L'IA, l'impunité et le « contrôle autoritaire des médias » en Asie du Sud-Est

WPFD2025 Manila

Les journalistes philippins de Manille ont organisé une cérémonie d'allumage de bougies pour dénoncer les assassinats de journalistes et autres attaques contre la presse. Photo tirée du post Facebook de Lito Ocampo. Utilisée avec permission.

Les groupes de presse et les défenseurs des droits humains de toute l'Asie du Sud-Est ont célébré la Journée mondiale de la liberté de la presse (JMLP) en mettant en lumière les menaces qui pèsent sur la liberté d'expression dans leurs pays respectifs.

Le thème de la JMLP 2025, « Reportage dans le meilleur des mondes – L'impact de l'intelligence artificielle sur la liberté de la presse et les médias, » a mis en lumière les opportunités et les défis posés par les nouvelles technologies numériques sur la manière dont les journalistes accomplissent leur travail dans un paysage médiatique en pleine mutation.

Protéger les médias indépendants du Cambodge

Au Cambodge, plus de 10 organisations de la société civile (OSC) et réseaux ont rassemblé une centaine de participants dans le cadre d'un forum où diverses parties prenantes ont discuté de la situation de la liberté de la presse dans le pays.

Ils ont notamment cité le rapport de  2024 de l’Association de l'Alliance des Journalistes cambodgiens qui a documenté 41 cas de harcèlement impliquant au moins 64 journalistes. Le rapport indique également que trois licences médiatiques ont été révoquées au cours de l'année écoulée.

Dans une déclaration commune, les OSC ont averti que « l'érosion continue de la liberté de la presse étouffe non seulement nos voix et celles du peuple cambodgien, mais porte également atteinte à l'essence même de notre démocratie ». Ils ont publié une liste de recommandations, incluant notamment la protection des médias indépendants. Leur déclaration disait :

Garantir un environnement libre, sur et sécurisé — tant en ligne que hors ligne — afin que les journalistes et les médias puissent exercer leur métier sans restriction ni crainte.

Mettre fin à toutes les formes de harcèlement contre les journalistes et les médias qui traitent des questions d'intérêts publics — telles que les droits fonciers, l'accès aux ressources naturelles et la responsabilité du gouvernement — qui sont souvent injustement qualifiées de « sensibles ».

Le Centre cambodgien pour les droits de l'homme a mis en ligne une vidéo mettant en scène le journaliste Sam Oudom, qui exhorte les autorités à cesser de harceler les journalistes indépendants et à écouter la voix des citoyens ordinaires.

Malaisie : IA et le « contrôle autoritaire des médias »

En Malaisie, le Centre pour le Journalisme Indépendant (CJI) s'est penché sur l'impact de l'IA sur les médias locaux, mais a également souligné l'héritage dangereux du « contrôle autoritaire des médias ».

Lorsque des considérations économiques conduisent à utiliser l'IA comme un substitut plutôt que comme un soutien au journalisme humain, le public subit la perte d'un reportage contextuel et de terrain essentiel à la démocratie participative.

Néanmoins, l'IA n'est pas l'unique cause des problèmes qui affligent le paysage médiatique malaisien. Ceux-ci trouvent leur origine dans des décennies de contrôle autoritaire des médias, des structures de propriété opaques, ainsi que des harcèlements et intimidations juridiques.

Le CIJ a insisté pour que soient révisées et réformées les lois souvent utilisées comme armes contre les détracteurs et les journalistes critiques, telles que la loi de 1948 sur la sédition, l'article 233 de la loi modifiée de 1998 sur les communications et le multimédia, et la loi récemment adoptée de 2024 sur la sécurité en ligne.

La CIJ a exprimé de l'espoir que l'adoption du projet de loi sur le Conseil Malaisien des Médias (MMC) « marque un potentiel tournant » dans l'amélioration de la situation des médias.

La Journée mondiale de la liberté de la presse 2025 est un appel à l'action. La Malaisie doit aller au-delà des améliorations symboliques et investir dans un changement structurel réel. L'intelligence artificielle doit être exploitée de manière éthique, non pas comme un substitut permettant de réduire les coûts, mais comme un outil qui complète et valorise le journalisme d'intérêt public. Le Conseil Malaisien des Médias doit être habilité à protéger la liberté des médias, et les journalistes doivent être soutenus, et non réduits au silence.

Dans une déclaration, Vilasini Vijandran, directrice exécutive par intérim d'Amnesty International Malaisie, a critiqué le gouvernement Madani en place pour avoir renié sa promesse de mettre fin à la censure des artistes et des journalistes.

Philippines : une « culture de l’impunité qui perdure »

Aux Philippines, le nombre d’assassinats de professionnels des médias a diminué, mais les agressions contre les journalistes se sont aggravées selon les observations du Centre pour la liberté et la responsabilité des médias (CMFR) et de l’Union nationale des Journalistes des Philippines (UNJP). Dans un rapport récent, ils ont enregistré 184 incidents liés à la liberté de la presse au cours des trois premières années du mandat de l’actuel gouvernement Marcos. Cela représente une augmentation par rapport aux 128 cas enregistrés au cours de la première moitié du mandat du gouvernement précédent.

Le CMFR a affirmé que « la liberté de la presse et son plein exercice doivent pouvoir s’exercer dans un environnement exempt de toute crainte de représailles ». En ce qui concerne la baisse du nombre d’assassinats de journalistes sous la présidence de Marcos, le rapport indique que le faible taux de condamnation et le nombre restreints d’affaires portées devant les tribunaux « sont des signes évidents d’une culture de l’impunité qui perdure ».

L’assassinat récent d’un journaliste et éditeur âgé de 89 ans a été signalé comme sujet de préoccupation par des organismes de surveillance des médias, notamment le Comité pour la protection des journalistes.

Le meurtre par balle de Juan Dayang, l’un des éditeurs de presse les plus en vue des Philippines, montre que le gouvernement du Président Ferdinand Marcos Jr. n’a pas pris les mesures nécessaires pour mettre fin aux meurtres de journalistes. Les autorités doivent tout mettre en œuvre pour identifier ses assassines, découvrir leurs motivations et les traduire en justice.

L’UNJP a ajouté que « les incidents récents montrent que notre combat pour la liberté de la presse, la sécurité des médias ainsi que la sécurité de l’emploi et les droits économiques de notre secteur se poursuit. ». La déclaration du CMFR résume ainsi le rôle des médias dans la société : « Sans une presse libre et sans crainte, la démocratie meurt en silence. »

Indonésie : Attaques contre la presse étudiante

En Indonésie, l'Alliance des journalistes indépendants (AJI) a recensé 38 cas de violences à l'encontre de journalistes au cours des cinq premiers mois de l'année, soit plus de la moitié des 73 incidents signalés en 2024.

Dans une interview accordée au Jakarta Post, Bayu Wardhana, secrétaire général de l'AJI, a évoqué les difficultés auxquelles les journalistes sont souvent confrontés dans le cadre de leur travail en Indonésie.

Les médias se heurtent souvent à des obstacles lorsqu’ils cherchent à obtenir des informations ; on leur impose de ne couvrir que ce que souhaitent les dirigeants ; on leur interdit de rendre compte des actes de violence commis par les forces de l’ordre lors de la dispersion des manifestants ; et on les pousse à servir d’outil de relations publiques pour le gouvernement.

Par ailleurs, l’Association indonésienne de la presse étudiante (PPMI) a révélé qu’entre 2013 et 2021, 331 cas de violences contre la presse étudiante avaient été commis par les autorités universitaires et locales.

La présidente de l’AJI, Nani Afrida, a déclaré lors d’un séminaire organisé par la PPMI que, contrairement au rapport du Conseil de la presse, « la réalité sur le terrain dresse un tableau bien plus sombre ». Elle a ajouté que la presse estudiantine était également la cible d’attaques constantes.

Les défis à venir gagnent en complexité. D'une part, nous sommes confrontés à des contenus préjudiciables, à des canulars, à la désinformation, à la mésinformation, aux discours de haine et à bien d'autres phénomènes ; d'autre part, la presse étudiante est également la cible de la censure, de pressions institutionnelles et même d'attaques informatiques.

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