Changement climatique : Ce que l’Afrique doit exiger à la COP 31 à Antalya

Photos montées avec Canva Pro, avec captures d'écran de la vidéo “Réchauffement climatique : quel avenir pour l'Afrique ?” de la chaîne YouTube de France24. Usage loyal.

À quelques mois de la 31è Conférence des Parties sur les changements climatiques (COP 31) organisée par les Nations Unies, prévue en novembre 2026 à Antalya, en Turquie, gouvernements, institutions financières et organisations internationales sont déjà engagés dans une phase décisive de préparation.  C’est précisément dans ce moment charnière que se joue l’essentiel, car lorsque la conférence s’ouvrira, les marges de manœuvre seront déjà largement réduites. Une question s’impose : avec quelle stratégie, quelles priorités et quel rapport de force l’Afrique compte-t-elle aborder la COP 31 ?

Au nord du Togo, les agriculteurs ne parlent plus de saisons mais de surprises: les pluies arrivent quand elles ne sont pas attendues, s'absentent quand les semences ont déjà été plantées. Les récoltes s'effondrent et les familles préfèrent la migration. Selon, l'Agence nationale de la météorologie du Togo, l'année 2024 a été marquée par des poches de sécheresse sévères ayant provoqué d'énormes pertes de récoltes, rendant certains agriculteurs incapables de rembourser leurs prêts.

Cependant le Togo n'est pas le seul. Dans la Corne de l'Afrique, selon le rapport de l'Organisation météorologique mondiale sur l'état du climat en Afrique 2024, des inondations et glissements de terrain ont tué des centaines de personnes et déplacé plus de 700 000 autres au Kenya, en Tanzanie et au Burundi entre mars et mai 2024. Selon une analyse du magazine Indien Down To Earth, fondée sur la une base de données mondiale sur les catastrophes (EM-DAT), la période 2021-2025 a été la plus meurtrière en Afrique depuis quinze ans : plus de 221 millions de personnes ont été affectées par des événements climatiques extrêmes; les décès liés aux catastrophes ont plus que triplé par rapport à la période précédente.

Pendant ce temps, à des milliers de kilomètres, des diplomates négocient des textes dont les effets mettront des années à se faire sentir sur ces terres asséchées. C’est cette distance entre l'urgence du terrain et la lenteur des négociations que l'Afrique doit s'employer à combler, lorsque s'ouvrira la COP 31. Le continent émet le moins de gaz à effet de serre au monde mais reste celui qui en subit les plus lourdes conséquences. Cette injustice fondamentale doit se traduire en revendications précises, portées avec une voix unifiée et une stratégie affûtée.

Une conférence sous haute tension géopolitique

Cette conférence se tient dans un contexte particulier. Les États-Unis, deuxième émetteur mondial, ont officiellement retiré leur signature de l'Accord de Paris en janvier 2026 et amorcé leur retrait de la Convention-cadre des Nations unies sur les changements climatiques (CCNUCC) elle-même, fragilisant l'architecture multilatérale du climat. Dans le même temps, les trois dernières années consécutives ont été les plus chaudes jamais enregistrées, et les projections actuelles pointent vers un réchauffement de 2,8°C d'ici 2100, presque le double de l'objectif de Paris.

Cette réalité signifie des millions de personnes supplémentaires exposées à l'insécurité alimentaire, à la montée des eaux, aux épidémies vectorielles et aux déplacements forcés. Pendant que la Turquie accueillera physiquement la conférence, l'Australie en assumera la présidence des négociations, une configuration diplomatique inédite dans l'histoire des COP. Pour l'Afrique, cette architecture particulière est une opportunité : l'Australie, engagée sur les questions des petits États insulaires et des pays vulnérables, peut être un allié naturel si le continent sait construire les bonnes coalitions.

Quatre batailles que l'Afrique doit mener à Antalya

L’Afrique fait face à quatre défis principaux. Première bataille, transformer le Nouvel objectif collectif chiffré sur la finance climatique [New Collective Quantified Goal on Climate Finance (NCQG)], adopté par les parties en novembre 2024 en financements réels. L'accord appelle à mobiliser au moins 1 300 milliards de dollars américains par an d'ici 2035 pour les pays en développement, avec un plancher de 300 milliards annuels provenant des pays développés. En théorie, c'est une avancée. Dans les faits, l'histoire récente invite à la prudence.

L'objectif précédent de 100 milliards de dollars par an, promis à Copenhague en 2009 pour 2020, n'a été atteint qu'en 2022, soit deux ans après l'échéance, et dans une proportion majoritairement constituée de mécanismes de prêts. Or les pays africains ont évalué leurs besoins climatiques à 2 800 milliards de dollars pour la période 2020-2030, avec un déficit de 2 500 milliards à couvrir par la communauté internationale. L'écart entre les promesses et les besoins réels reste donc abyssal.

À Antalya, l'Afrique devrait exiger trois choses concrètes : que le NCQG soit mis en œuvre selon un calendrier contraignant, que la part des subventions soit significativement augmentée par rapport aux prêts, et que des mécanismes de suivi transparents et indépendants soient mis en place.

Deuxième bataille : faire de l'adaptation une priorité budgétaire. Mais obtenir davantage de financements ne suffit pas si ces financements continuent d'aller là où l'Afrique en a le moins besoin. Les financements climatiques ont historiquement favorisé l'atténuation au détriment de l'adaptation. Sur sept ans, 59 % des financements approuvés par le Fonds vert pour le climat en Afrique ont concerné des projets d'atténuation, contre seulement 41 % pour l'adaptation. Ce déséquilibre est d'autant plus paradoxal que l'Afrique, faible émettrice, a prioritairement besoin de s'adapter aux effets d'un dérèglement qu'elle n'a pas causé.

À la COP31, l'Objectif Global d'Adaptation devrait entrer dans sa phase active. Cela signifie qu'il ne suffit plus d'affirmer que l'adaptation est une priorité : il faut mesurer concrètement le soutien effectivement parvenu aux populations, et corriger les déséquilibres. L'Afrique doit plaider pour qu'au minimum 50 % des financements climatiques soient dédiés à l'adaptation, conformément aux engagements pris dans l'Accord de Paris. Sans cela, les agriculteurs du nord du Togo continueront d'attendre des pluies qui ne viennent plus, pendant que les fonds climatiques financent des projets d'énergie renouvelable dans des pays mieux dotés.

Troisième bataille : lier les Contributions déterminées au niveau national de troisième Génération (CDN 3.0) et financement conditionnel. La question du financement mène naturellement à celle des engagements nationaux. La nouvelle génération de Contributions Déterminées au Niveau National, les CDN 3.0, sera au cœur des débats d'Antalya. Soumises en 2025 pour la période allant jusqu'en 2035, elles constituent le troisième cycle de révision prévu par l'Accord de Paris, qui oblige chaque pays à rehausser progressivement son niveau d'ambition climatique. Cette fois, l'enjeu est particulièrement élevé : le bilan mondial de la COP 28 a révélé que les engagements actuels restent très insuffisants pour maintenir le réchauffement en dessous de 1,5°C. Chaque pays doit donc soumettre des plans d'action révisés, plus ambitieux et plus concrets. Pour les États africains, cet exercice est politiquement et techniquement délicat : afficher des ambitions élevées sans avoir la garantie des financements qui les rendraient possibles, c'est prendre un engagement dont la réalisation dépend entièrement de la volonté des autres.

Prenons l'exemple du Togo : sa CDN révisée engage une réduction de 50,57 % des émissions d'ici 2030, mais seulement avec un soutien international. Sans financement extérieur, cet engagement tombe à 20,51 %. Ce n'est pas un manque de volonté politique : c'est le reflet d'une réalité économique structurelle que partagent la quasi-totalité des pays africains. Exiger des CDN ambitieuses sans garantir les financements conditionnels qui les rendent possibles, c'est demander à quelqu'un de courir un marathon sans chaussures.

À Antalya, l'Afrique doit faire inscrire dans les décisions finales un lien explicite et contraignant entre le niveau d'ambition des CDN et la garantie des financements conditionnels correspondants. L'ambition ne peut pas être unilatérale.

Quatrième bataille : peser dans la gouvernance climatique mondiale. Ces trois batailles ne peuvent être gagnées que si l'Afrique pèse réellement dans les décisions. Or 2026 est une année charnière pour le continent dans l'architecture climatique mondiale. La COP 32 se tiendra en Éthiopie en 2027, offrant au continent une présidence qu'il doit préparer dès maintenant. C'est le moment de consolider les coalitions, d'affiner les positions communes et de démontrer que l'Afrique peut négocier, pas seulement témoigner.

Des initiatives en ce sens existent déjà et témoignent d'une prise de conscience croissante. Du 9 au 13 février 2026 à Dakar, l'Institut africain de développement économique et de planification (IDEP), et le Centre d'excellence pour le leadership et le management pour le développement de l'Afrique (CELMAD) ont outillés des diplomates et hauts fonctionnaires de quatorze pays africains sur la diplomatie climatique et économique, spécifiquement conçue en préparation de la COP 31 . Karima Bounemra Ben Soltane, Directrice de l'IDEP souligne que :

L'Afrique fait face à un paradoxe : des émissions minimales, un impact maximal. Cette formation est un investissement dans les diplomates qui transformeront notre vulnérabilité en plaidoyer.

A ce rendez-vous, chaque décision ou chaque compromis aura des conséquences directes sur des millions de vies qui n'ont pas de représentants dans les couloirs de négociation.

L'Afrique ne manque ni de légitimité, ni d'arguments, ni de données pour défendre un agenda ambitieux à la COP 31, mais ce qui lui a parfois manqué, c'est la coordination. A Antalya comme ailleurs, l'Afrique ne peut plus se permettre d'arriver les mains vides.

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