Afrique subsaharienne : Pourquoi moins de 12% des Africains accèdent réellement à l'IA ?

Photo de Folli Herbert Amouzougan, utilisée avec permission

Pendant que les capitales africaines multiplient les annonces de stratégies nationales d'IA et que les géants du numérique inaugurent leurs « hubs d'innovation » sur le continent, des millions de foyers vivent encore sans électricité fiable. Ce paradoxe spectaculaire dans sa brutalité est au cœur de l'entretien que nous avons eu avec Folli Herbert Amouzougan, spécialiste en informatique et praticien de la gouvernance de l'Internet et des politiques numériques au Togo et fin observateur des dynamiques technologiques en Afrique subsaharienne.

À rebours des discours enchanteurs sur le « saut technologique » africain, Folli Herbert Amouzougan pose une question simple. Dans le contexte actuel, peut-on parler d'intelligence artificielle là où l'on ne peut pas encore garantir l'électricité ? Car avant les algorithmes, la connectivité, et même la data, il y a l’absence de fil électrique. C'est à partir de cette réalité fondamentale, trop souvent éludée, qu'il déconstruit méthodiquement le récit techno optimisme ambiant, en cartographiant les fractures énergétique, numérique, économique, linguistique qui conditionnent l'accès réel à l'IA sur le continent.

Dans cet entretien sans détour, Folli Herbert Amouzougan interroge les responsabilités de chaque acteur : États, opérateurs télécoms, entreprises technologiques et sociétés civiles locales.

Jean Sovon (JS): Les gouvernements africains et les grandes entreprises tech annoncent des stratégies nationales d'IA, des hubs d'innovation, des partenariats avec Google ou Microsoft, pendant qu'une large partie de la population subit des coupures d'électricité quotidiennes. Comment qualifieriez-vous ce décalage entre le discours politique sur l'IA et la réalité des infrastructures de base en Afrique subsaharienne ?

Folli Herbert Amouzougan (FHA): Je qualifierai d'aberrant ce décalage entre les discours politiques sur l'IA et la réalité des infrastructures de base en Afrique subsaharienne. Je pense que ces déclarations sont semblables à un saut dans le vide et qu'il ne sert à rien de mettre la charrue avant les bœufs.  Il m'est inconcevable de réaliser n'importe quelle prouesse technologique dans un pays sans assainir et stabiliser le secteur énergétique prioritairement et doter le pays en question d'infrastructures de base (en exemple un réseau électrique efficace, efficient et opérationnel couvrant au moins 95% du territoire). L'on ne peut construire une tour (IA) sans la bonne fondation (infrastructure énergétique et de connectivité).

Lire : Quand le manque d’électricité et d’internet freine l’adoption de l’IA en Afrique subsaharienne

JS : Dans quelle mesure la fracture énergétique constitue le premier verrou à une adoption réelle de l'IA dans la région ?

FHA : Votre question elle-même pose déjà les bases de la compréhension de la fracture énergétique. J'ai l'habitude de dire qu'il y a des africains entiers jouissant normalement des mêmes droits que vous et moi mais qui n'ont jamais allumé une ampoule électrique toute leur vie et sont morts sans connaître l'électricité. Or utiliser un outil d'IA générative suppose un appareil chargé, une connexion stable, souvent un abonnement payant. Le manque d'accès à l'électricité est le premier verrou puisque toute l'infrastructure de l'IA (si locale) ainsi que les terminaux d'interaction (Smartphones, PC, etc) ainsi que les moyens d'accès (SAT, Internet) sont électricité dépendants! Sans électricité, il n'y a pas d'Internet, pas de routeurs allumés, pas d'antennes de télécommunications fonctionnelles, …., impossibilité de charger même un seul Smartphone.

JS : L'Afrique subsaharienne est souvent citée comme un succès story du mobile. Mais naviguer sur Facebook en 3G est très différent d'utiliser un LLM qui nécessite une faible latence et un débit soutenu. Où se situe concrètement la frontière entre “connecté” et “connecté pour l'IA” et combien de personnes franchissent réellement ce seuil aujourd'hui sur le continent ?

FHA :  Généralement les “connectés” sont en 2G ou 3G et même en ADSL et sont caractérisés par un faible débit et donc des temps de latence élevés et l'utilisation des réseaux sociaux tandis que les “connectés pour l'IA” sont en 4G stable et plus voire en 6G ou encore la fibre optique, la vraie, caractérisés par des débits élevés et des temps de latence faibles, … allant avec la puissance qu'il faut. La frontière n'est pas un seuil technique unique que je peux juste vous donner en guise de réponse mais plutôt la combinaison de plusieurs conditions devant être réunies au même moment. Avant l'IA générative, “nous” (il y a toujours des exclus) jouissions tous du SMS/voix, Web mobile et du Streaming/Vidéo. Mais le challenge aujourd'hui est d'avoir des sessions continues sans coupure alliant streaming, téléversement et possibilité d'interactions en temps réel. Pour ce faire, cette frontière constitue l'ensemble de critères indissociables suivants: débit, latence, stabilité de la connexion (difficile de faire de l'IA générative via ADSL), qualité du terminal utilisé (un vieux Smartphone est un frein), la langue, compte requis ou non et le coût par session. L'on comprend la raison pour laquelle cette frontière est donc contraignante et exclusive! La langue est un autre facteur important car un utilisateur lambda bien nanti et disposant de tout mais ne parlant que le Guin (langue parlée par le peuple Guin au sud du Togo) de chez moi, se retrouvera face un outil Large Language Model (LLM) qui ne comprend pas son registre de langue et l'on ne peut parler de dialogue ou de communication lorsque le registre de l'un est différent de celui de l'autre. La frontière n'est donc pas une ligne tracée mais un filtre à mailles. Ce qu'il faut retenir dans le contexte Africain est que cette frontière est simultanément technique, économique et linguistique.

Je suis tenté de dire que le taux d'Africains qui franchissent réellement ce seuil aujourd'hui sera en dessous de 12% à voir toutes les mailles du filtre à réunir pour passer. Il sera très difficile d'avoir 2 personnes sur 10.

JS : Face aux coupures et au coût des données, on voit émerger des adaptations, usage hors ligne, modèles légers, IA embarquée sur appareil, accès via feature phones. Ces approches vous semblent-elles des solutions durables ou de simples palliatifs qui ne s'attaquent pas aux causes structurelles du problème ?

FHA : Solutions durables ou palliatives, tout dépend de l'angle choisi et surtout de la finalité. D'entrée, il faut reconnaître que la durabilité dépend totalement de l'entité qui finance ces adaptations et l'intérêt visé. Dans une démarche évolutive, les approches adaptées (leur utilisation) apportent une valeur ajoutée à leur cible, dans les domaines de l'éducation, de l'agriculture et de la santé par exemple, dans un contexte local sans dépendance d'une infrastructure inexistante. Mais le danger réside en le fait d'avoir une IA appauvrie en capacité pour les moins nantis alors que les mieux connectés profiteront des pleines capacités et donc des usages plus puissants. Cela met en exergue un accès de second rang. Et cet état de choses ne permet pas ou n'oblige pas les gouvernements qui ne s'inscrivent pas dans une démarche évolutive à s'attaquer aux causes structurelles.

JS : A qui incombe la responsabilité de rendre l'IA accessible en Afrique subsaharienne, et quelles actions concrètes attendez-vous de chaque acteur ?

FHA : La responsabilité au sens large est partagée et c'est effectivement ce qui permet à chaque acteur de se dédouaner et de s'accuser mutuellement permettant d'entretenir le statu quo. En réalité, les États ont la pleine responsabilité de l'électrification, de la régulation et de l'institutionnel. Les opérateurs télécoms maintiennent des tarifs data élevés dans des marchés peu concurrentiels, le Togo en est un exemple avec uniquement deux opérateurs de téléphonie mobile. Ils gagneraient en investissant dans les infrastructures en zones rurales et ont pour responsabilité l'accessibilité réseau avec des mécanismes de haute disponibilité alors que les Entreprises d'IA se doivent d'adapter leurs technologies. Elles peuvent par exemple investir dans des modèles multilingues et nouer des partenariats avec des acteurs locaux qui comprennent les enjeux et qui sont capables d'exprimer les contraintes d'usage, au lieu de signer des accords de façades avec des gouvernements pour des “hubs” qui ne profitent réellement qu'à une minorité: les élites et les expatriés. Les acteurs locaux quant à eux doivent continuer d'innover selon les réalités de terrain et les contextes en proposant des solutions SMART aux problèmes réels.

Commentez

Merci de... S'identifier »

Règles de modération des commentaires

  • Tous les commentaires sont modérés. N'envoyez pas plus d'une fois votre commentaire. Il pourrait être pris pour un spam par notre anti-virus.
  • Traitez les autres avec respect. Les commentaires contenant des incitations à la haine, des obscénités et des attaques nominatives contre des personnes ne seront pas approuvés.