Brésil : impact des « tactiques d'intimidation » de l'extrême droite sur les jeunes filles souhaitant recourir à une IVG

Illustration of a pregnant woman's silhouette in front of a door with a red cross

Illustration de Noor, utilisée avec autorisation

Dans une vidéo diffusée sur Instagram au début du mois de novembre, Chris Tonietto, affiliée à l’un des partis conservateurs brésiliens et membre de la Chambre des députés, célèbre la suspension d’une résolution qui selon elle « permettait aux mineures victimes de violence sexuelle d’avorter jusqu’au neuvième mois de grossesse, à l’insu de leurs parents ».

Ladite résolution avait été publiée au mois de janvier par le Conseil National pour les Droits des Enfants et des Adolescents (Conanda) (qui fait partie du ministère des Droits Humains), à la suite d’une décision de justice. Elle ne modifiait aucune loi en vigueur, mais établissait des protocoles à suivre pour les professionnels de la santé afin d‘assurer l’accès de l’IVG aux mineures, un droit déjà garanti par l’article 128 du Code pénal brésilien.

Chris Tonietto, auteure du projet de décret législatif visant à annuler la résolution, insiste dans la vidéo que la bloquer amènerait à « protéger la vie » et « défendre la démocratie au Brésil ».

« Nous venons d’éviter le déclin de civilisation qu'elle tentait d’encourager, » a-t-elle déclaré à ces abonnés après le veto.

Malgré l’exaltation des politiciens de droite, le texte doit d’abord être approuvé par le Sénat afin que la suspension soit applicable ; la plupart des députés sont soit de droite, soit de centre-droite. En 2023, un front parlementaire mixte « anti-avortement et pro-vie » a été créé, composé de 172 députés et 10 sénateurs, et dont le rôle de coordinatrice fût confié à Chris Tonietto.

Dans un courriel adressé à Global Voices, elle explique que sa motion était « une critique légitime du point de vue juridique d’un acte intra légal qui outrepasse sa compétence ».

Selon le site de la Chambre des députés, la motion, entre autres, porte sur le fait que la résolution exclue l’obligation d’un rapport de police pour les mineures souhaitant mettre fin à une grossesse attribuée à un acte de violence sexuelle. Au Brésil, les jeunes filles de moins de 14 ans, l’âge légal de consentement, ont le droit d’interrompre leur grossesse. Toutefois, des obstacles tels que la stigmatisation, le manque d’information, une quantité limitée de services, et une formation insuffisante des professionnels de la santé empêchent souvent l’accès à un avortement médicalisé.

D’après Deila Martins, présidente de Conanda, la résolution faisait suite aux taux élevés de grossesse chez les jeunes filles de moins de 14 ans, et au faible recours légal à l’IVG. Agência Brasil souligne qu’en 2023, près de 14 000 jeunes filles, âgées entre 10 et 14 ans, sont tombées enceintes, mais seulement 154 d’entre elles ont pu bénéficier d’un avortement en toute légalité, soit 1,1 %.

Les politiciens opposés à la résolution ont également critiqué le protocole envisagé dans les cas où la victime et son tuteur légal sont en désaccord sur la décision d’interrompre la grossesse. Soutenant que la résolution crée « un mécanisme décisionnel qui n’est pas prévu par la loi brésilienne », Tonietto explique à Global Voices qu’elle « remplace la règle générale de l’autonomie familiale ».

Mais Deila Martins défend le protocole visant à protéger l’autonomie des mineures enceintes qui sont victimes d’agression sexuelle. Décrivant les pères, les mères, les oncles et les beaux-pères comme étant à la fois des agresseurs et des facilitateurs, elle explique à Global Voices que « la plupart du temps, 60 % des auteurs de violence sexuelle, voire près de 80 % dans certaines régions, font partie de la famille de la victime ». « Exiger le consentement parental équivaut à faire subir à la victime une nouvelle agression, et empêche souvent l'enfant d'exercer son droit à l'avortement ce qui est inacceptable. »

Sur ce sujet, Tonietto n’a pas répondu à une question de Global Voices concernant la prédominance d’agresseurs au sein du cercle familial et le principe de revictimisation.

Ainsi l'extrême droite brésilienne utilise une fois de plus l'avortement pour faire avancer son agenda. Par le biais d’instruments démocratiques, tels les projets de loi et les blocages législatifs, utilisés pour défendre leur position, les politiciens d’extrême-droite, lors des dix dernières années, ont plaidé pour accorder au fœtus le statut de personne, ont répandu de fausses informations à propos d’une condition médicale non-reconnue appelée le « syndrome post avortement », et ont menacé de criminalisation les victimes de violence sexuelle souhaitant exercer leur droit à l’avortement.

L'impact de la désinformation sur l'électorat

Lors d'une manifestation à Rio de Janeiro, des femmes brandissent des photos des politiciens qui ont voté contre la résolution de Conanda. Photo de Nicole Froio, utilisée avec autorisation.

Même si au Brésil, avorter légalement a longtemps fait l'objet d'attaques, l’objection actuelle remonte au mois à 2007, lorsque des députés fédéraux ont proposé une loi afin de modifier le Code pénal brésilien, qualifiant l’IVG de crime odieux, l’interdisant en toutes circonstances, et en prohibant la congélation, la destruction ou le commerce d’embryons humains.

Bien qu’il n’ait pas été approuvé, le projet est devenu un modèle de référence pour les lois anti-IVG et les mouvements politiques qui veulent limiter les droits à l’avortement. Aujourd’hui, la loi au Brésil autorise l’avortement dans trois cas : lorsque la grossesse résulte d’un viol, lorsqu’elle présente un risque pour la santé de la mère, ou en cas d’anencéphalie.

Sous le gouvernement d’extrême droite du président Jair Bolsonaro, des fonctionnaires fédéraux ont été soupçonnés d’avoir empêché l’accès à l’IVG à une enfant âgée de dix, alors que Conanda enregistrait une baisse du nombre de ses membres et était confronté à des mesures visant à perturber son travail. « Il a supprimé les financements destinés aux réunions en présentiel [durant l’épidémie] », se souvient Martins.

Malgré l’élection en 2022 d’un gouvernement de gauche présidé par Luiz Inácio Lula da Silva, les attaques envers les droits à l’avortement protégés par la constitution brésilienne continuent.

Pour influencer les électeurs chrétiens, les adversaires de Lula ont exploité la fausse information selon laquelle il était favorable à l'avortement, qui dès lors est devenu un enjeu majeur de la campagne. Néanmoins, plusieurs mois avant l’élection, il exprima son soutien à l’IVG en tant que question de santé publique. Par ailleurs, Silas Malafaia , un influent pasteur évangélique, le traita « de demeuré et d’imbécile », tout en plaidant, sur sa chaîne YouTube, d'accorder au foetus le statut de personne. Quelques semaines avant les élections, Lula a publié une lettre ouverte s’engageant à ne pas renforcer les droits à l’avortement afin d’apaiser les évangélistes.

Selon un rapport publié en 2024 par AzMinas (une agence de presse), les projets de loi visant à restreindre les droits à l’IVG au Brésil sont de plus en plus fréquents aux niveaux municipal, fédéral et de l’État. En 2025, une autre de ses publications indique que 103 d’entre eux ont été proposés à travers tout le pays entre 2017 et 2024.

Maria Paula Monteiro, journaliste pour AzMinas, avait alors écrit : « Souvent, ces propositions de lois sont une source d’incertitude juridique pour les professionnels de la santé, perturbent leur travail et aggravent la stigmatisation liée à l’IVG. » « Leur objectif est de porter atteinte aux droits reproductifs. »

Selon un rapport publié en mai 2025 par NetLab, un centre de recherche de l’École de Communication de l’Université Fédérale de Rio de Janeiro, l'avortement, sujet de nombreuses « campagnes de désinformation et prétexte pour mener des attaques envers les institutions, le pouvoir législatif et l’opinion publique », a joué un rôle déterminant dans l'intensification de la polarisation politique au Brésil en 2024, une année marquée par des élections municipales. Le rapport donne l’exemple notamment de messages sur WhatsApp affirmant que l’IVG et ses partisans ont des liens étroits avec le diable, et conclut « qu’il est perçu comme le symbole d’une lutte spirituelle et politique qui menace les valeurs chrétiennes ».

Selon la loi au Brésil, les maires et législateurs municipaux n’ont pas le pouvoir de légiférer sur le droit à l’avortement, mais le condamner aide les candidats à obtenir des voix.

Le texte présenté par Tonietto allègue que les protocoles de Conanda imposent un consentement quasi obligatoire à l’IVG, et remet en cause le consensus médical concernant les risques pour la santé liés à une grossesse précoce qui suggère que l’avortement « mettrait gravement en danger la femme enceinte, laquelle, selon la législation actuelle, ne serait pas en mesure de prendre ses propres décisions. »

Bien qu’elle utilise le terme de « femme » dans sa proposition, la résolution de Conanda concerne les jeunes filles enceintes. Selon l’Organisation mondiale de la Santé (OMS), les mères adolescentes âgées entre 10 et 19 ans sont exposées à des risques plus élevés d’éclampsie, d’endométrite post-partum et d’infections systémiques, en comparaison avec les femmes âgées entre 20 et 24 ans. Par ailleurs, toujours d’après l’OMS, les nouveau-nés de mères adolescentes encourent un risque plus élevé d’insuffisance pondérale, de naissance prématurée et de conditions néonatales sévères.

Selon la présidente de Conanda, la suspension mènerait à un manque de protection pour les enfants victimes de violence sexuelle, en faveur des agresseurs et pédophiles : « Son objectif est de perpétuer une culture du silence et d’invisibilité autour de ce problème. »

Impacts sur le terrain

Protesters hold a sign saying, ‘Evangelicals defending girls and women's lives: A child is not a mother.’ Photo by Nicole Froio, used with permission

Des manifestants brandissent une pancarte : « Les évangéliques défendent la vie des filles et des femmes : un enfant n'est pas une mère. » Photo de Nicole Froio, utilisée avec autorisation.

Les défenseurs des droits craignent que le chaos provoqué par les partisans du veto n’entraîne une baisse du nombre de jeunes filles ayant recours aux services dont elles ont besoin. Laura Molinari, directrice générale de Nem Presa Nem Morta, une campagne préconisant la décriminalisation de l’IVG, a déclaré à Global Voices : « Nous recevons déjà des messages de professionnels de la santé qui pensent que la pratique légale de l’avortement sur les mineures est maintenant interdite. »

La mésinformation est précisément le type d’obstacle que la résolution de Conanda visait à surmonter. Selon Molinari, la propagation de fausses informations par le biais d’actes politiques est une tactique courante de l’extrême-droite : « La confusion est en soi un avantage pour elle. »

Au brésil, l’accès à l’IVG pour les victimes de viol est précaire en raison d’un nombre réduit de personnels de santé habilités, et de l’absence de lignes directrices unifiées. Selon des chiffres communiqués à la Cour Suprême par l’Institut O’Neill, seulement 4% des municipalités au Brésil possèdent les infrastructures capables d’assurer des services d’interruption de grossesse (soit 88 établissements publics de santé pour 55 cités), constituant une barrière géographique majeure pour une grande partie de la population.

Selon Lígia Maria, infirmière praticienne spécialisée en interruption de grossesse dans un hôpital de Brasilia, en 2024 de nombreuses patientes craignaient d’être tenues criminellement responsables après qu’un projet de loi proposa un amendement au Code pénal afin de classifier l’avortement de meurtre, si pratiqué au-delà de 22 semaines de grossesse.

Par ailleurs, l’hôpital où travaille Maria avait déjà été la cible d’harcèlement et de menaces.  « Nous craignons à présent que ces fausses informations poussent les patientes à ne pas recourir aux services d’avortement, ou encore à ne pas oser venir nous poser des questions », explique-t-elle.

La décision l’an dernier de bloquer la résolution a suscité des manifestations dans plusieurs régions du pays. Les manifestants ont accusé les politiciens qui soutenaient cette mesure d'être des « pédophiles » et des « ennemis des enfants », réinterprétant ses effets comme étant préjudiciables aux droits de l'enfant.

Néanmoins, Lígia Maria pense que cette réaction pourrait occulter l'échec de la tentative de suspension. De plus, elle devrait être considérée comme un appel à reconnaitre le rôle de Conanda dans la défense des droits de l’enfant, plutôt que comme une victoire pour les conservateurs. « C’est comme si valider la revendication de victoire de l’extrême-droite revenait à lui donner raison », ajoute-t-elle.

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Feminist Justice Fellowship

Cet article, réalisé dans le cadre du programme Feminist Journalist Fellowship, fait partie d'une série mettant en avant le travail de nos boursières, élaborée en collaboration avec Global Voices et Noor.

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