Les droits laissés pour compte : l'avenir de la mobilisation LGBTQI+ au Bangladesh de l'après-soulèvement

Artist Rasel Rana Sajan joins the "জনতায় আস্থা, মবতন্ত্রে অনাস্থা" (Trust in the People, No Confidence in Mob Rule) protest in Dhaka on 23 December 2025. Artists, cultural workers, and citizens gathered to call for democracy, inclusion, and the rule of law. Photo: Najmul Sagor. Used with permission.

L'artiste Rasel Rana Sajan participe à la manifestation « জনতায় আস্থা, মবতন্ত্রে অনাস্থা » (Confiance dans le peuple, pas de confiance dans la loi de la foule) à Dhaka le 23 décembre 2025. Des artistes, des acteurs culturels et des citoyens se sont rassemblés pour réclamer la démocratie, l'inclusion et l'État de droit. Photo : Najmul Sagor. Utilisée avec permission.

Cet article fait partie de la série phare de juin 2026 « Diversité de genre » publiée sur Global Voices. Cette série explore la diversité de genre et la manière dont elle est menacée, protégée, préservée à travers le monde. Vous pouvez soutenir ce reportage en faisant un don ici.

Le 3 avril 2026, huit hijras et femmes transgenres réunies sans raison particulière à Shahbag, Dhaka, ont été harcelées par un groupe se revendiquant du « journalisme mobile » illustrant le traitement injuste auquel les personnes à la diversité de genres peuvent être confrontées au Bangladesh. Elles ont été filmées sans leur consentement, soumises à des questions offensantes et à du harcèlement sexuel, et lorsqu'elles ont protesté, on les a physiquement empêchées de quitter les lieux. Elles ont toutes les huit été arrêtées et emmenées au commissariat de Shahbag. Privées d'accès à un avocat pendant deux jours et détenues dans des conditions inhumaines, elles ont finalement été contraintes de payer des amendes et de signer des documents reconnaissant une faute pour obtenir leur libération. Aucune infraction pénale ne leur était pourtant reprochée. La police n'a pas agi en simple témoin. Elle a pris part aux événements.

Une semaine plus tard, dans la soirée du 10 avril, le même lieu a été le théâtre d'une agression collective de plus grande ampleur. Sous la bannière du « Mouvement Azadi », un groupe a violemment agressé plusieurs personnes après les avoir qualifiées d'«homosexuelles » et de « transgenres ». Des professeurs d'université et des citoyens ont été roués de coups. Ces violences ont également inclus du harcèlement sexuel à l'encontre de femmes. Une déclaration signée par 387 citoyens — universitaires, journalistes, avocats, médecins et militants — a condamné ces deux attaques et désigné les auteurs : le « Mouvement Azadi », soutenu par le Bangladesh Khelafat Majlis, un parti politique islamiste conservateur. Le gouvernement au pouvoir, dirigé par le Parti nationaliste du Bangladesh, n'a émis aucune réaction.

Ce qui s'est passé à Shahbag n'est pas un incident isolé. C'est la conséquence d'une crise qui couvait depuis août 2024, date à laquelle le soulèvement populaire au Bangladesh a mis fin à quinze années de règne de la Ligue Awami, ouvrant une période qui s'est avérée, pour la communauté LGBTQI+ du pays, l'une des plus dangereuses de mémoire récente.

Un nouveau paysage politique

Le soulèvement qui a contraint l'ancienne Première ministre Sheikh Hasina à fuir fut véritablement historique. C'était un mouvement mené par les étudiants qui a fait tomber un gouvernement autoritaire au prix d'un lourd bilan humain.

Pour les militants LGBTQI+, les espoirs suscités par ce mouvement étaient compliqués dès le départ. Beaucoup craignaient que des groupes extrémistes ne viennent combler le vide ; certains ont choisi de ne pas y participer du tout. Ceux qui se sont engagés pensaient que le discours du mouvement contre la discrimination les incluait également. Cependant, quelques jours seulement après la formation du nouveau gouvernement, les étudiants meneurs à l'origine du soulèvement ont commencé à publier des contenus ouvertement anti-LGBTQI+ sur les réseaux sociaux.

Encouragés par la transition, des groupes islamistes ont intensifié leurs attaques contre les minorités sexuelles et de genre. L'un des premiers incidents documentés a été l'agression de la communauté hijra à Chak-Andharia, Sherpur, en septembre 2024. Le même mois, une foule en colère menée par un groupe d'hommes a agressé physiquement une personne hijra à Cox’s Bazar, au Bangladesh.

Comme l'a illustré l'incident de Shahbag mentionné plus haut, les termes « transgenre » et « homosexuel » sont depuis devenus des étiquettes utilisées contre tout ennemi désigné, qu'il s'agisse d'opposants politiques, de journalistes gênants ou de toute personne prise pour cible par une foule déchaînée.

La trahison de la révolution

Lors de la coupure d'Internet de juillet 2024, alors que les étudiants affrontaient des tirs à balles réelles dans la rue, Muntasir Rahman mobilisait ses contacts personnels pour trouver des refuges aux coordinateurs étudiants qui allaient par la suite former la direction fondatrice du Parti national des citoyens (NCP) — parmi lesquels Rifat Rashid, Mahin Sarker et l'actuel député Hannan Masud. Muntasir a pris des risques personnels considérables pour assurer la survie de ceux qui allaient bâtir le nouveau Bangladesh.

Des mois plus tard, lorsque ces mêmes meneurs ont fondé le NCP, Rahman a été nommé secrétaire adjoint. Quelques heures seulement après l'annonce, son identité en tant qu'homme gay a été exposée en ligne, et sa nomination a été annulée. La direction du parti a précisé qu'aucune personne associée à la communauté LGBTQI+ n'occupait de poste au sein du NCP. En mai 2025, le coordinateur en chef du parti pour la région Nord publiait des déclarations sur sa page Facebook certifiée qualifiant les personnes LGBTQI+ de « malades mentaux » et de « cancer pour la société ».

Les hommes dont il avait contribué à protéger la vie ne l'ont pas défendu. Pas un seul. Le nom de Rahman figure pourtant parmi les 387 signataires de la déclaration de la société civile condamnant les attaques de Shahbag, le document même qui exigeait des comptes au gouvernement qui l'avait expulsé.

l'expulsion de Muntasir a déclenché un phénomène plus vaste : des publications ciblant les militants queer ont inondé les réseaux sociaux avec les noms et les adresses d'individus et d'organisations. En réaction, de nombreuses organisations LGBTQI+ ont été contraintes de désactiver leurs sites web et de fermer des groupes Facebook communautaires qui existaient depuis des années. Des décennies d'infrastructures communautaires ont ainsi été effacées.

Il ne s'agit pas simplement d'une histoire sur l'exclusion d'un homme. La formation politique la plus associée aux aspirations démocratiques du soulèvement a choisi, sous la pression de conservateurs religieux, d'afficher publiquement et explicitement sa position. Le discours de haine à l'encontre des communautés queer n'a pas seulement perduré dans le Bangladesh post-soulèvement. Il s'est banalisé sur la scène politique.

Le prix de la visibilité

Le 10 juin 2025, Shakil Ahmed, étudiant en dernière année à la Faculté des beaux-arts de l'Université de Dhaka, s'est donné la mort dans son village natal de Manikganj, après avoir subi des mois de harcèlement ciblé. Shakil, un homme gay qui n'avait pas encore fait son coming out, avait été accusé à tort de blasphème en raison d'un commentaire publié sur Facebook qu'il avait supprimé peu après sa mise en ligne. Un camarade d'université en avait fait une capture d'écran et l'avait diffusée, le qualifiant d'apostat. Début juin, il recevait des menaces de mort directes. Malgré ses excuses publiques, une publication annonçant un procès public « fondé sur la charia » pour le lendemain matin a circulé. Il n'a pas survécu à cette nuit-là.

Le gouvernement n'a fait aucune déclaration concernant sa mort. Aucune arrestation n'a eu lieu. Les forces de l'ordre ont classé l'affaire comme un décès de cause non naturelle plutôt que comme une incitation au suicide. Cette distinction est importante, car l'incitation au suicide nécessite une enquête. Réduire ce qui est arrivé à Shakil à un simple suicide revient à ignorer la campagne organisée d'incitation qui a précédé le drame.

Le silence de l'État

Au Bangladeh, l'exclusion passe rarement par une législation explicite. Elle s'opère par le biais d'un silence institutionnel — une réunion jamais programmée, un rapport qui omet une communauté entière, un commissariat qui place des victimes en détention et les accuse de trafic, alors qu'une foule en colère attend à l'extérieur. Selon des militants ayant requis l'anonymat, des groupes LGBTQI+ ont tenté à maintes reprises d'entamer un dialogue avec le gouvernement intérimaire sur des questions touchant les communautés à la diversité de genre, notamment concernant le projet de loi de 2023 sur les droits et la protection des personnes transgenres en attente depuis longtemps. Ces réunions n'ont jamais été accordées.

La Commission de réforme des affaires féminines, qui aurait pu constituer un canal tout indiqué pour faire entendre les voix des personnes à la diversité de genre, a publié un rapport ne faisant aucune mention des préoccupations LGBTQI+. Pour une communauté vivant déjà sous le coup d'une loi héritée de l'époque coloniale qui criminalise les relations entre personnes de même sexe, ce silence envoyait un message clair : ce gouvernement ne les protégerait pas et ne dialoguerait pas avec eux.

Le retrait des acteurs du développement

Ce qui distingue la situation actuelle des périodes d'hostilité précédentes, c'est ce qui se joue en parallèle de la sphère politique. Les lecteurs internationaux imaginent souvent que les ONG sont des alliées indéfectibles des communautés LGBTQI+. La réalité est bien plus complexe.

Plusieurs militants du Bangladesh, s'étant entretenus en personne avec Global Voices sous couvert d'anonymat, décrivent une évolution silencieuse mais significative : des organisations qui menaient auparavant des programmes visibles en faveur de la diversité de genre et sexuelle réduisent cette visibilité. Le plaidoyer public s'est fait plus discret. Le langage institutionnel est devenu plus prudent. Certains militants ont dit avoir perdu leur emploi lorsque des partenaires financiers ont décidé d'abandonner la partie LGBTQI+ de projets conjoints, non pas par une résiliation formelle, mais par un désengagement financier progressif de tout ce qui risquait d'attirer une attention négative. Les organisations elles-mêmes n'ont pas disparu. Elles ont simplement cessé de se manifester. Comme l'a expliqué une personne interrogée :

Nous nous retrouvons livrés à nous-mêmes. Ils affirment nous soutenir lorsqu'ils nous croisent; Mais ils ne nous appellent pas. Et si nous les appelons, ils viennent rarement. Ils craignent d'être vus en public à nos côtés.

Le calcul n'est pas difficile à comprendre. Les organisations qui dépendent d'un enregistrement officiel et de partenariats locaux ne peuvent se permettre d'être perçues comme politiquement gênantes par une administration dont la tolérance envers la société civile est déjà incertaine. L'écosystème s'adapte. L'espace se réduit. Et la communauté qui dépendait de cet écosystème se retrouve plus exposée, avec moins de remparts institutionnels face à un discours public de plus en plus hostile.

La crise du financement

Le retrait des ONG est indissociable de l'effondrement parallèle du financement international.

En 2023, l'USAID s'est associée à des organisations bangladaises pour lancer le projet SHOMOTA, une initiative de cinq ans destinée à soutenir les communautés trans et hijra dans huit villes, avec pour objectif d'atteindre directement 8 700 personnes d'ici 2028. Lorsque le président américain Donald Trump a gelé l'aide extérieure des USA en janvier 2025, le projet a été annulé. Les conséquences humaines ont été immédiates. La fondation Noboprobhaat à Rangpur, qui proposait des dépistages du VIH, des formations professionnelles et une assistance juridique aux personnes LGBTQI+ en milieu rural, a été contrainte de licencier la moitié de son personnel et de fermer ses bureaux. Fin 2025, la fondation prévoyait de suspendre environ 70% de ses activités.

La crise dépasse largement le cadre de la politique américaine. Le Global Philanthropy Project a estimé qu'au moins 105 millions de dollars d'aide publique internationale en faveur des droits des personnes LGBTQI+ étaient menacés à l'échelle mondiale, en raison de coupes budgétaires prévues par les Pays-Bas et le Royaume-Uni. Des entreprises marraines du monde entier se sont également retirées suite aux réactions violentes contre les programmes de diversité, d'équité et d'inclusion (DEI). Le problème ne réside pas simplement dans la disparition des fonds. C'est que ces coupes frappent le plus durement les communautés où le soutien international ne venait pas compléter une solide base locale, mais s'y substituait.

La suite des événements

En October 2025, Sahara Chowdhury Rebil, une militante trans de 23 ans, s'est tenue seule sous la pluie au Shahid Minar à Dhaka, en grève de la faim, elle réclamait le droit au mariage pour les personnes LGBTQI+. Il s'agissait peut-être de la première manifestation publique de ce genre dans l'histoire du Bangladesh. Le lendemain après-midi, face à une hostilité croissante, d'autres militants l'ont convaincue de mettre fin à son jeûne pour éviter toute agression physique. Mais avant de se retirer, elle a publié un Manifeste queer bangladais de 178 pages (accessible via le QR code ci-dessous), le premier du genre dans ce pays de 172 millions d'habitants.

Sahara Chowdhury started her hunger strike from the Kendrio Shahid Minar, Dhaka. Image by Ahad. Used with permission.

Sahara Chowdhury Rebil a commencé sa grève de la faim au Central Shahid Minar à Dhaka. Image prise par Ahad taken le 10 octobre 2025. Utilisée avec permission.

Cette image d'une personne mourant de faim sous la pluie, exprimant sa rage par écrit, ne raconte pas une histoire de défaite. C'est l'histoire d'un mouvement qui agit comme le font les mouvements lorsque les institutions leur font défaut : en revenant à l'essentiel. Documenter. Nommer. Revendiquer son existence. En 2024, sur 70 incidents documentés de violence à l'encontre de personnes LGBTQI+ au Bangladesh, seuls 13 ont été officiellement enregistrés comme affaires pénales. La communauté continue néanmoins de documenter ces faits. Car la documentation, même sans retombées institutionnelles, constitue en soi une forme de résistance.

En 2016, le meurtre du militant pour les droits des personnes LGBTQI+ Xulhaz Mannan était un avertissement brutal adressé à la société civile progressiste du Bangladesh. Près de dix ans plus tard, la mort de Shakil Ahmed signale que ces mêmes forces sont toujours intactes, mais agissent désormais avec une coordination accrue, une portée technologique plus vaste et une indifférence de l'État. Cette crise n'a pas débuté en 2024. Le soulèvement n'a fait que l'accélérer.

Le mouvement queer du Bangladesh ne fait pas face à un ennemi unique. Il est confronté à une convergence de forces : une classe politique qui affiche sa crédibilité religieuse, un système de financement international en chute libre, un secteur des ONG qui se recentre sur sa propre survie, et une loi héritée de l'époque coloniale qui continue de criminaliser leur existence. Individuellement, chaque force est gérable. Ensemble, elles sont exténuantes. Tant que le Bangladesh ne s'attaquera pas à l'impunité qui se cache là-dessous, le mouvement continuera de survivre malgré l'État, plutôt qu'avec sa protection. La triste réalité est que survivre ne signifie pas être libre, et que le soulèvement de juillet 2024 n'a pas eu pour seul but la survie.

Commentez

Merci de... S'identifier »

Règles de modération des commentaires

  • Tous les commentaires sont modérés. N'envoyez pas plus d'une fois votre commentaire. Il pourrait être pris pour un spam par notre anti-virus.
  • Traitez les autres avec respect. Les commentaires contenant des incitations à la haine, des obscénités et des attaques nominatives contre des personnes ne seront pas approuvés.