’honneur de l’aéroport Félix Houphouët-Boigny, une zone normalement réservée aux invités de prestige.

Le déroulement de cette interpellation jusqu'à la conduite du journaliste vers l'aéroport pour son extradition laisse entrevoir une complicité possible des autorités ivoiriennes, selon les commentaires de Gameli Nouwade, membre du collège des avocats de la victime, au micro de Radio France Internationale. Cet entretien est publié sur le compte X de RFI Afrique :

Le Bénin et la Côte d'Ivoire entretiennent de très bonnes relations sur plusieurs plans: le secteur de la formation professionnelle, la justice, le domaine militaire et la lutte contre le terrorisme, la diplomatie, le secteur économique, etc… 

Que reproche t-on à Comlan Hugues Sossoukpè?

Plusieurs chefs d'accusation proférés par les autorités béninoises pèsent sur le journaliste: “Harcèlement par le biais d'un système informatique”, “rébellion” et “apologie du terrorisme”. La victime rejette toutes ces accusations mais plaide coupable pour avoir fait son travail: celui d'avoir critiqué le régime et informé l’opinion des réalités du pays. Dans un courrier cité par le journal La Dépêche, il dit :

J’ai critiqué le régime irréprochable de la rupture et livré des informations qu’on voudrait vous cacher. Si cela fait de moi quelqu’un qui n’aime pas son pays, je l’accepte. Mais je voudrais que l’on agisse avec autant d’acharnement quand des compatriotes passent par ma voix pour faire des alertes, des SOS, et autres.

Non application du droit international ?

En bénéficiant du statut de réfugié au Togo, Comlan Hugues Sossoukpè est placé sous la protection du droit international des réfugiés qui couvre les journalistes en exil. La Côte d'Ivoire et le Bénin sont des États signataires qui ont ratifié ledit mécanisme. Dans son article consacré à cette affaire, RSF précise :

Son statut de réfugié politique, accordé par le Togo où il vit en exil depuis sept ans, est pourtant inscrit noir sur blanc dans son passeport — ce que RSF a pu confirmer. Ce statut aurait dû empêcher qu’il soit transféré. En vain. Le journaliste embarque dans un petit avion privé affrété pour l’occasion et à bord duquel il n’aura pour seule compagnie que les policiers qui l’escortent et les membres d’équipage.

Dans ce contexte, le respect des engagements pris par ces États perd toute crédibilité. La Côte d'Ivoire se défend et justifie sa démarche en se référant à une coopération judiciaire avec le Bénin. Tout en soutenant que l'extradition du journaliste n'est pas illégale, Amadou Coulibaly, ministre ivoirien de la Communication et porte-parole du gouvernement, cité par BBC Afrique indique :

Les autorités ignoraient son statut de réfugié politique. (…)les autorités ont simplement exécuté un mandat d'arrêt international, en vertu des accords de coopération judiciaire entre la Côte d'Ivoire et le Bénin.

Le plus grand danger pour les journalistes africains est que cette extradition puisse faire jurisprudence sur le continent. Désormais, d'autres États pourraient adopter une tactique similaire et livrer des journalistes exilés à leur pays d'origine.

En août 2024, Steve Amoussou, un autre cyberactiviste béninois est arrêté et enlevé au Togo. Il est aussi connu également pour ses critiques sévères envers le pouvoir de Patrice Talon.

Au regard de ces affaires de répression transnationale, les journalistes se posent la question de savoir si la sécurité des journalistes réfugiés politiques est encore garantie.

Commentez

Merci de... S'identifier »

Règles de modération des commentaires

  • Tous les commentaires sont modérés. N'envoyez pas plus d'une fois votre commentaire. Il pourrait être pris pour un spam par notre anti-virus.
  • Traitez les autres avec respect. Les commentaires contenant des incitations à la haine, des obscénités et des attaques nominatives contre des personnes ne seront pas approuvés.