
Image de Chad Madden sur Unsplash. (Utilisation autorisée).
Pour Kgomotso Modise, une journaliste sud-africaine spécialisée dans les affaires judiciaires et la justice pénale, le harcèlement en ligne est devenu une réalité quotidienne. « Les insultes sont clairement à caractère sexuel », explique-t-elle à Global Voices dans un entretien, soulignant que ses confrères masculins exprimant des opinions similaires ne sont jamais confrontés à de telles attaques. Ses opinions sont systématiquement sexualisées et discréditées. Après avoir publié un contenu critiquant les exécutions extrajudiciaires dans son pays, elle a subi certaines réactions hostiles qui ont débouché sur une violation de sa vie privée : des internautes malveillants ont récupéré ses photos d'enfance sur son compte Facebook et les ont publiées accompagnées de menaces de violences sexuelles dirigées contre elle et contre sa nièce mineure.
Mais les dommages s'étendent bien au-delà des journalistes eux-mêmes. La cybercriminalité représente plus de 30 % de l'ensemble des délits signalés en Afrique de l'Ouest et de l'Est, selon le rapport 2025 d'Interpol sur l'évaluation des cybermenaces en Afrique. Les deux tiers des pays africains membres interrogés ont indiqué que les délits liés à la cybercriminalité représentaient une part moyenne à élevée de l'ensemble des délits. Les escroqueries en ligne, les rançongiciels, les attaques par piratage des e-mails professionnels et la sextorsion numérique figurent parmi les menaces les plus fréquemment signalées. Les menaces numériques touchent désormais les utilisateurs lambda, les institutions publiques et les services essentiels, créant ainsi un contexte propice à la diffusion d'intimidations et de contenus malveillants.
Partout en Afrique, Reporters sans frontières a constaté un harcèlement et une surveillance en ligne constants visant les femmes journalistes, soulignant que les attaques numériques constituent désormais un obstacle émergent à la liberté de la presse. Les « 16 jours d’activisme » (du 25 novembre au 10 décembre) de cette année contre la violence basée sur le genre (VBG) interviennent à un moment où les atteintes en ligne façonnent la vie publique tout autant que la violence hors ligne. Les femmes qui s’expriment sur des questions d’intérêt public, travaillent dans le journalisme ou s’engagent dans la vie civique sont confrontées à une hostilité croissante qui a pour conséquence de limiter leur niveau d'implication.
La technologie facilite la violence dans le cadre des VBG
Lorsque j’ai lancé le podcast Digital Dada, je souhaitais créer un espace où les femmes journalistes pourraient s’exprimer librement sur leurs expériences. Ce que j’ai découvert en interviewant des dizaines de collègues, c’est que la violence en ligne est devenue l’une des formes de violence basée sur le genre qui connaît la plus forte croissance au Kenya et dans toute l’Afrique. Elle se manifeste par des menaces, du cyberharcèlement, de l’usurpation d’identité, une surveillance intrusive et la diffusion de contenus manipulés visant à humilier ou à réduire les femmes au silence.
Chacune des journalistes que j’ai interviewées a été victime d’agressions en ligne. Ces attaques vont du harcèlement ciblé et du cyberharcèlement aux campagnes de dénigrement coordonnées, en passant par des agressions profondément basées sur le genre. Leur visibilité en tant que femmes dans les médias les rend particulièrement vulnérables, transformant leur présence en ligne en terreau fertile pour l’hostilité et la misogynie.
Cette escalade est terrifiante. L'ONU Femmes met en garde contre le fait que ce qui commence modestement sur les écrans – un message, un commentaire ou une publication – peut dégénérer en un torrent de menaces et de violences dans la vraie vie. Des photos personnelles sont prises sans consentement, de fausses allégations se propagent en quelques secondes, les déplacements sont suivis, et des outils d’intelligence artificielle sont utilisés pour produire des « deepfakes » visant à humilier et à réduire les femmes au silence.
J'ai documenté les conséquences de cette situation. Une présentatrice de journal télévisé a confié qu'elle avait commencé à s'autocensurer par crainte d'être à nouveau prise pour cible. Une autre a révélé avoir suivi une thérapie après avoir été victime de harcèlement en ligne extrême. Une autre encore a rapporté que les attaques s'étaient étendues au-delà de sa personne, visant désormais son mari et ses enfants. Plusieurs journalistes ont pris la difficile décision de désactiver complètement leurs comptes sur les réseaux sociaux afin de préserver leur équilibre mental.
Lorsque les journalistes s'autocensurent, c'est la société qui en pâtit. La liberté d'information est mise en péril. Il ne s'agit pas d'incidents isolés, mais d'attaques systématiques visant à écarter les femmes du débat public.
Des témoignages du sommet de Luanda
La sécurité numérique a occupé une place prépondérante lors du récent sommet Union africaine-Union européenne qui s'est tenu à Luanda, en Zambie. Dans une interview accordée pendant la rencontre, l'ambassadrice Liberata Mulamula, envoyée spéciale auprès de la présidente de la Commission de l'Union africaine sur les femmes, la paix et la sécurité, a qualifié la violence numérique de nouvelle menace pour la paix et la sécurité, soulignant que les espaces en ligne peuvent être particulièrement hostiles pour les femmes occupant des postes de direction. Parlant ouvertement de la charge émotionnelle causée par les attaques persistantes, elle a encouragé les femmes à rester visibles en ligne. Elle a déclaré : « Nous avons mobilisé les femmes pour qu’elles utilisent les médias sans les craindre, car nos voix doivent être entendues. » Elle a ajouté que l’Union africaine avait créé un réseau de femmes professionnelles des médias pour lutter contre la désinformation et soutenir les victimes de harcèlement en ligne.
Elle a également souligné l'adoption par l'Union africaine de sa première convention visant à mettre fin à la violence à l'égard des femmes et des filles. Elle a déclaré que la mise en œuvre de cette convention devait placer la cybersécurité au cœur des préoccupations et a indiqué que le Forum de l'Union africaine sur les femmes, la paix et la sécurité, qui s'est tenu en Tunisie les 9 et 10 décembre, aborderait directement la question de la violence numérique.
L'ambassadrice Henriette Geiger, ambassadrice de l’Union européenne au Kenya et représentante permanente auprès du PNUE et d'ONU-Habitat, a souligné la nécessité de renforcer les moyens d'action en matière de cybersécurité au fur et à mesure que les pays numérisent leurs services essentiels. Elle a indiqué que l'Union européenne et le Kenya menaient actuellement un dialogue sur l'adéquation des données afin d'aligner les normes kenyanes de protection des données sur celles de l'UE. Si ce dialogue aboutit, a-t-elle ajouté, le Kenya pourrait devenir un pôle numérique de confiance capable de traiter des données sensibles en toute sécurité. Dans l'ensemble, ces interventions ont montré une reconnaissance commune du fait que des espaces numériques plus sûrs sont essentiels pour la participation des femmes, l'égalité et l'avenir de la coopération numérique entre l'Afrique et l'Europe.
Pourquoi la crise s'aggrave-t-elle et que faut-il changer ?
L'expansion rapide de l'accès à Internet a accru notre exposition à des contenus malveillants. Interpol met en garde contre le fait que les menaces en ligne visent désormais les utilisateurs lambda et les institutions publiques, rendant difficile le contrôle des discours haineux. Les reportages locaux font état de tendances similaires. Au Kenya, un rapport récent a révélé que de nombreuses Kenyanes se sont retirées des plateformes numériques après avoir été victimes de harcèlement lié à des débats politiques et sociaux. Les victimes ont déclaré ne pas se sentir en sécurité, même hors ligne, soulignant que le harcèlement numérique les suivait souvent jusque chez elles. Les femmes briguant un mandat politique sont confrontées aux mêmes pressions. Un rapport de la Westminster Foundation for Democracy a révélé que les candidates sont victimes d’usurpation d’identité, de divulgation d’informations personnelles, de harcèlement en ligne et de manipulation d’images visant à les dissuader de se lancer dans la vie publique.
La faiblesse des systèmes de signalement et l'application inégale des politiques aggravent le problème. Bien que le Kenya dispose de lois sur la protection des données et la cybercriminalité, de nombreuses victimes ne bénéficient pas d'un soutien rapide, une situation courante dans la plupart des pays d'Afrique. Les plateformes mettent souvent du temps à supprimer les contenus malveillants, et les procédures de signalement claires restent limitées. Ces lacunes favorisent la propagation de la violence en ligne, alors même que de plus en plus de services se déplacent vers Internet.
Pour améliorer la cybersécurité, il faut renforcer les structures de soutien, améliorer les mesures prises par les plateformes et mettre en place des mécanismes plus clairs pour signaler les incidents. Les programmes de culture numérique peuvent aider les utilisateurs à adopter des pratiques plus sûres, en particulier dans les communautés rurales et à faibles revenus. Les plateformes doivent renforcer leurs outils permettant d'identifier les abus et d'y répondre plus efficacement. Les cadres réglementaires en vigueur dans la plupart des pays africains fournissent les bases nécessaires, mais une application cohérente de ces réglementations et des ressources adéquates doivent être mises en place. La coopération régionale peut également contribuer à l'amélioration des normes de cybersécurité et au partage des connaissances sur les cybermenaces émergentes.
Cette année, les « 16 jours d'activisme » ont mis en avant la nécessité de reconnaître la violence numérique comme une forme de violence à part entière et ont rappelé au public qu'il n'y avait #PasDExcuse pour les abus en ligne.







