Les attaques contre les identités trans deviennent un outil politique stratégique au Brésil

The trans flag under threat. Art made by Noor, used with permission

Illustration créée avec Noor. Utilisée avec permission.

Cet article fait partie de la série phare de juin 2026 « Diversité de genre », publiée sur Global Voices. Cette série explore la diversité de genre et la manière dont elle est menacée, protégée et préservée à travers le monde. Vous pouvez soutenir ce reportage en faisant un don ici.

En juillet 2022, Kim Flores s'est vu refuser une épilation à la cire à São Paulo en raison de son identité transgenre. Bien qu'elle ait pris rendez-vous, quand Flores est arrivée sur place, on l'a informée que l'établissement ne proposait ses services d'épilation à la cire qu'à celles qui sont « biologiquement femmes ». Flores, graphiste et créatrice de contenu vidéo pour les réseaux sociaux, a partagé son histoire (la vidéo originale a depuis été supprimée). Elle a laissé un avis sur Google décrivant l'incident et a publié des vidéos à ce sujet pour ses 10 000 abonnés sur TikTok.

Dans les jours qui ont suivi, les vidéos et l'avis publiés par Kim Flores ont été retournés contre elle. Ils ont été utilisés par des personnalités politiques et des influenceurs d'extrême droite pour semer la panique et discréditer la présence des femmes transgenres dans les espaces réservés aux femmes. Nikolas Ferreira, alors conseiller municipal de Belo Horizonte dans l'État du Minas Gerais, a republié la vidéo de Flores sur Instagram, ajoutant que Flores « s'identifie comme une femme, mais est un homme ».

Ferreira a été élu pour la première fois en 2020. Durant son mandat, il s'était déjà fait remarquer en s'adressant à une collègue transgenre, Duda Salabert, en utilisant des pronoms masculins et  en réaffirmant qu'il ne reconnaissait pas son identité de genre. Il a par la suite été condamné pour transphobie suite à ses propos publics concernant Salabert. Il a également été poursuivi pour avoir publié une vidéo exposant une jeune fille transgenre mineure dans les toilettes d'une école, vidéo qu’il prétendait avoir été filmée par sa propre sœur.

« Il est très commode pour [Ferreira] de continuer à diffuser des discours haineux contre les personnes transgenres et le militantisme transgenre, car ils prétendent protéger les femmes et les enfants », a déclaré Flores à Global Voices lors d'un entretien téléphonique. « Comme si les personnes trans représentaient une menace pour les femmes et les enfants. Elles servent de boucs émissaires. »

Ferreira, député de 29 ans, conservateur et religieux, est bien connu dans le paysage politique brésilien pour faire le buzz sur les réseaux sociaux afin d'accroître sa visibilité auprès de l'électorat. Selon une étude publiée en janvier par Zeeng, une société spécialisée dans les stratégies de marketing en ligne, il était le politicien le plus influent du Brésil au premier semestre 2025, avec une moyenne de 1 591 156 interactions par publication Instagram. Avec 22 millions d'abonnés sur la plateforme Meta, il est le deuxième politicien le plus suivi du Brésil, juste derrière l'ancien président Jair Bolsonaro, son allié. Il y a près de quatre ans, il comptait 3,5 millions d'abonnés.

Une panique morale

Au cours de la dernière décennie au Brésil, la transphobie est devenue l'un des principaux outils de désinformation, selon Caê Vatiero, journaliste trans et chercheur en médias. « C'est une stratégie qui consiste à désigner un bouc émissaire pour gagner des voix », a déclaré Vatiero à Global Voices. « Les personnes trans sont instrumentalisées pour susciter une panique morale, permettant ainsi aux politiciens de droite de dire : “Voilà ce que nous combattons.” »

Quelques mois après avoir lancé ses attaques contre Flores, Ferreira a été élu à  la Chambre des députés, obtenant 1,47 million de voix, le meilleur score du pays en 2022. Tout comme Bolsonaro, Ferreira doit sa notoriété en ligne à des discours qui exploitent les préjugés préexistants au sein de la société brésilienne, selon Caia Maria, militante trans et directrice de programme chez Intersexo Brasil.

« La droite ne se fait pas élire en trompant l'électorat », a déclaré Maria à Global Voices lors d'un entretien téléphonique. « Cela rejoint le désir de ces électeurs de revenir à une société qui a exclu les personnes trans de la vie publique. [Ils veulent] un retour à une époque où les femmes transgenres avaient peur d'aller au supermarché, d'accomplir les gestes les plus banals de leur quotidien, comme c'était le cas jusqu'à la fin du XXe siècle. »

Outre la vidéo de Ferreira, Flores a également été prise pour cible par d'autres influenceurs et personnalités politiques d'extrême droite, qui ont profité de l'occasion pour accroître leur présence sur les réseaux sociaux. Elle a porté plainte contre la plupart de ses détracteurs pour diffamation, et contre Ferreira pour « transphobie, discours de haine et atteinte à la dignité humaine », selon des documents judiciaires consultés par GV. En novembre 2025, Ferreira a été condamné à verser 40 000 BRL (environ 6 800 EUR) de dommages et intérêts à Flores. Il peut encore faire appel de cette décision.

Après la décision, Ferreira a commenté sur X (anciennement Twitter) que c'était désormais « un crime d'appeler un homme un homme » et qu'il était « puni pour avoir dit la vérité ». Sa publication a été vue plus de 1,3 million de fois.

« Il finit par devenir un martyr », a déclaré Flores. « C'est moins coûteux qu'une campagne [politique] car, au final, il se présentera comme un opposant au système, un défenseur de la liberté d'expression et de la famille traditionnelle. »

En fin de compte, les personnes trans subissent encore les conséquences de ces propos au quotidien. « Cela affecte tous les aspects sociaux. Par exemple, les personnes trans ne peuvent pas louer de logement. Nous sommes de plus en plus marginalisées », a déclaré Vatiero.

L'auteure a contacté Ferreira pour l'interroger sur son utilisation de la transphobie en ligne comme stratégie pour accroître son engagement sur les réseaux sociaux, mais n'a reçu aucune réponse avant publication.

Phobie virale

Les études sur l'utilisation de la transphobie comme tactique pour gagner en visibilité en ligne au Brésil sont peu nombreuses, mais Caia Maria, d'Intersexo Brasil, identifie le rejet public de tout mode de vie LGBTQ+ comme un outil ancien pour séduire l'électorat dans la sphère politique, notamment en période électorale. Citant la première marche pro-dictature de 1964, avant que l'armée brésilienne ne prenne le pouvoir pendant 21 ans, la « Marche de la Famille avec Dieu pour la Liberté », Maria affirme que les discours à forte connotation morale prononcés devant les masses sont généralement suivis d'attaques contre la démocratie.

Ajouter l'internet à l'équation accroît le potentiel de propagation des discours haineux. « Il est important d'aborder la manière dont les structures des géants de la tech reposent sur le racisme et la transphobie », a déclaré Vatiero. « Leur modèle économique permet à certains de s'enrichir grâce à la diffusion de la transphobie. Et aujourd'hui, on comprend que c'est extrêmement lucratif. »

Malgré la recrudescence des attaques, les élections de 2022 ont marqué un tournant pour les femmes trans en politique. Selon l’Association nationales des personnes transsexuelles et travesties (Antra), il y a eu 79 candidats trans cette année-là, soit une augmentation de 49% par rapport aux élections nationale de 2018, au cours desquelles Bolsonaro avait été élu président. Au total, quatre femmes trans ont été élues en 2022 : Erika Hilton et Duda Salabert au Congrès national, et Linda Brasil et Dani Balbi aux parlements de leurs États respectifs, Sergipe et Rio de Janeiro.

Les victoires historiques de Hilton et Salabert ont suscité des réactions hostiles. Une étude menée par Vatiero et Victória Ribeiro Carvalho à l'Université d'État de São Paulo (UNESP) a mis en évidence une série d'attaques transphobes à l'encontre des deux candidates. Entre août et novembre 2022, ils ont recensé 665 publications transphobes visant les femmes politiques, remettant en question leur genre ou utilisant des pronoms masculins pour les désigner. En tant que parlementaires élues, elles restent la cible d'attaques.

Natasha Ferreira, conseillère municipale élue à Porto Alegre en 2024, décrit cette augmentation des candidatures trans comme une réorganisation du mouvement LGBTQ+ visant à « contester des espaces et des secteurs que nous ne pouvions pas contester auparavant » en réponse au programme politique d'extrême droite et ouvertement anti-LGBTQ+ de Bolsonaro.

Councilwoman Natasha Ferreira (Photo: Lucas Orso/CMPA - Fair use)

Conseillère municipale Natasha Ferreira. Photo prise par Lucas Orso/CMPA. Utilisation loyale.

Natasha riposte à ces attaques par un programme qu'elle qualifie de « transparent », « favorable aux droits humains, avec un accent particulier sur les personnes LGBTQ+ » et « guidé par le féminisme comme outil d'émancipation ». La conseillère municipale estime que cette approche globale lui permet de lutter contre le harcèlement, voire de l'atténuer.

« Durant mon mandat, j'ai refusé d'être cataloguée ou réduite aux seules problématiques de la communauté LGBT », a déclaré Natasha. « Car je crois que nous, les personnes LGBTQI+, prenons les transports en commun, payons notre loyer et allons au marché. Ma position politique est plus large : il s'agit de siéger à la table des décisions et de dire : ma communauté n'est pas représentée ici, et je refuse de siéger à une table [exclusivement] réservée aux personnes LGBTQI+ car je ne suis pas isolée du reste de la ville. »

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Cet article a été réalisé dans le cadre du programme Feminist Journalist Fellowship, au sein d'une série mettant en lumière le travail de nos boursières, développée en collaboration avec Global Voices et Noor.

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