Des fleurs aux octets : l'essor des centres de données au Kenya sera-t-il similaire à celui des serres en polyéthylène ?

Server racks in a data center. Image by Brett Sayles via Pexels. License: Free to use.

Baies de serveurs dans un centre de données. Image de Brett Sayles via Pexels. Licence: gratuite.

Écrit par Julius Okoth

Entre la fin des années 1980 et le début des années 2000, le Kenya a connu un essor de la technologie de serres en polyéthylène, grâce à des multinationales telles que DCK, Oserian, et Aquila Farm. Naivasha est alors devenue le pôle de cette révolution florale grâce à sa position géographique unique et sa proximité avec le lac Naivasha, source d’eau douce essentielle pour l’irrigation à grande échelle des serres. Cette technologie permettait aux agriculteurs de contrôler l’humidité et la température, rendant possible de cultiver des roses de haute qualité qui sont devenues la principale exportation de fleurs du Kenya, et ont fait de Naivasha la « capitale mondiale de la rose ».

A greenhouse in Kenya.

Serre à Naivasha, Kenya. Capture d'écran de la video « FLOWERS are Big in Kenya: Tour This Flower Farm with Me in Naivasha! » sur YouTube. Utilisation équitable.

Violations des droits des travailleurs

Alors que la technologie des serres en polyéthylène, promue par les multinationales, avait promis au pays un renouveau économique et a créé des milliers d'emplois, elle a aussi ravivé des conflits de longue date et a fait l’objet d’accusations répétées concernant la violation des droits des travailleurs, et liées à des questions environnementales, de santé, de fraude et d'évasion fiscale.

En raison de ces disputes, les organismes internationaux de commerce équitable et militants locaux se sont montrés plus agressifs dans leurs efforts visant à imposer un respect plus strict des règles, et garantir que la floriculture au Kenya profite à l’économie locale, aux travailleurs, et à l’environnement autant qu’aux exportateurs.

Aujourd’hui, l’essor de l’Intelligence Artificielle (IA) provoque une « ruée » vers le développement d’infrastructures partout dans le monde, à l'image de l'essor des entreprises spécialisées dans les serres en polyéthylène. Les géants de la tech, tels que Google, Meta et Microsoft, multiplient la construction de centres de données dans les pays de la Majorité mondiale, en raison l’abondance de leurs terres, de leurs ressources bon marché, et de leur laxisme réglementaire qui ignore souvent les principes fondamentaux des droits et de la justice.

La région de Naivasha, au Kenya, connaît une nouvelle phase d'industrialisation axée sur la construction de centres de données, avec le lancement d’un projet « écologique » à Olkaria, Naivasha, d’une valeur d’un milliard de dollars, par les géants de la tech Microsoft et G42. Cette nouvelle vague de construction industrielle à Naivasha, présentée comme le « pilier de l’économie numérique », reflète ce qui s’est passé avec le boom de l’industrie floral. Comme par le passé, les deux géants de la tech font miroiter les promesses habituelles de création d’emplois et de progrès technologique tout en se soustrayant à tout contrôle en matière de droits fonciers et environnementaux, de droits et souveraineté numériques, de justice fiscale, et de droits de l’homme et du travail. Des acteurs sociaux de la Majorité globale sonnent déjà l’alarme sur la manière dont les centres de données « s’empiffrent d’eau » et portent atteinte aux droits du travail des communautés.

Centres de données : un atout pour l'économie du Kenya ou une atteinte aux droits de ses citoyens ?

La construction au Kenya de centres de données est à double tranchant. Bien que ces entrepôts de stockage soient souvent présentés comme le « pilier de l’économie numérique », leur présence physique présente des défis liés aux droits fonciers, à l’exploitation de l’eau, aux atteintes aux droits des travailleurs, à la durabilité environnementale, à la fraude et l'évasion fiscales, et à l’augmentation des inégalités sociales. Par ailleurs, leur développement accéléré risque d’instaurer une nouvelle forme de colonialisme numérique, tout comme le marché des fleurs coupées avait suscité au Kenya des débats relatifs aux droits fonciers, conditions des travailleurs, à la durabilité environnementale et à la justice fiscale. Le parallèle entre les serres en polyéthylène des années 1980 et les fermes de serveurs d’aujourd’hui suggère que sans encadrement rigoureux, la promesse d’un avenir numérique risque d’engendrer des préjudices aux droits humains et à la justice environnementale aussi graves que ceux de son précurseur, l’industrie florale.

De nombreux militants et citoyens du pays se posent des questions sur la construction d’un centre de données à Olkaria : Microsoft et G42 vont-ils payer les mêmes taxes et rentes foncières qu’un Kenyan ordinaire, ou seront-ils exonérés ? Qui supportera les coûts de la demande exorbitante en eau et en électricité nécessaire au fonctionnement de ces infrastructures ? Les contribuables ou les multinationales ? L'économie locale risque-t-elle d'être lésée et affaiblie par des « trêves fiscales » et des manœuvres de transfert des bénéfices ? Comment le stockage de données nationales sera-t-il protégé lorsque les infrastructures sont contrôlées par des entités étrangères telles que les États-Unis et les Émirats arabes unis ?

Le siège mondial de Microsoft est situé à Redmond, dans l'État de Washington aux États-Unis où la société est enregistrée. G42 est une société holding de renom, spécialisée dans l’intelligence artificielle et l’informatique en nuage, enregistrée à Abu Dhabi, dans les Émirats, où est situé son siège.

G42 a conclu un partenariat stratégique important avec Microsoft, qui vient d’investir 1,5 milliards de dollars USD dans la société. Dans le cadre du projet au Kenya, G42 agit à titre de responsable régional des infrastructures, tandis que Microsoft fournit le logiciel et la plateforme cloud (Azure).

Le centre de données de Microsoft et G42 à Olkaria est en cours de construction sur des terres appartenant à Kenya Electricity Generating Company (KenGen). Il se trouve dans la zone industrielle de KenGen Green Energy Park, qui s’étend sur 342 hectares et est située dans la zone géothermique d’Olkaria. KenGen a créé le site pour permettre aux investisseurs industriels d'implanter leurs activités à proximité de la source d'énergie géothermique, afin de bénéficier d'un approvisionnement énergétique fiable et durable. La construction du centre de données sur la propriété de KenGen implique qu’il peut être entièrement alimenté par l’énergie géométrique renouvelable produite sur place. Même si les terres appartiennent à KenGen, le centre lui-même est le fruit d’une collaboration entre Microsoft et G42, en partenariat avec le ministère de l’Économie numérique, de l’Information et de la Communication du Kenya. Microsoft et G42 seront-ils soumis aux mêmes taxes et loyers fonciers que tout Kenyan ordinaire concernant le site d’Olkaria après avoir acquis gratuitement les terres ?

Conséquences sur les systèmes fiscaux du Kenya

Le Kenya et les EAU ont signé une Convention de double imposition (CDI), un accord bilatéral dont le but est de favoriser le commerce en garantissant que les entreprises ne soient pas imposées deux fois sur le même revenu. Traditionnellement, ces conventions fiscales répartissent les droits d’imposition entre le pays d’où proviennent les revenus (l’État de la source) et le pays où se trouve le siège social (l’État de la résidence).

La CDI entre le Kenya et les EAU date de 2011. Alors qu’au Kenya le taux d’imposition sur les sociétés est de 30 %, les taux en vigueur aux EAU sont beaucoup plus faibles variant par le passé entre 0 et 9 % (à la suite des réformes de l’impôt sur les sociétés en 2023), une disparité qui est à l’origine d’importants obstacles fiscaux. En vertu du traité, une société comme G42, opérant en tant que leader régional des infrastructures et dont le siège social se trouve aux EAU, peut grâce à la convention réduire au minimum le montant de ses impôts au Kenya. Plus précisément, il est possible de transférer vers les EAU les gains générés par les activités menées au Kenya, à travers des acquittements de services, de redevances ou d’intérêts, une pratique appelée « transfert de bénéfices ». Souvent, la convention réduit les taux de retenue à la source sur les paiements sortants, en pratiquement « transférant » l'assiette fiscale de 30 % vers le régime de faible imposition des Émirats arabes unis. En raison de ce mécanisme, qui entraîne une réduction de ses revenus, l’administration fiscale du Kenya se retrouve lésée, car le plus souvent, les droits d'imposition habituels d'une société basée aux EAU favorisent sa juridiction d'origine plutôt que le lieu de ses activités physiques.

Le secteur énergétique du Kenya fonctionne comme une course de relais, durant laquelle l’électricité est « transmise » de la production au consommateur à travers 3 étapes distinctes : la production, le transport et la distribution. KenGen gère la phase de production d’énergie qui est ensuite transportée dans tout le pays grâce aux lignes à haute tension de KETRACO. Enfin, Kenya Power opère en tant que distributeur exclusif et achète l’électricité pour ensuite la revendre directement au public.

Alors que G42 et Microsoft construisent leur centre de données (lequel nécessite des besoins énergétiques colossaux) au sein du parc industriel de KenGen, ils ne feront probablement pas appel à Kenya Power and Lighting Company (KPLC), société kenyane de distribution d’électricité, pour à la place s’approvisionner directement en énergie auprès du producteur. Si cette stratégie d’approvisionnement direct profite aux investisseurs, elle soulève une question cruciale : le Kenya sera-t-il gagnant ou perdant si ces projets de grande envergure ne contribuent pas aux revenus du distributeur national ?

KPLC dépend de gros clients industriels afin de « subventionner » les coûts relatifs à l’approvisionnement des maisons résidentielles et rurales en électricité bon marché. Lorsque les plus gros consommateurs d’énergie (tels que les centres de données) cessent d’utiliser KPLC, la compagnie perd ses clients les plus rentables et de surcroît ses revenus les plus lucratifs. Elle sera probablement alors contrainte d’imposer à la population kenyane des tarifs plus élevés afin de couvrir ses charges fixes d’exploitation, créant ainsi un fardeau financier supplémentaire pour les Kenyans.

Les contrats directs garantissent que tous les paiements soient versés à KenGen, aidant ainsi à financer son développement. KETRACO ou KPLC se retrouvent alors dans l’incapacité de moderniser le réseau « intermédiaire » obsolète qui alimente le reste du pays, entraînant sa stagnation.

Coûts cachés pour le contribuable kényan

Tout comme de nombreuses multinationales implantées au Kenya, il est fort probable que G42 et Microsoft fassent appel à des modèles de structuration de la main d’œuvre, tels que les contractants indépendants, la sous-traitance, et les organisations professionnelles d’employeurs pour la gestion de leurs ressources humaines.

Si G42 et Microsoft ont recours à ces modèles, le gouvernement du Kenya risque de perdre les recettes issues de l’impôt sur le revenu qui sont cruciales pour le budget national. Plus précisément, si des milliers de travailleurs sont classés comme prestataires indépendants plutôt que comme salariés, l'État ne perçoit pas les cotisations directes à la Caisse d’assurance-maladie (SHIF), en plus de la taxe de 1,5 % destiné au logement abordable et les cotisations échelonnées à la Caisse nationale de sécurité sociale (NSSF), qui nécessitent une contribution équivalente de la part de l'employeur. Ces modèles font porter l'entière responsabilité juridique sur le salarié, entraînant souvent une non-conformité à la législation fiscale et un montant des contributions à l’État beaucoup moins important.

Il en résulte un scénario à double tranchant : si l'approvisionnement direct en électricité (synonyme de perte de revenus pour Kenya Power) est accompagné d'une main-d'œuvre sous-traitée (perte de taxes et cotisations pour l’État), le projet risque de devenir une enclave économique opérant à l’intérieur des frontières du Kenya sans pour autant soutenir pleinement l'environnement local.

Le paradoxe de l’ « énergie verte »

Même si le projet de G42 et Microsoft est salué pour son utilisation d’énergie « verte » géothermique, il se heurte cependant au problème du tarissement de la nappe aquifère. Les centres de données opèrent comme des radiateurs géants nécessitant d’énormes quantités d’eau douce pour leurs systèmes de refroidissement. Pour éviter la surchauffe de leurs milliers de serveurs, ces installations ont souvent recours au refroidissement par évaporation, une méthode qui « assimile » l’eau en la transformant en vapeur.

L’eau est une ressource précieuse et limitée dans la région semi-aride d’Olkaria et près du bassin du lac Naivasha. Si le projet repose entièrement sur le bassin, il déclenchera aussitôt un conflit autour des ressources de la part des petits exploitants agricoles locaux et de l’industrie floricole du Kenya qui représente plusieurs milliards de shillings. Par ailleurs, il risquerait d’être qualifié d « écoblanchiment » si sa consommation d’eau dépasse le taux de réalimentation naturelle du bassin. L’utilisation de forages posent aussi un danger ; une extraction excessive risque d’abaisser le niveau de la nappe phréatique, asséchant les puits et diminuant les réserves d’eau disponibles pour l’usage domestique et le bétail.

Les centres de données ne « consomment » pas seulement l’eau mais souvent la dégradent. Même si elle n’est pas évaporée, l’eau de purge (les résidus contenant de nombreux minéraux) nécessite quelquefois un traitement minutieux avant d’être reversée dans l’environnement, et ce afin d’éviter une pollution thermique ou un déversement de produits chimiques.

Le paradoxe de l’ « énergie verte » réside dans le fait que même si la géothermie est carboneutre, les besoins en refroidissement de l’infrastructure de l’intelligence artificielle peuvent coûter cher à l’environnement.

KenJulius Okoth milite pour la justice sociale et s'intéresse tout particulièrement aux droits du travail et à la justice fiscale au Kenya.

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