Sur le territoire kichwa, les limites de la couverture Internet compliquent aussi l’accès aux informations sur la sécurité numérique

Illustration de David Mauricio Gramal Conejo pour Rising Voices

Une version de cet article est également disponible en kichwa

Basé sur l’étude « Accès à Internet, pratiques de sécurité numérique et utilisation du kichwa sur Facebook et WhatsApp chez le peuple kichwa d’Otavalo », menée par Alliwa Pazmiño en collaboration avec Rising Voices.

L’Équateur est un pays composé de 13 « nationalités », qui possèdent toutes leur propre langue, identité, forme d’organisation, territorialité et autonomie. Le peuple kichwa constitue l’une de ces nationalités ; toutefois, notre langue, le kichwa équatorien, est en danger d’extinction : sa transmission intergénérationnelle a cessé, et les nouvelles générations ne l’utilisent plus. À une époque où les outils numériques sont largement utilisés sur le territoire, comment cette langue est-elle utilisée sur les réseaux sociaux ? Comment la sécurité numérique est-elle perçue dans les zones rurales et autochtones du canton d’Otavalo ? Et quel est l’impact des inégalités sur l’accès à Internet ?

Aperçu de la langue

Le kichwa est une langue quechua qui comprend toutes les variétés quechuas de l'Équateur et de la Colombie (Inga), ainsi que des extensions au Pérou. On estime qu'il est parlé par environ un demi-million de personnes. Les dialectes les plus répandus sont le chimborazo, l'imbabura et le quechua des hauts plateaux de Cañar, qui constituent la majorité des locuteurs natifs. — Wikipedia

Reconnaissance : la Constitution équatorienne reconnaît le kichwa comme langue officielle des relations interculturelles

Statut de la langue : concernant la variante d'Imbabura, en développement (5), “la langue est largement utilisée. Il existe une forme littéraire standardisée, mais son utilisation n'est pas encore très répandue ni pérenne.” — Échelle EGIDS, Ethnologue

Ressources en matière de sécurité digitale dans cette langue :

Outils de sécurité numérique dans cette langue :

  • Signal ✅
  • TOR ❌
  • Psiphon ❌

Dans cet article, je présente plusieurs des conclusions de l’étude que j’ai menée en collaboration avec Rising Voices en qualité de chercheuse kichwa. Le canton d’Otavalo comprend la ville du même nom et 11 parroquias (communes), deux urbaines et neuf rurales. À travers mes recherches, j’ai tenté de répondre aux questions citées précédemment, pour en savoir plus sur l’accès à Internet, la sécurité numérique et l’utilisation de la langue kichwa sur Facebook et WhatsApp dans ce canton, en me concentrant sur l’expérience des autorités de langue kichwa, élues au vote populaire, de ces communes.

Je parle le kichwa ; aussi le travail que je propose ici est basé sur mon propre rapport à ma langue et à mon territoire. C’est en tant que chercheuse kichwa que j’ai abordé l’étude, la méthodologie et les participants, et que j’ai interrogé notamment deux responsables locaux âgés d’environ 35 ans. Je les ai choisis, car il me semblait important de comprendre la réalité des zones rurales en matière d’accès à Internet et d’utilisation des réseaux sociaux dans leur langue maternelle, mais aussi les défis auxquels ces gens sont confrontés en termes de sécurité numérique. Ces questions n’avaient encore jamais été examinées, a fortiori en prenant le kichwa comme point de départ de l’ensemble du processus d’investigation.

La langue kichwa à Otavalo

Otavalo est l’un des six cantons de la province d’Imbabura, située au nord de Quito, la capitale de l’Équateur. Parfois décrit comme « région interculturelle » du fait de sa diversité culturelle et identitaire, il est aussi connu sous le nom de « vallée de l’aube ». Otavalo compte 110 000 habitants, dont la majorité travaille dans les secteurs de l’industrie manufacturière, de l’agriculture, de l’élevage et du commerce.

En raison de la longue histoire de colonisation de la région, les langues d’origine ont été largement remplacées par l’espagnol, qui est devenue la langue dominante. À Otavalo, la langue kichwa se trouve dans une situation alarmante, car elle n’est plus transmise. Selon une étude sociolinguistique géoréférencée sur les langues autochtones de l’Équateur, réalisée par Marleen Haboud (2017), 70 % de la population kichwa ont cessé de transmettre leur langue. Seules trois familles kichwa sur dix parlent désormais cette langue au sein de leur foyer.

Comment les outils numériques sont-ils utilisés dans ce contexte ? Pourraient-ils servir à revitaliser la langue ?

Laccès Internet à Otavalo

La plupart des communautés rurales bénéficient d’une couverture Internet, notamment grâce à des liaisons radio point à point. Toutefois, cet accès à Internet n’est pas garanti lorsqu’il dépend de ressources économiques, c’est-à-dire lorsqu’il faut payer pour ce service. Ainsi, dans les zones éloignées des centres urbains, peu de foyers disposent d’un service Internet, soit en raison des limites de couverture, soit en raison du coût. Les familles qui vivent de l’agriculture ne disposent pas de revenus suffisants pour payer une connexion stable, et utilisent donc des forfaits prépayés fournis par les opérateurs de téléphonie mobile.

Selon les indicateurs relatifs aux technologies de l'information et de la communication de l’Institut national de statistique et de recensement de l’Équateur, 61,7 % des ménages des zones urbaines ont accès à Internet, contre seulement 34,7 % des ménages, par câble ou modem, dans les zones rurales. En effet, les politiques publiques ont toujours été axées sur la mise en œuvre de projets destinés à répondre aux besoins des zones urbaines. C’est le cas par exemple des « infocentres », des espaces qui offrent un accès gratuit à Internet et des formations élémentaires à l’utilisation d’un ordinateur. Situés dans le centre-ville de chaque parroquia, ces infocentres sont accessibles à toute personne qui ne possède pas d’accès Internet à domicile ou sur son téléphone portable.

Les participants à cette étude de cas s’accordent à dire qu’Internet est devenu un besoin fondamental. Pendant la pandémie de COVID-19 notamment, l’enseignement est passé entièrement à la forme virtuelle. Les infocentres sont alors devenus les seuls endroits où les élèves pouvaient se rendre pour faire leurs devoirs ; pourtant, le nombre de ces centres ne suffisait pas à couvrir les besoins des communautés les plus éloignées des zones densément peuplées. Cette inégalité est devenue encore plus flagrante au vu du nombre de foyers qui ne disposaient pas d’Internet, et encore moins de plusieurs ordinateurs pour que chaque enfant puisse suivre ses cours en ligne. Comme l’a mentionné l’une des personnes interrogées, alors qu’Internet était auparavant essentiellement utilisé pour effectuer des recherches et faire ses devoirs, la crise sanitaire en a fait un outil indispensable dans ce cadre d’enseignement entièrement virtuel.

Lutilisation du Kichwa sur Facebook et WhatsApp

Au-delà du domaine éducatif, l’accès à Internet est désormais devenu indispensable pour de nombreuses activités du quotidien, notamment pour communiquer avec ses proches, rechercher des informations ou accéder à divers services. Cela a d’ailleurs donné naissance à de nouvelles façons de communiquer, basées sur une interaction directe et immédiate via les réseaux sociaux. À Otavalo, le réseau social le plus utilisé est WhatsApp, suivi de Facebook.

Au cours de mes recherches, j’ai constaté que le kichwa était peu utilisé dans les publications et les commentaires sur les réseaux sociaux, soit en raison de l’absence de personnes parlant le kichwa dans les réseaux d’amis, soit parce que ces personnes parlant le kichwa ne savaient pas l’écrire. Néanmoins, il existe des groupes privés qui encouragent son utilisation, c’est le cas notamment d’un des participants, qui fait partie d’un groupe de jeunes de l’église de sa communauté, et qui communique avec eux principalement en kichwa, bien que ce soit par le biais de messages vocaux.

Pendant cette étude, j’ai également observé que les autorités locales de la parroquia communiquaient avec la communauté uniquement en espagnol sur leurs pages Facebook, et que même dans les conversations privées, l’espagnol était la langue la plus utilisée, avec un peu de kichwa. Sur WhatsApp, c’est également l’espagnol qui domine, le kichwa n’étant employé que dans des discussions spécifiques entre locuteurs natifs kichwa au moyen de messages vocaux. De manière générale, en me basant sur mon travail, j’en conclus que le kichwa est peu utilisé dans sa forme écrite, ce qui, selon moi, est lié à deux facteurs : le fait que le développement de l’écriture dans la langue d’origine fasse défaut, et la perception selon laquelle l’écriture en kichwa est difficile, même pour ceux dont c’est la langue maternelle.

Sécurité numérique et accès à linformation

Bien que laccès à Internet soit limité en raison des conditions évoquées ci-dessus, les réseaux sociaux sont bel et bien utilisés dans les foyers kichwa dOtavalo. En revanche, les pratiques de sécurité numérique sont peu développées parmi les membres de la communauté, principalement à cause du manque daccès à linformation. Certains ont commencé à comprendre intuitivement le fonctionnement des outils et plateformes, mais les participants admettent ne pas en savoir beaucoup sur le sujet.

Par exemple, les personnes interrogées affirment connaître vaguement lexistence des antivirus, mais ne les utilisent pas. De plus, la nécessité de créer des mots de passe forts est peu connue. Lun des participants mexplique quil utilise le même mot de passe pour différentes plateformes et quil ne la pas changé récemment. D'un autre côté, une autre m’indique, au contraire, que son mot de passe est en kichwa, qu'il comporte de nombreux caractères et chiffres, et quelle le change chaque année.

En ce qui concerne les sauvegardes de fichiers, les deux personnes interrogées confirment : « Oui, nous avons des sauvegardes ailleurs, nous en avons aussi dans le cloud » (« Ari, charinchikmi respaldota shuk ladupi y shinallata nubepi ». En outre, « les photos sont stockées dans le cloud, elles y sont en sécurité » (« Fotokunaka rin shuk nube nishkaman chayka seguromi kapan »). Enfin, un autre participant précise quil utilise un téléphone portable qui dispose dun service permettant de sauvegarder des photos dans le cloud.

Les opinions concernant la sécurité numérique divergent au sein des responsables de la parroquia, mais tous saccordent sur la nécessité den savoir plus sur le sujet et les stratégies possibles. Les réseaux sociaux sont des espaces sur Internet où les gens publient et partagent toutes sortes dinformations personnelles et professionnelles avec des tiers, quil sagisse de connaissances ou de parfaits inconnus. Cet outil est indispensable, car il facilite le quotidien et offre de nombreux avantages. Dans la société actuelle, il est devenu indispensable dêtre « connecté » ; pourtant, la plupart du temps, cela se fait sans bien comprendre les politiques internes, et en permettant laccès à ses informations personnelles pour accéder aux plateformes. Quelles implications cela peut-il avoir sur la sécurité des utilisateurs kichwa ?

Recommandations dune locutrice native kichwa

Dans des pays comme lÉquateur, les inégalités structurelles tant en matière daccès à Internet que daccès à linformation sur la sécurité numérique sont manifestes, et le coût est lun des principaux facteurs limitant laccès à Internet. Il est important de reconnaître cette réalité, pour comprendre que laccès ne se résume pas à la présence dune antenne sur le territoire, mais quil sagit aussi de la possibilité concrète pour les habitants de lutiliser et de sen approprier.

Parallèlement, il est essentiel de noter que les outils numériques sont déjà présents sur le territoire, ce qui pourrait justement être loccasion de promouvoir leur utilisation à des fins de préservation et de revitalisation de la langue. Pour ce faire, il est nécessaire de réfléchir à la manière dont les personnes pourraient accéder à linformation en toute sécurité.

Au vu des conclusions mentionnées ci-dessus, je propose les recommandations suivantes pour coordonner laccès à Internet et la revitalisation de la langue, dans le contexte rural autochtone tel que celui dOtavalo :

  • Sattaquer au manque de connaissances en matière de sécurité numérique, en mettant en œuvre des projets pertinents sur le plan culturel et linguistique à ce sujet.
  • Mettre en œuvre des projets qui contribuent à la revitalisation de la langue kichwa à travers lutilisation doutils numériques.
  • Créer des projets visant à réduire la fracture numérique dans les communautés éloignées du centre urbain. Par exemple, établir des espaces tels que des « infocentres », où la population pourrait avoir accès gratuitement à Internet, dans les zones rurales éloignées des centres urbains.

La langue kichwa est en danger dextinction. Pour inverser ce processus de disparition, il est essentiel que cette langue puisse sépanouir dans tous les espaces, y compris sur Internet. Pour trouver des solutions et élaborer des politiques visant à garantir laccès à linformation, il est important de connaître la réalité de la fracture numérique dans les zones rurales.

Références

Haboud, Marleen (2017). Estudio sociolingüístico georreferenciado de las lenguas indígenas del Ecuador. Representación cartográfica del estado de las lenguas indígenas. GeolingüísticaEcuador.

Pour plus dinformations et dhistoires issues des communautés linguistiques participantes, veuillez consulter la page du projet Sécurité numérique et Langue

Merci à Teodora C. Hasegan pour son aide dans la traduction de lespagnol vers langlais pendant la phase dédition de cet article.

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