La Grande Nicobar peut-elle survivre aux ambitions de développement que l'Inde prévoit pour elle ?

A drone shot of Neil Island.

Photo de la Neil Island prise depuis un drone . Photo issue de Pexels. « Utilisation gratuite ».

[Sauf mention contraire, tous les liens de ce billet renvoient vers des pages en anglais.]

Un projet d'infrastructure gigantesque pour la Grande Nicobar [fr], île principale de l'archipel des îles Nicobar [fr] située dans l’océan indien oriental appartenant à l'Inde et gérée par celui-ci, a fait naître un débat à propos sur le développement, les risques environnementaux, et l'avenir des communautés autochtones.

Le projet de développement prévu pour la Grande Nicobar comprendrait un port maritime, un aéroport international, une commune, et une centrale électrique.
Tout d'abord proposé en 2010 par le NITI Aayog [fr] (commission politique hindi),
le projet a reçu en 2022 l'autorisation environnementale, et a depuis commencé les premières étapes de sa mise en œuvre. Le gouvernement indien a décrit le projet comme stratégiquement important en raison de la proximité de l'île avec le Détroit de Malacca [fr], l'une des routes commerciales maritimes les plus utilisées au monde.

Le gouvernement a soutenu ce projet en raison de son importance stratégique permettant de renforcer la présence maritime de l'Inde dans le bassin Indo-Pacifique et de réduire sa dépendance aux hubs maritimes étrangers. Il a aussi reçu le soutien de spécialistes des affaires militaires et d'anciens militaires. Dans un entretien avec Indo-Asian News Service (IANS [fr]), le général de brigade à la retraite soutient que le projet pourrait renforcer les moyens de surveillance et les capacités maritimes à proximité du Détroit de Malacca, et en même temps, améliorer la position stratégique et économique à long terme du pays dans la région.

Le projet a refait surface au niveau national en avril 2026 après que Rahul Gandhi, chef de l'opposition officielle à la Lok Sabha [fr] (la chambre basse du Parlement),
ait visité la Grande Nicobar et ait critiqué l'envergure du projet de développement lors d'un événement public organisé sur l'île. À la suite des critiques formulées par les chefs de l'opposition au Parlement, le débat public concernant l'impact environnemental et son implication pour les communautés autochtones s'est intensifié.

Une île écologiquement fragile

La Grande Nicobar est connue pour sa forêt tropicale [fr], son écosystème côtier, et pour sa biodiversité.

La baie de Galathea, l'endroit où est supposé être construit le port, est considérée comme l'un des plus importants sites de nidification pour les tortues luth dans le nord de l'océan indien. Les associations de défense de l'environnement ainsi que les chercheurs en sciences marines ont montré des inquiétudes concernant la fragilité de l'écosystème marin aux alentours de la baie. Des scientifiques cités par l’Institut indien de la faune sauvage ainsi que des chercheurs en conservation interviewés par le Mongabay India, ont signalé la présence de milliers de colonies de coraux dans la zone, bien qu’invisibles sur les cartes du gouvernement. Un reportage récent du journal Scroll India avertit également sur les inquiétudes liées à l'impact écologique de la construction à proximité des sites essentiels de nidification des tortues luth.

A leatherback sea turtle.

Une tortue luth. Photo issue d’Animalia. Licence CC BY 2.0.

Les détracteurs du projet, dont l'avocat spécialisé en droit de l'environnement, Ritwick Dutta et des chercheurs de l’association environnementale des îles Andaman et Nicobar (Society for Andaman and Nicobar Ecology – SANE) ont signalé des potentiels risques liés à la mise en œuvre du projet, notamment au sujet de l'abattage à grande échelle d'arbres, de perte possible de biodiversité et de la destruction d'habitats.
Dans un communiqué sur le projet publié en 2026 par le Press Information Bureau (le PIB, service d'information du gouvernement indien), il est estimé qu'il y aurait 1 865 millions d'arbres affectés dont jusqu'à 711 000 arbres qui devraient être abattus par étapes dans le cadre du défrichement autorisé dans la zone concernée.

Toutefois, ces inquiétudes ne se résument pas uniquement à la biodiversité.

La Grande Nicobar est située dans une zone à forte activité sismique et a déjà été fortement frappée en 2004 par un séisme et un tsunami dans l'océan indien [fr], l'une des catastrophes naturelles les plus mortelles des temps modernes. Certains endroits de l'île ont subi des affaissements de terrain, transformant ainsi à jamais certaines parties du littoral. Les analyses environnementales publiées par Earth.org soulignent que la vulnérabilité géologique de l'île continue d'alimenter le débat à propos du projet de développement gigantesque prévu pour celle-ci.

Cette histoire reste un élément important des inquiétudes quant à la capacité d'une île vulnérable aux séismes, à l'érosion côtière, et susceptible à faire face à de plus en plus de risques climatiques, à supporter l'ampleur du développement urbain et industriel proposé par le projet. L’analyse récente du quotidien Economic Times démontre que la Grande Nicobar a subi des transformations importantes géologiques à la suite du tsunami de 2004.

Communautés autochtones et réalités changeantes

L'île est aussi le foyer pour la tribu des Shom Peng, qui a été classifié par le gouvernement indien en tant que PVTG, groupe tribal particulièrement vulnérable (Particularly Vulnerable Tribal Group) ayant des contacts avec le monde extérieur et le peuple nicobar très rares, dont le mode de vie reste étroitement lié avec les forêts et à l'écosystème côtier de la région.

Des chercheurs spécialisés dans l'environnement et des organisations de défense des droits de l'homme s'interrogent si les communautés autochtones ont été pleinement consultées pendant le processus d'approbation du projet.
Un reportage récent du Mongabay India rapporte les différentes préoccupations émises par les chefs de tribus, les chercheurs spécialisés dans l'environnement et les groupes de la société civile concernant la transparence, la réallocation des terres et les procédures de consultation liées à la mise en œuvre du projet.

Le débat est devenu très délicat dans le cas de la tribu des Shom Peng, principalement à cause de leur isolement relatif. Les chercheurs ont mis en garde sur les migrations de grande ampleur et sur les afflux de population liés à l'urbanisation future qui pourraient créer des pressions sociales et sanitaires à long terme qui pèsent sur les communautés autochtones vivant sur l'île. Des inquiétudes similaires ont été rapportées par le Scroll et par des chercheurs indépendants spécialisés dans l'environnement. Des questions ont aussi été soulevées sur la façon dont les changements démographiques pourraient progressivement transformer l'équilibre écologique et culturel de la région.

Le débat public s'est également de plus en plus répandu sur les réseaux sociaux. Les défenseurs du projet ont qualifié sa mise en œuvre comme stratégiquement importante pour la sécurité maritime et pour son intérêt économique pour l'Inde, notamment en raison de la proximité de la Grande Nicobar avec le Détroit de Malacca.
Des Chroniqueurs politiques, des spécialistes en défense et des personnalités publiques sur X ont soutenu le projet car il pourrait renforcer la position stratégique de l'Inde dans le bassin Indo-Pacifique.

Pendant que les critiques, eux, ont utilisé les réseaux sociaux pour mettre en évidence les inquiétudes concernant la déforestation, la perte de biodiversité, la vulnérabilité écologique et l'avenir des communautés autochtones, notamment compte tenu de la fragilité de l'écosystème côtier de l'île et avec l'expérience vécue lors du tsunami en 2004.

Le développement et ses visions divergentes

Les défenseurs du projet, parmi lesquels figurent des représentants du gouvernement et des experts et anciens militaires, ont décrit le projet de développement prévu pour la Grande Nicobar comme important pour renforcer la position stratégique de l'Inde et réduire sa dépendance aux hubs maritimes étrangers.

Les détracteurs du projet, dont l'avocat spécialisé en droit de l'environnement, Ritwick Dutta et des chercheurs de l’association environnementale des Andaman et Nicobar (Society for Andaman and Nicobar Ecology – SANE) se questionnent sur les conséquences à long terme d'un projet à si grande ampleur sur l'une des îles les plus fragiles sur le plan environnemental de l'Inde.

Pour beaucoup d'observateurs, le débat entourant la Grande Nicobar met en lumière une question plus profonde à laquelle sont confrontées les régions vulnérables au changement climatique : Comment équilibrer et concilier les ambitions économiques et les intérêts stratégiques avec la préservation de l'environnement et les droits des peuples autochtones.

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