
Illustration de Kennedy Gitau pour Rising Voices
Cette article est également disponible en kikuyu
Écrit par María Alvarez Malvido et Njeri Wangarî, basé sur les travaux de Njeri : A Case Study: Technology use, Digital Activism and The challenges encountered by Gîkûyû language activists and advocates online (« Étude de cas : utilisation des technologies, activisme numérique et défis rencontrés par les militants et défenseurs de la langue kikuyu en ligne »).
Aperçu de la langue
Le kikuyu ou gikuyu (Gikuyu : Gĩkũyũ) est une langue bantoue parlée par les Gĩkũyũ (Agĩkũyũ) du Kenya. Le kikuyu est principalement parlé dans la région située entre Nyeri et Nairobi. Le peuple kikuyu identifie généralement ses terres par les chaînes de montagnes environnantes du centre du Kenya, qu'il appelle Kĩrĩnyaga. La langue gikuyu est très similaire à celles de ses voisins, les Meru et les Embu. – Wikipedia
Recognition: Not recognized by the State
Statut de la langue : 5 (en développement) – “ La langue est largement utilisée. Il existe une forme littéraire standardisée, mais son utilisation n’est pas encore très répandue ni pérenne. La langue est utilisée dans l’éducation, le travail, les médias, et au sein du gouvernement dans les principales subdivisions administratives d’une nation.” – EGIDS scale, Ethnologue
Ressources en matière de sécurité digitale dans cette langue :
- Aucune identifiée
Outils de sécurité numérique dans cette langue :
- Signal ❌
- TOR ❌
- Psiphon ❌
Pour Njeri Wangarî, le fait de parler et écrire en kiyuku (qui s’écrit « gĩkũyũ » en kiyuku) sur le web est une façon de montrer son amour et son profond sentiment de responsabilité envers sa langue et sa culture. C’est également cette passion qui l’a poussée à devenir écrivaine, poétesse, podcasteuse et militante numérique. Cependant, cet engagement en faveur de sa langue n’est pas une tâche facile dans un monde numérique intolérant, où l’intimidation est monnaie courante, et où d’autres langues sont privilégiées. S’inspirant de son propre parcours mais aussi des expériences d’autres personnes, Njeri a exploré les engagements, les défis et les idées d’activistes œuvrant pour un monde numérique qui respecte et promeut la diversité linguistique.
Pour ce faire, Njeri a mené un projet de recherche consistant à interagir, et à observer et comprendre les expériences, les motivations, les défis et la vie numérique de cinq locuteurs natifs du kikuyu. Ces derniers enseignent, utilisent, divertissent, informent ou communiquent activement sur les réseaux sociaux dans leur langue maternelle, le kikuyu. Au moment de cette étude, quatre des personnes interrogées vivaient dans la banlieue de Nairobi, la capitale du Kenya, et la dernière aux États-Unis. La plupart partageaient alors un environnement numérique commun : Twitter. Selon Data Reportal, en janvier 2022, cette plateforme comptait plus de 1,35 million d’utilisateurs au Kenya. Ainsi, elle s’est imposée comme une source d’information et d’actualités essentielle, mais aussi comme un outil indispensable pour s’exprimer, protester et militer sur les questions politiques, culturelles et spirituelles d’intérêt public.
Les Kikuyus (dont la langue maternelle est le kikuyu) constituent le groupe ethnique le plus important du Kenya, et le kikuyu est la troisième langue la plus parlée après l’anglais et le kiswahili, les deux langues officielles du pays. Grâce à ses recherches, Njeri nous rappelle que le kikuyu est une langue bantoue parlée par 22 % de la population kenyane (soit environ 7 millions de personnes), et comprend trois dialectes principaux : le ndia (parlé dans la région de Kiambu), le gichugu (parlé dans la région de Muranga) et le mathira (parlé dans la région de Nyeri).
Pour Njeri, également appelée « The Kenyan Poet » (la poétesse kenyane), il est en outre important de souligner que le monde numérique n’est pas le premier canal ou outil médiatique utilisé et adapté par ceux qui parlent le kikuyu. Selon elle en effet,
« La libéralisation des ondes kenyanes à la fin des années 1980 et au début des années 1990 a apporté un grand dynamisme au paysage médiatique. À mesure que le nombre de chaînes de télévision et de stations de radio augmentait, les médias en langues indigènes se sont développés et répandus. Cela a eu un impact considérable sur la croissance des langues indigènes les plus parlées, notamment le kikuyu, non seulement pour les habitants du pays, mais aussi pour ceux de la diaspora. »
Le kikuyu s’est imposé sur les ondes au Kenya grâce à des stations telles que Kameme FM, Inooro FM, Gukeny FM et Coro FM, ainsi que sur la télévision kenyane via, entre autres, Inooro TV, Kameme TV et Njata TV. En 1992, les premières connexions privées ont été établies, fournissant ainsi l’accès à Internet pour la première fois dans le pays. Il a fallu ensuite attendre 2009 pour que la transformation numérique du pays ne commence, c’est-à-dire après l’arrivée du système marin est africain (TEAMS, The East African Marine System). Au cours de la dernière décennie, Njeri ajoute :
« Grâce à l’accès à l’électricité, à des smartphones bon marché et à Internet parmi les Kikuyus vivant en ville, la langue kikuyu a été promue en ligne par le biais de sites web, de blogs, de forums en ligne, de plateformes de médias sociaux, et plus récemment, de podcasts. »
Ainsi,
« Malgré la prédominance de l’anglais et du kiswahili dans les espaces sociaux médiatiques du Kenya, un groupe d’activistes et de défenseurs de la langue kikuyu utilise cet espace pour enseigner la langue ou la culture des Kikuyus, converser et interagir avec d’autres, divertir les gens, ou encore former des communautés linguistiques en ligne. »
Un travail d’amour : engagements et défis
Par le biais d’une enquête numérique et d’une analyse de publications sur les réseaux sociaux, Njeri a examiné les expériences, les réflexions et l’inspiration qui nourrissent les propos de cinq militants numériques kikuyus. L’un des principaux enseignements tirés de ces résultats est que, pour la plupart des participants, la défense de la langue en ligne est un travail sans profit, entrepris par amour et par souci de responsabilité envers leur culture. La plupart d’entre eux le font à titre individuel, mais leur action s’inscrit dans un sentiment de responsabilité collective envers la préservation de la langue et de la culture. Car, comme l’affirme Njeri, « en défendant notre langue, nous défendons notre culture », en particulier dans un environnement numérique où la culture occidentale est si présente.
Pour l’un des participants : « C’est la langue qui correspond le mieux à mes pensées, mes croyances et ma culture. C’est ce qui m’identifie. » Des personnes parlant d’autres langues, mais qui adhèrent à cette réflexion et la défendent individuellement sur Twitter, ont stratégiquement créé des espaces communs sur des plateformes telles que Twitter en utilisant des espaces et des hashtags : #Kikuyutwitter / #gikuyutwitter / #Kikuyu / #kikuyudictionary / #shagzchronicles / #kikuyupodcast / #Kikuyulanguage / #kikuyutweets / #Kikuyuculture
Malheureusement, l’environnement numérique dans lequel ces actions sont menées comporte de nombreux défis. D’après l’enquête, les cinq locuteurs natifs du kikuyu interrogés estiment que les canaux numériques ne sont pas des lieux sûrs par défaut. Njeri s’est penchée sur la perception de la sécurité par les participants, et a constaté que ceux-ci avaient tous reçu des menaces au cours de leur parcours en tant que militants linguistiques. Pourtant, bien que conscients du risque de menaces et de discours haineux à leur encontre, ils continuent à faire preuve d’assurance et de détermination, notamment en faisant face à ces dangers.
De plus, Njeri précise que le contexte politique de ses recherches, et donc des échanges, est particulièrement intéressant. Les dernières élections générales au Kenya ont eu lieu en août 2022, c'est-à-dire peu après la rédaction de cet article ; or, à l’approche des précédentes élections générales en 2017, l’une des principales préoccupations des observateurs était que les réseaux sociaux soient utilisés pour inciter à la violence si les résultats ne correspondaient pas aux attentes de la population. Selon des chercheurs, les discours haineux sont généralement l’un des principaux facteurs à l’origine des conflits communautaires qui éclatent lors des cycles électoraux. En 2017, les réseaux sociaux étaient devenus un terrain fertile où les politiciens et leurs alliés utilisaient des discours haineux pour créer de l’hostilité entre les groupes, ce qui a accru le risque de violence dans certaines régions du pays.
Cet environnement contribue à alimenter l’intolérance envers les autres langues du fait de la politisation des communautés linguistiques. Outre le fait que le kikuyu soit la langue la plus parlée après l’anglais et le kiswahili, la communauté kikuyu domine la politique kenyane depuis l’indépendance, ce qui lui confère le pouvoir et l’accès à la richesse, au détriment des autres communautés. Ce climat favorise la haine et la méfiance envers les Kikuyus et leur langue.
L’un des participants raconte comment il a été menacé pour son engagement pour sa langue :
« Quelqu’un trouvait que mon utilisation du kikuyu pour m’exprimer était tribale et primitive et m’a menacé de violences physiques. »
Bien qu’inoffensive pendant une année électorale, l’utilisation des langues locales sur les réseaux sociaux kenyans est perçue comme nuisible à l’unité nationale, sous prétexte qu’elle favoriserait l’esprit tribal. Au Kenya, la politique se résume souvent à une rivalité entre tribus et clans, plutôt qu’à des questions de programmes, d’idéologies ou de manifestes. Ainsi, lors d’une année électorale, lorsque la politique occupe le devant de la scène, elle s’accompagne d’une vague d’intolérance linguistique.
De tels exemples révèlent une intolérance sous-jacente à l’égard de la diversité linguistique en ligne. En effet, les questions ou commentaires adressés aux tweets et contenus en kikuyu, (« Êtes-vous vraiment obligés d’utiliser votre langue ? »), ne sont pas des réactions que susciteraient des langues telles que l’anglais ou le swahili. Pour Njeri, ces réactions « laissent toujours le sentiment que notre langue est inférieure. Comme si nous souillions un lieu sacré. »
Les principales stratégies de sécurité utilisées par ces militants consistent à garder leur identité secrète et à utiliser des réseaux privés virtuels (VPN). Parallèlement, leurs réponses et déclarations publiques sensibilisent l’opinion publique et créent un sentiment de solidarité face à ces menaces.

Traduction du tweet : Vous voulez que nous parlions votre langue maternelle, mais alors qui parlera la nôtre ? (capture d’écran prise le 18 juin 2022)
Un autre défi réside dans les limites techniques, à savoir la reconnaissance et la représentation de la langue en ligne. Premièrement, l’accès aux claviers adaptés au kikuyu est limité, car les claviers standard ne disposent pas des combinaisons de touches nécessaires pour écrire dans cette langue, et ceux qui peuvent être téléchargés sont uniquement conçus pour les téléphones mobiles. Deuxièmement, il existe très peu de traductions disponibles.
Comme l’explique Njeri :
« Les services de traduction sur les réseaux sociaux ne proposent pas de traduction en kikuyu. Cela contribue fortement au manque de tolérance des autres utilisateurs qui ne parlent pas cette langue, car ceux-ci ne peuvent pas en comprendre les contenus et se sentent donc exclus des conversations. »
Vers un environnement sûr pour la diversité
À partir de ces réflexions et des limites identifiées auxquelles sont confrontés ceux qui parlent le kikuyu, Njeri insiste sur la nécessité fondamentale pour ces derniers de pouvoir utiliser leur langue dans un environnement numérique plus sûr :
« Il est nécessaire d’accorder davantage de reconnaissance et de tolérance non seulement à ceux qui parlent le kikuyu, mais aussi à l’utilisation des langues africaines sur les réseaux sociaux, en particulier sur Twitter ».
Lorsqu’on leur a demandé leur avis sur la manière dont Internet et les réseaux sociaux pourraient être améliorés et rendus plus sûrs pour les militants de la langue kikuyu, l’un des répondants a déclaré :
« En faisant prendre conscience aux internautes que le kikuyu est une langue comme les autres et qu’aucune langue n’est supérieure à une autre. »
Njeri formule également deux recommandations spécifiques et lance un appel à l’action pour répondre à ces besoins :
- Le développement de claviers permettant d’écrire et d’utiliser cette langue, tant sur les ordinateurs de bureau que sur les téléphones mobiles.
- La création et l’amélioration des outils et des services de traduction visant à rendre cette langue accessible à ses locuteurs, mais aussi à d’autres utilisateurs : si un service de traduction était mis en place, les publications sur les réseaux sociaux seraient mieux tolérées et les personnes parlant le kikuyu seraient moins victimes de propos virulents sur ces mêmes réseaux.
Pour surmonter ces limites et ces menaces en ligne, des militants comme Njeri et les participants à cette étude poursuivent leur combat pour préserver la langue qui incarne leur culture. Car, comme l’a dit la poétesse kényane, « la langue est le fleuve par lequel coule notre culture, et lorsque la langue disparaît, la culture disparaît aussi ».
Connaissiez-vous la douceur du kikuyu ?
De Njeri Wangarĩ
Cama wa Gĩkũyũ
Ĩĩ nĩũĩ Gĩkũyũ kĩrĩ cama
Gĩa kabete, Kĩambu
kana Rware Nyĩrĩ
cai, cukari na cabi
kana
chukuru, chabi na chibu
gĩothe gũtirĩ gĩtarĩ wega wakĩo
gũtirĩ rĩtwa rĩtakũria mwanaNĩũĩ cama wa kwaria Gĩkũyũ
atĩ ũngĩenda no uuge
kũraata kana gũtuma
kũhe kana gũtanaha
mbaara kana haaro
mũtwe kana kĩongo
mũrĩo kana camaNĩũĩ cama wa kwaria Gĩkũyũ
ta kuuga
Cũcũ curia cuba hau
Ciana ciaku nĩcioka ciothe
Cukuru nĩ ciahingwo
Waceke tiga ciira rehe cabi
La douceur du gikûyû
Saviez-vous combien le kikuyu est doux
écoutez ces mots
cai, cukari na cabi (thé, sucre, clés)
chukuru, chabi na chibu (école, clés, chef)
Que ce soit à Kabete, Kiambu
ou à Rware, Nyĩrĩ
ces mots sont si agréables
quand ils glissent sur la langue
et que les oreilles les absorbentSavez-vous combien il est doux de parler le kikuyu
que si vous le souhaitez, vous pouvez dire
coudre ou broder
donner ou offrir
querelle ou dispute
tête ou en haut
douceur ou plaisirSavez-vous combien il fait bon parler kikuyu
comme pour dire
grand-mère, range tes bouteilles là-bas
tes enfants sont tous là
les écoles sont fermées
Waceke, arrête de te chamailler et apporte les clés








