Le rôle essentiel du maillon africain dans la chaine mondiale d'approvisionnement en véhicules électriques chinois

Une route à Maârif, Maroc.

Une route à Casablanca, au Maroc. Le Maroc pourrait jouer un rôle crucial dans la transition vers les véhicules électriques en Afrique. Image provenant de Wikimedia Commons. License CC BY 3.0.

Cet article a été retenu dans le cadre du Programme Global Voices Climate Justice fellowship, qui met en relation des journalistes de pays sinophones et ceux d'autres pays de la sphère mondiale pour étudier les impacts des projets de développement chinois à l'étranger. Découvrez d'autres articles ici.

Durant la dernière décennie, les constructeurs automobiles chinois comme BYD, Xpeng, Chery, Wuling, et d'autres se sont déployés de manière agressive aux Etats-Unis et en Europe. En effet il est devenu difficile pour eux d'être rentables à cause, en partie, d'une saturation excessive de leur marché intérieur et d'une féroce ambiance de guerre des prix. Dans ce contexte, Pékin a incité les entreprises chinoises à s'implanter à l'étranger et à investir les marchés internationaux par une stratégie d'innovation et de prix attractifs — notamment grâce à des produits écologiques comme les véhicules électriques (EVs).

Cependant, ces marchés ne font plus rêver les constructeurs chinois à la recherche de clients étrangers. En septembre 2024, l'ancien Président américain Joe Biden avait imposé des droits de douane de 100% sur les véhicules électriques chinois, que l'actuel Président Donald Trump a hissé à 154% en juin 2025. Dans le même temps, l'Union européenne a ouvert une enquête pour déceler d'éventuelles pratiques de subventions déloyales dans l'industrie du fait de la stratégie nationale de Pékin. De Washington à Bruxelles, les constructeurs chinois sont accusés de pratiquer le dumping sur les véhicules électriques avec des prix cassés qui déstabilisent le marché mondial. L'Union européenne a mis en place des barrières commerciales depuis octobre 2024 pour lutter contre ce phénomène

Confrontées à une forte résistance des marchés automobiles établis, plusieurs entreprises chinoises spécialisées dans les voitures électriques se tournent vers les pays du Sud et réorientent leurs stratégies commerciales vers les pays à revenus faibles ou intermédiaires.

L'Afrique est la future frontière des véhicules électriques

Dans le nouveau paysage commercial mondial, l’ Afrique n'est plus seulement qu'une pourvoyeuse de matières premières telles que le cobalt, le lithium, et les terres rares — ces minéraux convoités qui alimentent la production mondiale de batteries. C'est un marché juteux de consommation pour les constructeurs à la recherche de nouveaux clients, un marché qui émerge comme site de production et d'assemblage dans la chaine d'approvisionnement des véhicules électriques en Chine.

Pour en savoir plus : Is China responsible for the illegal extraction of mineral resources by its companies in Africa? (La Chine est-elle responsable de l'extraction illégale des ressources minérales par ses entreprises en Afrique ?)

Le premier constructeur automobile en Chine, BYD, a annoncé son intention  de presque tripler son réseau de concessionnaires en Afrique du Sud d'ici 2026. Les analystes ont qualifié cette décision de mutation rapide visant  à consolider ses parts de marché alors que les concurrents hésitent. Un autre mastodonte automobile chinois, Chery, connait aussi une expansion rapide en Afrique du Sud et au Kenya, ciblant les acheteurs de la classe moyenne avec des modèles relativement abordables.

Selon RFI, Tony Liu PDG de Chery Afrique du Sud a déclaré :

南非是通往非洲大陆的重要门户。南非有非常成熟的汽车金融体系,也有成熟的消费者,他们对售后服务有很高的期望。因此,我们实际上认为南非对我们来说是一个非常具有战略意义的国家和市场。

L'Afrique du Sud est une porte d'entrée de premier plan sur le continent africain. Elle dispose d'un système de financement automobile très développé et de consommateurs avertis ayant de fortes attentes en service après vente. De ce fait, pour nous, l'Afrique du Sud est considéré comme un pays et un marché très stratégique.

 Le Président de l'Afrique du Sud Cyril Ramaphosa visite les sièges sociaux de BYD.

Le Président de l’ Afrique du Sud Cyril Ramaphosa visite les sièges sociaux de BYD et Huawei dans la province de Guangdong lors d'un voyage en Chine en septembre 2024 et prend une photo avec un prototype de véhicule de BYD. Image tirée GovernmentZA du compte Flickr officiel du gouvernement d'Afrique du Sud. CC BY-ND 2.0

Pour faciliter la production continentale de batteries, l'entreprise chinoise Gotion High Tech construit la première méga usine africaine dédiée aux véhicules électriques à Kenitra, au Maroc. Les autorités marocaines ont salué ce projet comme une avancée positive susceptible de faire passer le pays d'une industrie d'extraction des matières premières à  une production à plus forte valeur ajoutée. Le communiqué de presse du gouvernement indiquait:

Cet investissement stratégique majeur, qui porte sur la réalisation d'un écosystème industriel complet de fabrication de batteries électriques à Kenitra, est non seulement la première « méga-usine » qui sera réalisée au Maroc, mais également la première du genre de toute la région du Moyen-Orient et de L'Afrique, consolidant ainsi la position de leader régional du Royaume dans l’industrie automobile et la transition énergétique.

Cet investissement stratégique majeur, qui porte sur la réalisation d'un écosystème industriel complet de fabrication de batteries électriques à Kenitra, est non seulement la première ‘méga usine’ réalisée au Maroc, mais aussi la première du genre dans toute la région du Moyen-Orient et de l'Afrique , consolidant ainsi la position du Royaume en tant que leader régional dans l'industrie automobile et la transition énergétique.

L'ouverture de l'usine géante The Gotion High Tech est prévue pour juin 2026, et son emplacement pourrait en faire une base d'exportation importante pour les marchés européens et africains.

Dans les pays qui ont traditionnellement entretenu des relations cordiales avec la Chine, comme le Ghana et le Kenya, les ministères chinois et les associations liées à l'État organisent activement des salons sur l'automobile avec les gouvernements africains. Les nouveaux investissements dans les usines d'assemblages et les infrastructures de recharge sont regroupés dans le cadre des « partenariats pour la mobilité verte. »

Ensemble, ces mesures témoignent d'une volonté délibérée d'intégrer l'Afrique dans la stratégie mondiale de la Chine en matière de véhicules électriques — non seulement en tant que fournisseur, mais aussi en tant que centre de distribution et base de consommateurs.

La dynamique propre à l'Afrique en matière de véhicules électriques

Pour appréhender l'ampleur de ce changement, il est important de noter que les États africains ne sont pas de simples bénéficiaires passifs de capitaux chinois. Plusieurs pays adoptent de manière proactive la transition vers les véhicules électriques.

Les résultats d'une étude régionale conduite par WowAfrica, un site d'information en langue chinoise consacré à l'investissement en Afrique , montrent que les pays africains peuvent être classés en deux catégories en fonction de leur approche vis-à-vis des véhicules électriques:

Tout d'abord, les constructeurs automobiles établis comme l'Afrique du Sud, le Maroc et l'Égypte considèrent les véhicules électriques comme un prolongement naturel de leurs secteurs actuels. Ces discours s'inscrivent parfaitement dans l'objectif de la Chine de s'imposer sur le marché africain. Ensuite, viennent les nouveaux constructeurs dans le secteur automobile, comme le Kenya, le Rwanda, et l'Ouganda. Ces pays ne disposent pas d'industries traditionnelles, mais considèrent les véhicules électriques comme une opportunité de passer directement à une production de plus haute technologie et respectueuse de l'environnement. 

Bien que chaque gouvernement ait son programme spécifique, tous tentent de tirer parti de la transition vers les véhicules électriques et de l'intégrer dans leurs plans nationaux de développement économique.

Par exemple, le Kenya est devenu l'un des pôles les plus dynamiques d'Afrique en matière de véhicules électriques, grâce à des incitations fiscales , au déploiement rapide de stations de recharge, et grâce au soutien et à la politique gouvernementale d'intégration du développement des véhicules électriques dans la stratégie énergétique nationale. La capitale, Nairobi, a mis en service une flotte de bus électriques afin de rendre son réseau de transport public plus écologique.

An electric bus in Nairobi, Kenya.

Un bus électrique en cours de recharge à Nairobi, Kenya. Capture d'écran tirée d'une vidéo YouTube. Usage autorisé.

Une start-up vedette, Roam Motors au Kenya, a obtenu un financement de l'institution financière de développement (DFC) du gouvernement américain pour développer des bus et des motos électriques , tandis que l'agence allemande de développement GIZ travaille avec le gouvernement pour l'amélioration de l'efficacité des transports.

Un autre exemple est l'introduction par l'Ouganda d'une politique nationale de mobilité électrique en 2018. Elle consiste à accorder des exonérations avantageuses sur la TVA, les droits d'importations, et des réductions d'impôts sur les véhicules électriques, les batteries, et les équipements de recharge. EV24.Africa, un groupe qui promeut l'adoption de véhicules électriques sur le continent, a présenté les ambitions à long terme du gouvernement: « Le gouvernement vise à encourager l'adoption des véhicules électriques malgré leurs prix plus élevés, en visant l'électrification complète des transports publics d'ici 2030 et celle des véhicules particuliers d'ici 2040. »

Par ailleurs, le Maroc occupe vraiment une position spéciale sur le continent, en tant que porte d'entrée potentielle vers les marchés africain, européen, et américain. Le pourcentage de la production marocaine de véhicules exportés vers l'Europe est approximativement chiffré entre 80 et 90%, juste derrière la Chine. Le gouvernement marocain a annoncé son intention de tirer parti de son solide réseau manufacturier pour s'assurer que 60 % de ses véhicules exportés soient électriques . Les responsables marocains ont mis en exergue leur statut de pays de libre concurrence , un pays partenaire commercial disposant de fournisseurs de matières premières et de clients européens, devenu de fait une plaque tournante logique pour les méga usines de batteries.

La Chine a très favorablement accueilli ces mesures.  Depuis des années, le Maroc est présenté comme l'un des maillons essentiels de l'initiative chinoise « Belt and Road » (BRI), son projet mondial d'infrastructures, de transport, et de connectivité énergétique. Du fait des dernières mesures tarifaires appliquées par l'Union européenne contre les véhicules électriques chinois, l'attractivité du Maroc est revenue à nouveau au cœur des débats des entreprises chinoises. Basé à Shanghai, Global Exhibition, un groupe d'affaires facilitateur des expansions en l'Asie de l'Ouest et en Afrique du Nord, a expliqué la stratégie qui justifie son implantation au Maroc:

对中国而言,摩洛哥不仅是其电动汽车行业离岸外包的重要选择,更是其全球战略棋局中的一枚关键棋子。通过布局摩洛哥,中国不仅能够避开欧美的保护主义政策,继续将产品销往西方市场,还能够进一步拓展其在非洲和全球的影响力。

Pour la Chine, le Maroc est non seulement un choix important d'externalisation offshore pour son industrie des véhicules électriques mais surtout un pion stratégique de son plan d'action mondial. En établissant une forte présence au Maroc, la Chine peut contourner les politiques protectionnistes américaines et européennes afin de maintenir la commercialisation de ses produits dans les marchés occidentaux, tout en étendant son influence sur l'Afrique et la scène internationale.

Un grand nombre de médias chinois et d'instituts de recherche liés à l'État saluent aussi le rôle primordial joué par le Maroc dans la promotion de la  stratégie mondiale de la Chine en matière de véhicules électriques.  

Mais ce n'est pas le seul acteur à vouloir se lancer dans la production de véhicules électriques. Le gouvernement sud africain a annoncé en mars 2025 qu'il comptait investir 1 milliard de rands (54,27 millions de dollars ) pour stimuler la production de véhicules électriques d'ici 2035. L'objectif de cet investissement est de transformer l'industrie automobile du pays en mettant l'accent sur les véhicules électriques, les batteries, et les infrastructures de maintenance. Le gouvernement local pense « que ce plan s'inscrit dans les objectifs mondiaux de développement durable et vise à réduire les émissions de gaz à effet de serre tout en préservant la position de l'Afrique du Sud comme pôle automobile de premier plan en Afrique subsaharienne. »

Compte tenu de cette dynamique, nous pouvons affirmer sans nous tromper que l'Afrique ne se contente pas d'être « un maillon » de la chaine d'approvisionnement chinoise, mais elle essaie aussi d'imposer ses conditions dans cette course planétaire aux véhicules électriques.

A BYD outlet. Screenshot from YouTube.

Un point de vente de BYD. Capture d'écran de YouTube.

La promesse et le piège

En Chine, les discours officiels, les entreprises, et les décideurs politiques nationaux considèrent que l'intégration de l'Afrique au marché chinois des véhicules électriques est un partenariat « gagnant-gagnant » — L'Afrique bénéficie de la création d'emplois, des infrastructures, et d'une intégration rapide dans la mobilité propre, tandis que la Chine maintient ses volumes de production et sa portée mondiale. Mais la réalité est plus complexe que cela.

De nombreux analystes ont averti que l'Afrique risquait d'être cantonnée au bas de l'échelle de la chaine de valeurs des véhicules électriques . Selon un rapport d'Africa Confidential les usines d'assemblages et les concessionnaires automobiles font rarement le saut vers les systèmes de fabrication de pointe et la haute technologie..

Un autre risque subsiste dans la différence des niveaux de bénéfices. Même la méga usine marocaine, bien qu'ambitieuse, est étroitement liée aux réseaux contrôlés par la Chine, ce qui constitue un problème de souveraineté et de pouvoir de négociation.

Le risque à long terme est désigné par Le Paradoxe Vert — Les véhicules électriques sont indéniablement plus respectueux de la nature que les voitures à essence à long terme, mais l'extraction initiale du cobalt, du lithium, et des terres rares nécessaires à leur fabrication entraine souvent des dommages environnementaux et sociaux si l'exploitation minière est non réglementée, négligente et abusive. Sans une gouvernance plus forte, l'Afrique risque de reproduire les anciens modèles extractifs sous une « bannière verte ».

Le résultat probable est une dépendance camouflée sous le terme de durabilité: l'Afrique deviendrait un fournisseur périphérique et un marché de consommation à bas prix dominé par la Chine. Pour éviter cela, les défenseurs de l'environnement insistent sur le fait que les voix locales soient entendues et associées aux processus décisionnels. La transition écologique ne sera juste et équitable qu'avec une participation inclusive et égalitaire des populations africaines.

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