
Illustration de Gianni Llanquiray Nahuelhual Tornini pour Rising Voices
Cette article est également disponible en mapundungun
Écrit par Simona Mayo et María Alvarez, et basé sur l’étude de cas de Simona Mayo, Poyewvn and Mapudungun as intercultural political practices: The case of the Mapuche language in the Constitutional Convention of Chile (« Poyewvn et mapudungun en tant que pratiques politiques interculturelles : le cas de la langue mapuche dans la Convention constitutionnelle du Chili »)
La rédaction d’une nouvelle Constitution au Chili en 2022 a offert au peuple mapuche la possibilité d’imaginer une relation nouvelle avec l’État, qui, jusqu'alors, l’avait toujours ignoré et cherché à effacer son existence. Elisa Loncon Antileo, femme mapuche, universitaire et linguiste élue présidente de la Convention constitutionnelle, a également utilisé ce processus de rédaction comme une occasion de positionner le mapudungun dans les espaces institutionnels en tant qu’« acte politique de poyewvn », ou acte d’amour. De cette stratégie, plusieurs enseignements ont été tirés et de nouvelles perspectives sur la manière de promouvoir et de préserver la diversité linguistique sont nées. Ces enseignements servent d’ailleurs désormais d’inspirations pour de nouvelles façons de penser les stratégies dans d’autres espaces tels que les réseaux sociaux.
Lors d’une des séances de la Convention constitutionnelle, Loncon a expliqué que le mot « poyewvn » en mapudungun signifiait « amour » et qu’il pouvait servir de point de départ pour se comprendre et s’écouter les uns les autres. Ainsi, parler de poyewvn n’était pas seulement un acte politique visant à aider le mapudungun à occuper les espaces institutionnels, y compris les espaces numériques qui favorisent généralement l’espagnol, cela représentait aussi un acte politique de positionnement par le biais de la langue, de l’amour et de la ternura, ou tendresse, pour faire face aux réactions violentes et racistes qui s’amplifiaient avec sa voix et son discours.
J’appelle les membres de la Convention à parler sous le signe du poyewvn, c'est-à-dire avec amour. Nous sommes des êtres humains, nous avons tous les mêmes droits et, grâce à cet amour, nous accepterons nos différences. Car chaque foyer est composé d’identités multiples.
En dépit du rejet ultérieur de la nouvelle Constitution chilienne lors du référendum du 4 septembre 2022, la présence d’Elisa et de son cabinet à la Convention constitutionnelle du Chili a marqué le début d’une nouvelle ère dans l’histoire du pays et dans ses relations avec le peuple mapuche et sa langue. Elle a également mis en évidence le racisme structurel existant au sein de la société chilienne, qui privilégie la langue, la culture et l’organisation politique espagnoles et occidentales au détriment de toutes les autres. Elisa Loncon a su positionner sa langue dans les espaces institutionnels et numériques. Pour mieux comprendre l’importance et le courage d’Elisa en sa qualité de femme mapuche à la tête de la rédaction d’une nouvelle constitution, il est important d’examiner son rôle dans le contexte plus large du Chili et de la lutte persistante du peuple mapuche pour ses droits linguistiques.
Le mythe d’un Chili « monolingue »
Comme la plupart des pays d’Amérique latine ayant connu la colonisation, le Chili s’est construit autour d’une tradition monoculturelle et monolingue, marquée par l’empreinte coloniale sur la population autochtone préexistante. Au XIXe siècle, cette stratégie s’est traduite par la mise en place d’un système éducatif centré sur l’espagnol, favorisant l'homogénéisation et l'assimilation de ces peuples autochtones à travers diverses politiques publiques, dans l’objectif de les « civiliser ». Malgré une dépossession territoriale, sociale, culturelle et linguistique systématique de ces derniers, il existe actuellement au Chili six langues outre l’espagnol : l’aymara, le quechua, le rapa nui, le kawésqar, le yagan, le mapudungun, ainsi que le ckunza, que certains considèrent comme disparu, mais qui fait actuellement l’objet d’un processus de revitalisation.
Face à la persistance de l’État chilien à se définir comme monolingue, les mouvements autochtones du Chili et leurs différentes organisations se sont concentrés sur la revitalisation, le maintien et la diffusion de leurs langues, en particulier au cours des deux dernières décennies. En 2010, le « Réseau pour les droits éducatifs et linguistiques des peuples autochtones du Chili » a commencé à travailler sur le projet de « loi sur les droits linguistiques des peuples autochtones », dans le but de mettre en place un cadre juridique constitutionnel pour la reconnaissance de ces langues et des droits de ceux qui les parlent. Bien qu’aucun progrès n’ait encore été réalisé en matière de reconnaissance officielle et juridique de la diversité linguistique, les organisations poursuivent néanmoins leur travail dans différents domaines, afin de maintenir et de continuer à transmettre les langues aux nouvelles générations.
La diversité et le processus constitutionnel
La révolte populaire du 18 octobre 2019 et le récent débat constitutionnel ont remis au centre des discussions la reconnaissance des peuples autochtones et de leurs droits. Par ailleurs, les droits culturels et linguistiques ont été placés au premier plan des discussions constitutionnelles, un fait sans précédent dans l’histoire du Chili. La mobilisation qui a eu lieu ces deux dernières années reflétait le mécontentement d’une société insatisfaite des institutions politiques chiliennes, mais aussi la profonde crise sociale résultant du système néolibéral mis en place pendant la dictature militaire de 1973 à 1989.
Cette insurrection populaire a donné lieu à deux grands blocs stratégiques : d’une part, les mouvements populaires dans les rues et les organisations extérieures à toute institution politique hégémonique ; d’autre part, le dialogue entre l’État, les partis politiques et les différentes organisations des mouvements sociaux de la société civile, qui a permis la mise en place de la Convention constitutionnelle du Chili. Au sein de ce second bloc, à travers un ensemble de débats et de propositions qui se sont déroulés entre juillet 2021 et juillet 2022, la convention avait pour objectif principal la rédaction d’une proposition de nouvelle constitution destinée à remplacer celle imposée par la dictature militaire d’Augusto Pinochet.
Dans ce contexte, la convention a débuté par l’élection de Loncon à la présidence : une femme mapuche, universitaire et militante engagée dans la revitalisation des langues autochtones, dans un espace traditionnellement patriarcal et profondément marqué par le déni de l’existence des peuples autochtones par l’État. Profitant des opportunités offertes par sa nomination et du pouvoir de sa position, Elisa a inauguré sa direction de l’entité destinée à réécrire la Constitution politique du Chili par un discours en mapudungun. Depuis lors, son cabinet et elle-même ont intégré des mots de la langue mapuche dans le processus, ce qui a entraîné des changements dans les relations établies au cours de ce processus, comme le fait d’appeler lamgen (ou sœurs) tant les personnes mapuches que les Winka (non-Mapuches, en mapudungun). Comme le souligne Marta Yáñez Queupumil, l’une des conseillères juridiques du cabinet d’Elisa :
L’utilisation du mapudungun a été révolutionnaire, car les éditions des journaux du 5 juillet ont inclus en première page la salutation en mapudungun « mari mari kom pu che » (bonjour à tous). Après avoir été élue présidente, Elisa est apparue, souriante, avec un drapeau mapuche à la main. L’utilisation des langues autochtones ou le fait que le premier discours d’Elisa en tant que présidente ait été prononcé en mapudungun nous a permis d’ouvrir la voie à un changement historique et culturel au Chili.
Comme l’a déclaré Rayen Cariman, membre du cabinet, dans une interview, « c’était très agréable de voir notre langue occuper la place qu’elle aurait toujours dû occuper, c’est-à-dire celle de langue et d'instrument de communication, et non de pièce de musée ». En ce sens, à travers l’utilisation du mapudungun, ce qui peut être compris comme une leçon de poyewvn a permis la concrétisation de la diversité et de l’interculturalité au-delà des discours politiques.
Online violence
Ainsi, alors que la diversité culturelle au Chili est devenue visible avec Elisa à la tête du débat constitutionnel, les perceptions et attitudes racistes et discriminatoires latentes dans la société, les médias et les réseaux sociaux à l’égard des peuples autochtones sont également apparues au grand jour. Un exemple très clair en est donné dans les déclarations de la constituante Teresa Marinovic, qui a accusé sur Twitter la machi (autorité traditionnelle et spirituelle mapuche) Francisca Linconao de « ne pas rater une occasion de se donner en spectacle », et ce, pour avoir prononcé un discours dans un espace institutionnel dans sa langue maternelle, le mapudungun. Ce type de déclarations illustre parfaitement le fait que les langues autochtones ne semblent acceptables que lorsqu’elles sont utilisées de manière exotique, c’est-à-dire lorsqu’elles n’affectent ni ne critiquent les structures hégémoniques. En revanche, lorsque ces langues servent à se positionner et à s’identifier dans les espaces de pouvoir, à revendiquer ses droits fondamentaux et à mener des activités politiques, elles mettent mal à l’aise ceux qui ont toujours occupé ces espaces de pouvoir.
L’utilisation du mapudungun comme acte de politique et de poyewvn implique une série de risques, tant dans les espaces institutionnels et publics, que sur les réseaux sociaux qui reproduisent les mêmes normes hégémoniques et monolingues se traduisant notamment par un recours à la violence numérique. Pour commencer, il existe une menace pour les droits linguistiques et culturels : à tel point que l’utilisation de la langue et sa présence dans les espaces de pouvoir ont été remises en question par divers secteurs sur les réseaux sociaux hautement interactifs, ce qui porte atteinte aux droits fondamentaux des personnes qui ont choisi de s’exprimer et d'exister dans la langue qui reflète le mieux leur identité.
Un second risque consistait, et consiste toujours, en la matérialisation potentielle de la violence numérique. Twitter a été le réseau social le plus utilisé pour harceler et menacer les membres de la Convention qui parlent le mapudungun, comme Loncon. Des informations personnelles sensibles, telles que son adresse personnelle, ont même été publiées. Les menaces les plus graves contre le cabinet ont été celles reçues et exprimées sur le compte Twitter de l’Assemblée constituante. Faisant référence à cette situation, Loncon commente dans une interview : « Nous pouvons tous nous unir dans notre diversité, mais en nous respectant les uns les autres et sans nous homogénéiser. Un Chili homogénéisé est très néfaste car il n’accepte pas que nous puissions être différents. »
Dans ses discours, Loncon a réaffirmé que les langues ne sont pas des accessoires ou des ornements, mais des éléments épistémiques qui fournissent à celles et ceux qui les parlent un cadre spirituel, culturel, politique et philosophique. Elle a également mis en évidence l’absence de stratégies numériques visant à protéger la dignité et l’intégrité des personnes telles qu’Elisa : celles qui se servent des réseaux sociaux comme d’un espace politique pour mettre en avant des langues qui ont historiquement été victimes de discrimination.
De ces constatations découle une série de recommandations visant à faire d'Internet un espace d'interaction fondé sur le poyewvn, tout en encourageant la diversité linguistique et l’utilisation d’outils numériques déjà existants au service de l’activisme et de la revitalisation au Chili :
- Concevoir et mettre en œuvre un travail de sensibilisation sur l’utilisation de la langue dans les espaces institutionnels et numériques. Inclure des stratégies de diffusion des droits des locuteurs de langues autochtones qui ciblent les secteurs les considérant comme une menace et réagissant par des expressions de haine et de violence dans les médias et sur les plateformes numériques.
- Concevoir des outils et des stratégies numériques à la fois issus et destinés aux expériences des militants linguistiques.
La participation de Loncon et de son cabinet au projet de Convention constitutionnelle au Chili marque une nouvelle ère dans les relations historiques entre l’État et les peuples autochtones, mais aussi avec la société en général. Tout en mettant en évidence le racisme systémique qui a rendu invisible l’existence des peuples dans le pays, cette participation a également permis la création d’espaces fondés sur la langue, le dialogue et la mémoire du mapudungun. Ces espaces ont permis de rappeler la force du Wallmapu (le territoire ancestral du peuple mapuche) et sa volonté de dialoguer dans le respect de la diversité des langues et des territoires qui coexistent (et préexistaient) dans ce qui est aujourd’hui connu sous le nom de Chili.
Comment s’inspirer de ces enseignements pour imaginer des espaces numériques sûrs et diversifiés ? Comment promouvoir l’utilisation de la langue tout en garantissant la sécurité de ceux qui la parlent ? La stratégie de la convention consistant à reconnaître le poyewvn comme une pratique politique interculturelle au service des relations entre les peuples dans les espaces institutionnels et numériques peut constituer un point de départ pour continuer à promouvoir la diversité linguistique sur Internet.








