
Image fournie par Xonorika Kira pour l'Association pour le progrès des communications (APC), utilisée avec permission.
Par Xonorika Kira
Cet article fait partie de la série « Ne demandez pas à l'IA, demandez à un pair » une collaboration entre Global Voices, l'Association pour le progrès des communications (APC) et GenderIT. Cette série vise à réaffirmer l'importance du partage des connaissances entre les personnes, comme cela se fait depuis des décennies. Vous pouvez suivre la série sur APC.org, GenderIT.org et globalvoices.org. Elle fait aussi partie de la série « Perspectives humaines sur l'IA » d'avril 2026, publiée par Global Voices.Vous pouvez soutenir ce reportage en faisant un don ici.
J'entretiens une relation compliquée avec l'appel à « remettre l'humain au centre » de l'intelligence artificielle. À première vue, ça ressemble à une correction humaniste à la mécanisation croissante du vivant. Cependant, le problème a une généalogie complexe. Pendant des siècles, d'innombrables formes d'intelligence non humaine — des systèmes d'animaux et écologiques aux intelligences ancestrales et spirituelles — ont été ignorées ou subordonnées au sein d'une hiérarchie construite autour d'une conception étroite de « l'humain ». Cette notion a historiquement été structurée par la suprématie blanche, le patriarcat, le validisme et la cis-hétéronormativité. Elle présuppose que la subjectivité rationnelle, productive et autonome constitue la norme humaine universelle. Mettre « l'humain » au centre de l'IA revient souvent à mettre au centre ce modèle particulier.
Mon malaise provient également de la manière dont la distinction entre le naturel et l'artificiel façonne les frontières morales quant à qui ou quoi est compté comme réel, incarné ou vivant. Cette distinction a longtemps influencé les formes politiques et culturelles d'altérisation — non seulement envers les machines ou les non-humains, mais aussi envers les personnes dont le corps, le genre ou les capacités sont socialement perçus comme « contre nature ». La hiérarchie entre naturel et artificiel n'est donc pas neutre ; c'est un cadre moral qui encadre l'humanité elle-même.
En recentrant l'humain dans l'IA, nous risquons de rétablir cette hiérarchie plutôt que de la déconstruire. Nous risquons de réinscrire les mêmes frontières épistémologiques qui déterminent quelle intelligence, créativité ou capacité d'action compte. Et si, au lieu de recentrer l'humain, nous élargissions notre conception des relations — en reconnaissant que l'intelligence, la conscience et la sollicitude prennent des formes multiples et emmêlées à travers les espèces, les systèmes et les réseaux technologiques ? Il ne s'agit pas d'idéaliser les machines ou d'effacer l'expérience humaine, mais plutôt de reconnaître que nous n'avons jamais été séparés de l'artificiel ni du planétaire pour commencer.
En même temps, je comprends pourquoi le discours sur le « recentrage de l'humain » a gagné en popularité. L'écosystème mondial des géants de la tech a en effet envahi la vie collective, automatisant les processus cognitifs, créatifs et affectifs qui dépendaient autrefois de la coopération et du travail humains. Depuis au moins 2022, l'accélération du calcul planétaire a intensifié la crainte d'être remplacés — non seulement pour les emplois, mais aussi la perception, la créativité et le sens lui-même. Ces inquiétudes sont bien réelles. L'automatisation est devenue une force politique et existentielle, mais y répondre en réaffirmant la centralité de « l'humain » risque de reproduire les exclusions qui ont rendu cette crise possible.
Pour moi, travailler avec l'IA nécessite de jongler avec ces tensions : se réapproprier la technologie comme un élément de la souveraineté indigène, inclusive en matière de genre et diasporique, tout en résistant à la tentation de faire de l'humain le critère ultime de toute intelligence.
Lors du lancement de mon livre « All Watched Over by Machines of Loving Grace » à la librairie Now Instant de Los Angeles, on m'a interrogé sur ma vision de l'IA et de la souveraineté. J'ai expliqué que j'étais intéressée par la réappropriation des technologies et des données qui ont été, pendant des siècles, extraites des individus, notamment en ce qui concerne les savoirs, la mémoire et les formes d'expression propres à une culture.
Un critique d'art m'a demandé si cette approche ne risquait pas de légitimer le contexte dans lequel ces technologies sont produites. Sur le moment, je n'avais pas de réponse définitive. Le commissaire d'exposition est intervenu et a évoqué la manière dont l'exposition accompagnant le livre réunissait des artistes explorant les approches queers et décoloniales, ce qui a permis d'élargir le champ de la conversation.
Avec le recul, je pense que la difficulté de ma réponse avait à voir avec les limites de la pensée dystopique. Trop souvent, les discussions sur l'IA restent cantonnées entre dénonciation et célébration, comme si les seules options étaient un refus total ou une adhésion aveugle. Mais l'utilisation de ces technologies aujourd'hui est bien plus complexe que ça.
Les images contemporaines générées par l'IA s'inscrivent dans une histoire bien plus longue sur la manière dont les images façonnent notre perception du réel. Pendant longtemps, les photographies et les médias audiovisuels ont servi d'ancrage à la réalité : ils stabilisaient les événements, les fixaient dans le temps et offraient une sorte de point de repère partagé. Aujourd'hui, cette fonction stabilisatrice s'est inversée. La facilité avec laquelle les images peuvent être générées, modifiées et diffusées fait qu'elles ne fondent plus la réalité ; elles la déstabilisent.
Les images, vidéos et voix générées par l'IA intensifient cette crise du réel. Elles ne constituent pas simplement un nouveau mode de représentation mais un nouveau régime de plausibilité : elles ne se contentent pas de dépeindre le monde ; elles « rivalisent avec lui ». Le résultat est un étrange double mouvement : d'une part, les images sont partout et saturent notre attention ; d'autre part, la confiance dans les images comme preuves s'érode. Nous vivons dans un contexte de surabondance visuelle et de déficit de vérification.
Cela signifie également que la politique des images ne peut plus être dissociée des infrastructures qui les produisent. Les « données » et les « contenus » ne sont pas des entités abstraites et immuables ; elles sont le fruit du travail, de l'extraction et de la consommation d'énergie. L'entraînement des systèmes d'IA contemporains implique la collecte d'énormes quantités de ressources culturelles comme les œuvres d'art, les voix, les gestes, les paysages — souvent sans consentement — les concentre dans des modèles statistiques interrogeables sur demande. Ces modèles résident sur des serveurs qui puisent leur électricité, leur eau et leurs minéraux dans des territoires spécifiques, alors même que les interfaces qu'ils présentent semblent immatérielles et imperceptibles.
Cette tension devient particulièrement visible sur les réseaux sociaux. Les plateformes qui promettaient jadis du lien social, ont réduit l'intimité et la visibilité à un cycle de production incessant. Désormais, à l'ère de l'IA générative, nous assistons à un déluge d'images et de vidéos qui semblent manquer de rigueur, d'intention, voire d'auteur — des créations optimisées non pour le sens, mais pour l'engagement. La frontière entre art et contenu s'amenuise. Ce qui circule le plus n'est pas forcément ce qui pose des questions ou propose de nouvelles formes, mais ce qui peut être reproduit, partagé et consommé à grande échelle.
Dans ce contexte, la créativité elle-même se réduit souvent à un simple résultat — une présence quantifiable dans le flux d'actualités. Pourtant, je crois que les artistes continueront de créer quoi qu'il arrive. La pratique artistique s'est toujours adaptée aux changements technologiques, et les périodes de surproduction peuvent aussi susciter de nouvelles formes de discernement. La prolifération d'images générées par l'IA pourrait nous inciter à des modes de vision plus critique et incarnée : nous amener à nous interroger sur ce qui constitue l'attention, ce qui porte une intention, et comment distinguer les œuvres d'imagination du flot incessant de contenus. Elle pourrait même nous inciter à redéfinir la rigueur artistique en intégrant la collaboration avec les systèmes d'IA plutôt que leur rejet.
C'est là, à mon sens, que réside le potentiel. Le but n'est pas de déplorer la disparition d'un monde de l'art centré sur l'humain, mais de nous interroger sur ce que l'art peut devenir lorsque la création se disperse entre de multiples intelligences — humaine, artificielle, écologique, ancestrale. Peut-être que ce dont nous avons besoin désormais c'est moins défendre « l'humain » et plutôt élargir notre conception de la créativité, de l'intimité et de la relation à l'ère du calcul planétaire.
Dans ce contexte, la question de l'éthique dans l'art et la pratique créative liés à l'IA ne se limitent pas à ce que les images montrent, mais à comment elles sont élaborées et consommées. Pour moi, les pistes les plus prometteuses résident dans deux démarches étroitement liées. Premièrement, dans la création contextualisée d'ensembles de données : au lieu de collecter des données à l'échelle mondiale sans discernement, établir des archives plus restreintes et intentionnelles, fondées sur les relations, le consentement et la responsabilité.
Deuxièmement, en imaginant des formes alternatives de consommation de données qui ne dépendent pas d'une échelle infinie et de l'érosion environnementale. Cela pourrait impliquer de privilégier des modèles plus petits et plus lents, adaptés à des communautés spécifiques plutôt qu'aux marchés planétaires. Cela pourrait également signifier des interfaces qui invitent à la répétition et à la profondeur plutôt qu'au défilement infini, ou des œuvres qui mettent en avant leurs propres limites au lieu de prétendre à une vision exhaustive du monde.
En ce sens, la crise du réel est aussi une invitation. Si les images ne stabilisent plus la réalité de manière fiable, elles peuvent à la place devenir des outils pour la négocier plus consciemment. Les artistes et les designers qui travaillent avec l'IA sont en mesure de prototyper ce à quoi pourrait ressembler cette négociation : traiter les ensembles de données comme des collectes plutôt que des mines, les modèles comme des invités plutôt que des divinités, et les images comme des occasions de relation plutôt que des preuves. Le défi consiste à inventer des pratiques où les logiques statistiques de l'apprentissage automatique sont orientées vers la protection, et non vers l'extraction — où nos manières de créer et d'utiliser des images sont aussi attentives à la santé des mondes qu'à la séduction des surfaces.
En travaillant avec l'IA, j'essaye d'appréhender ces systèmes non comme des outils neutres ou des adversaires, mais comme des collaborateurs instables — reflets de nos histoires, de nos architectures et de nos biais. Cela implique de les aborder de manière critique tout en refusant la demande de les rejeter catégoriquement. Pour celles et ceux d'entre nous dont les cultures, les données et les connaissances ont été extraites pendant des siècles, se réapproprier la technologie devient une forme de souveraineté, et non de capitulation. C'est une façon d'affirmer que l'histoire de l'intelligence — et de l'art — est loin d'être terminée.
Dans la lignée de la pensée de Ruha Benjamin, nous devons toujours laisser place à l'imagination même en déconstruisant les systèmes. Si nous ne rêvons pas et ne créons pas les mondes que nous souhaitons habiter, nous sommes véritablement condamnés. Créer ces mondes sera peut-être chaotique, mais c'est justement le but de la tâche.







