En Afrique, une initiative pour combler le fossé numérique que connaissent de nombreuses femmes

Logo d'Africa Wiki Women, utilisé avec permission

Logo d’Africa Wiki Women, utilisé avec permission

Plusieurs initiatives à travers l’Afrique œuvrent pour renforcer la visibilité des femmes dans les espaces numériques de connaissance. Africa Wiki Women fait partie de ces projets qui s'engagent dans la promotion de la participation des femmes africaines à la création et au partage des savoirs en ligne.

En Afrique, les femmes rencontrent encore de nombreux obstacles pour accéder aux technologies et participer aux espaces numériques de savoir. Selon un article de Global Voices, les violences en ligne et le harcèlement ciblant les femmes constituent des barrières importantes qui limitent leur présence et leur contribution sur les plateformes collaboratives et les réseaux d’information. Ces obstacles entraînent un biais de représentation, où les réalisations des femmes africaines restent souvent invisibles et peu documentées dans les connaissances numériques.

C'est dans ce contexte de barrières à l'accès qu'est né Afrika Wiki women, un projet de collaboration de trois femmes: Ruby Damenshie-Brown du Ghana, Bukola James du Nigeria et Pellagia Njau de Tanzanie qui se sont associées pour accompagner les femmes à travers des formations, des campagnes de contribution et des programmes de mentorat. L’organisation encourage les femmes à contribuer à la documentation des réalisations de femmes africaines notables et à enrichir les contenus liés aux femmes et aux initiatives portées par elles sur les plateformes de connaissance collaborative.

L'objectif d'Africa Wiki Women est de réduire le fossé de représentation des femmes dans l’écosystème Wikimedia et à renforcer la présence des femmes africaines sur des plateformes en ligne. En favorisant l’apprentissage, la collaboration et le leadership, Africa Wiki Women contribue à faire émerger davantage de voix féminines dans la production de connaissances ouvertes.

À l’occasion de la Journée internationale des droits des femmes, Global Voices a interviewé Ruby Damenshie-Brown pour expliquer la démarche de ce groupe et son impact à travers le continent.

Mamisoa Raveloaritiana (MR): Quel a été le moment déclic qui vous a poussée à fonder Africa Wiki Women ?

Ruby D-Brown, CC BY-SA 4.0

Ruby Brown (RB): Lorsque j’ai rejoint la communauté Wikimedia en 2019, j’ai remarqué un écart frappant: la majorité des contributeurs étaient des hommes, et moins de 20 % des biographies sur la version anglophone de Wikipedia étaient consacrées à des femmes. Un grand nombre de ces articles ne comporte même pas d’images. Cela signifie que les histoires et les réalisations des femmes africaines étaient largement absentes sur Wikipedia. Cet écart est devenu encore plus évident lors d’un Edit-a-thon de 24 heures de Wiki Women in Red, où j’ai eu du mal à trouver suffisamment d’informations publiées pour écrire sur des femmes africaines notables. C’était frustrant, mais aussi révélateur: il ne s’agissait pas seulement d’un problème de représentation, mais d’un problème systémique.

La campagne Sheroes of Africa, une initiative qui met en lumière et valorise le rôle des femmes africaines, en avril 2022 a été un moment déterminé dans le développement, la culture, la politique et la transformation sociale du continent durant lequel les hommes dominaient la participation et la reconnaissance. Nous avons même dû réviser les critères du concours afin de pouvoir célébrer la contribution exceptionnelle d’une seule femme. Cette expérience a clairement montré la nécessité de créer un espace dédié où les femmes africaines pourraient être visibles, soutenues et valorisées.

Partant d’expériences similaires dans le mouvement Wikimedia et d’un profond désir de créer un espace qui relie les femmes africaines au-delà des simples campagnes ponctuelles, mes cofondatrices et moi avons créé Africa Wiki Women: une communauté par et pour les femmes africaines, centrée sur le mentorat, la collaboration et une représentation équitable dans tous les aspects de l’écosystème Wikimedia, de la contribution éditoriale à la gouvernance.

L'objectif est de permettre aux femmes africaines de raconter leurs propres histoires, de développer des compétences de leadership grâce au mentorat et de participer activement, en tant que contributrices et dirigeantes, au mouvement Wikimedia. Il s’agit de transformer un manque de visibilité en un changement durable.

RM: Pourquoi est-il important que les femmes africaines soient représentées sur des plateformes comme Wikipedia ?

RB: La représentation est essentielle, car la connaissance façonne le pouvoir. Wikipedia est souvent le premier point de référence pour des millions de personnes à travers le monde. Lorsque les femmes africaines sont absentes, cela envoie un message implicite: leurs expériences, leurs contributions et leur leadership seraient moins importants.

La représentation sur Wikipedia permet de corriger les déséquilibres historiques en documentant les réalisations de femmes qui ont souvent été négligées, et inspire les jeunes générations.

Elle joue aussi un rôle important dans l’information des décisions et des politiques publiques. Lorsque les contributions des femmes sont visibles et documentées, elles peuvent être utilisées par les chercheurs, les journalistes et les décideurs. En somme, la représentation n’est pas seulement symbolique, elle est structurelle: elle garantit que le récit mondial reflète la réalité et que l’expertise et le leadership des femmes africaines soient reconnus et valorisés.

RM: Quel impact Africa Wiki Women a-t-elle eu jusqu’à présent?

RB: Depuis sa création, Africa Wiki Women a commencé à réduire l’écart de visibilité de manière significative. Plus de 500 femmes provenant de plusieurs pays africains ont été formées à la contribution sur Wikipedia et aux plateformes Wikimedia.

Elles ont créé et amélioré des centaines d’articles, des profils de femmes leaders, des pages consacrées à des organisations et initiatives dirigées par des femmes.

Au-delà des chiffres, l’impact est aussi personnel et transformateur. Nombreuses d'entre elles témoignent que leur implication leur a permis d'avoir une confiance en elles, de se reconnaître comme expertes dans leurs domaines et de défendre les histoires de leurs communautés.

L'initiative ne se limite pas à produire du contenu: elle vise aussi le renforcement des capacités et l’autonomisation. Chaque contribution représente à la fois un enrichissement du savoir et un pas vers plus de visibilité et de reconnaissance.

RM: Quels sont les principaux obstacles qui empêchent les femmes africaines de contribuer aux plateformes de connaissance en ligne ?

RB: Plusieurs obstacles rendent la participation des femmes africaines à la création de savoir numérique plus difficile. L’un des premiers est l’accès à la technologie: toutes les femmes ne disposent pas d’un accès fiable à Internet ou à des appareils adaptés pour contribuer efficacement en ligne.

Il y a également la question de la littérature numérique. Même lorsque l’accès existe, certaines femmes manquent de confiance ou de compétences pour naviguer sur les plateformes comme Wikipedia ou Wikimedia Commons.

Les contraintes de temps constituent un autre défi important. Beaucoup de femmes doivent concilier responsabilités familiales et travail, ce qui leur laisse peu de temps pour contribuer à des projets de connaissance ouverte.

À cela s’ajoute le manque de représentation et de mentorat. Sans modèles visibles ou accompagnement, il peut être difficile pour les femmes de se percevoir comme contributrices ou expertes. Enfin, des barrières culturelles et systémiques persistent dans certaines communautés où le travail et le savoir des femmes sont moins reconnus ou moins documentés, ce qui complique la recherche de sources fiables nécessaires pour créer des articles.

Pour lever ces obstacles, nous combinons formation, mentorat, mise à disposition de ressources et plaidoyer afin de rendre la participation plus accessible et significative. Dans cette optique, nous avons lancé plusieurs programmes communautaires visant à renforcer les compétences et à accroître la participation des femmes.

RM: À l’avenir, quels changements sont nécessaires pour combler le fossé numérique de genre en Afrique?

RB: Réduire l’écart numérique entre les genres en Afrique nécessite des interventions structurelles et systémiques, et pas seulement une prise de conscience. Le soutien institutionnel et politique est essentiel : l’intégration de la participation numérique et de la contribution au savoir ouvert dans les programmes éducatifs, les initiatives d’ONG et les projets civiques peut contribuer à ancrer durablement ces pratiques. Il s’agit de s’assurer que les voix des femmes africaines soient documentées, amplifiées et valorisées, afin que les générations futures héritent d’un écosystème de connaissance plus inclusif, plus juste et plus représentatif.

Commentez

Merci de... S'identifier »

Règles de modération des commentaires

  • Tous les commentaires sont modérés. N'envoyez pas plus d'une fois votre commentaire. Il pourrait être pris pour un spam par notre anti-virus.
  • Traitez les autres avec respect. Les commentaires contenant des incitations à la haine, des obscénités et des attaques nominatives contre des personnes ne seront pas approuvés.