
Image fournie par SyriaUntold, utilisée avec permission.
Ce récit de Jonas Karlov et Roméo Kermarec a été publié initialement sur SyriaUntold le 6 février 2025. Cette version est republiée sur Global Voices dans le cadre d'un accord de partage de contenu.
Cet article fait partie de la série phare de juin 2026 « Diversité de genre » publiée sur Global Voices. Cette série explore la diversité de genre et la manière dont elle est menacée, protégée et préservée à travers le monde. Vous pouvez soutenir ce reportage en faisant un don ici.
Au troisième étage d'un immeuble résidentiel de Jaramana, au sud de Damas, en Syrie, une silhouette écarte discrètement un rideau pour observer la rue en contrebas. Un bref coup de fil suffit. L'autorisation de monter est accordée. Derrière la porte d'entrée, Maya apparaît. La jeune femme transgenre de 20 ans a mauvaise mine.
La veille, deux hommes lui ont tendu une embuscade à l'entrée de son immeuble. « Ils ont attendu que je rentre chez moi, puis m'ont traînée jusqu'à mon appartement tout en me lançant des insultes et en me plaquant la tête contre le sol », raconte-t-elle en fumant délicatement une cigarette à filtre violet.
Dans l'entrée de son petit studio, quelques mèches de cheveux témoignent encore de la violence de l'agression. Le côté gauche de son visage est marqué par des hématomes qu'elle est parvenue à atténuer grâce à son talent pour le maquillage. « Je rêve de quitter mon pays et de devenir maquilleuse » dit-elle avec un léger sourire, interrompu par une douleur dans le cou.
Sous le régime sanguinaire du dictateur Bachar el-Assad, tombé le 8 décembre 2024, les personnes transgenres étaient criminalisées. « Les lois visant la communauté LGBT n'ont pas changé depuis le mandat français », explique François Zankih, directeur du Guardians of Equality Movement (GEM), la première organisation soutenant cette communauté en Syrie. L'époque précoloniale était juridiquement plus permissive, marquée par une sorte de tolérance pragmatique. Après la fin du mandat et l'indépendance de la Syrie, le code pénal de 1949 a été promulgué. L'article 520 est devenu le principal instrument de poursuite judiciaire. « L'un des articles interdit le fait de s'habiller en femme, un délit passible de six à neuf mois de prison », ajoute Zankih.

Maya aimerait devenir maquilleuse, mais il n'est pas facile pour une femme trans de trouver du travail en Syrie. Jaramana, Damas, 12 octobre 2025. Photo prise par Roméo Kermarec, utilisée avec permission.
Maya a déjà subi cette peine. À son retour du Liban à ses 18 ans, après avoir fugué du domicile familial et passé quatre ans aux mains de proxénètes violents, elle a été emprisonnée. « J'ai passé plusieurs mois en prison à mon retour en Syrie, notamment dans un établissement réservé exclusivement aux femmes transgenres, où je ne pouvais même pas allonger les jambes », soupire-t-elle. « Les gardiens nous regroupaient pour pouvoir abuser de nous. Ils nous ordonnaient de les suivre dans leurs bureaux et nous forçaient à pratiquer des fellations », ajoute-t-elle, le regard presque impassible.
Une fois libérées de l'enfer carcéral des prisons d'Assad, les femmes transgenres syriennes se sont retrouvées condamnées à une autre forme d'enfermement, cette fois à ciel ouvert. « Pour mieux vivre, il faut vivre caché », pourrait-on dire. Dans cette société conservatrice, les regards dans la rue sont incessants ; leurs cartes d'identité portent même la mention « dysphorie d'identité de genre ». Maya ne compte qu'une poignée d'amis dans son quartier de Jaramana, pour la plupart issus de la communauté LGBTQ+. Le reste de ses interactions sociales se déroule en ligne, via les réseaux sociaux.
Pour de nombreux Syriens, la fuite de Bachar el-Assad vers la Russie a signifié la libération et le retour d'un sentiment de liberté après un demi-siècle de dictature totalitaire. Mais pour Maya, il n'y a jamais eu d'illusions quant à son sort. « Je savais que pour les femmes transgenres comme moi, tout serait pire qu'avant. Je m'attendais à être tuée. »
Demande d'aide
L'été dernier, alors qu'elle rentrait d'une fête d'anniversaire avec quatre amies transgenres, leur taxi a été intercepté à un point de contrôle des forces gouvernementales. « Le soldat a commencé à flirter avec nous, mais quand nous lui avons dit que nous étions transgenres, son attitude a changé. Il nous a insultées et nous a conduites au bureau du cheikh (autorité religieuse) le plus proche », raconte Maya.
« Je vais faire preuve d'indulgence envers vous, mais un autre ne l'aurait pas été », leur a dit le cheikh. Cela sonnait plus comme des menaces que comme de la compassion. Étape suivante : le commissariat. Elles y ont été retenues toute une journée. On leur a coupé les cheveux longs au couteau, puis on les a forcées à signer une déclaration s'engageant à ne pas « imiter une femme ». Depuis, Maya porte une perruque en permanence, par honte.

Maya chez elle à Jaramana, Damas, le 12 octobre 2025. Photo prise par Roméo Kermarec, utilisée avec permission.
Depuis l'arrivée au pouvoir d'une coalition de groupes rebelles islamistes en décembre 2024, GEM a recensé une quinzaine d'agressions visant des femmes transgenres. Ce chiffre est probablement sous-estimé, car rares sont celles qui osent parler des violences qu'elles subissent. « Nous avons enregistré des attaques perpétrées aussi bien par des forces liées au nouveau gouvernement que par des groupes armés druzes. Ils se battent entre eux, mais viser la communauté LGBTQIA+ constitue un point commun », déplore Zankih.
Au cours de l'année 2025, GEM a enregistré une augmentation de 60% des demandes d'aide d'urgence. « Quatorze années de guerre ont profondément radicalisé la société, et le pays a adopté des conceptions religieuses bien plus extrêmes », explique Zankih. Pour y répondre, GEM s'efforce d'accroître sa visibilité auprès des communautés concernées afin de mieux faire connaître le soutien qu'elle propose.

Un soldat a coupé les cheveux de Maya après avoir découvert qu'elle était une femme trans, puis l'a emmenée dans une cellule où elle a passé quatre jours. Jaramana, 12 octobre 2025. Photo prise par Roméo Kermarec, utilisée avec permission.
L'un des principaux défis auxquels sont confrontées les femmes transgenres est l'impossibilité de travailler et l'isolement forcé imposé par la peur de sortir en public. Maya ne quitte son appartement qu'en portant un hijab pour passer inaperçue, et uniquement pour se rendre à l'épicerie du coin acheter des produits de première nécessité. Elle ne peut pas compter sur sa famille pour payer son loyer : son père a porté plainte contre elle et l'a reniée. Résultat, elle est contrainte de se prostituer pour garder un toit au-dessus de sa tête. Via une application, elle rencontre discrètement des hommes qui viennent ensuite chez elle. Cela lui permet de gagner un revenu indispensable à sa survie. Elle m'a demandé de ne pas détailler le fonctionnement de cette activité ni des applications, afin de ne pas compromettre son « business ».
En réponse, l'organisation a mis au point un programme de formation pour aider les personnes trans à accéder à des opportunités de télétravail. « Nous accordons des subventions pour qu'elles puissent acheter un ordinateur et tout le matériel nécessaire. Le programme dure un an et vise à les affranchir de la discrimination sur le marché du travail », précise Zankih.

Deux hommes ont violemment agressé Maya sur le palier de son appartement. Les hématomes sur le côté gauche de son visage indiquent que sa tête a heurté le sol, et des cheveux arrachés jonchent encore le sol de son appartement. Photo prise par Roméo Kermarec, utilisée avec permission
Malgré cette aide, la plupart des personnes trans ne rêvent que d'une chose : fuir la Syrie. Depuis la chute du régime d'Assad, 400 femmes transgenres syriennes ont contacté Helem, une organisation de défense des droits LGBTQ+ au Liban, pour demander de l'aide afin de s'y réfugier. Parmi elles, l'organisation a recensé 32 arrivées en provenance de Syrie.
Mais le voyage est un projet dangereux qui nécessite de remettre sa vie entre les mains des passeurs. En décembre 2024, quatre personnes trans ont disparu alors qu'elles tentaient de rejoindre le Liban — il n'y a aucun rapport sur le sujet, mais c'est une histoire bien connue au sein de la communauté. Cela a profondément marqué Grace et continue de l'effrayer.
Thérapie de conversion
Grace n'ose pas prendre le risque. Enveloppée dans un grand manteau blanc qui contraste avec sa silhouette frêle, sa souffrance devient palpable dès les premières secondes de la conversation. « Je passe ma vie à jouer la comédie pour paraître hétérosexuelle. Je déteste mon apparence. Cela me déprime totalement », confie-t-elle à voix basse dans un café du vieux Damas.
Assise au fond du café, elle s'exprime d'une voix hésitante, par phrases très courtes. Malgré sa timidité évidente, Grace a refusé à plusieurs reprises de faire une pause au cours de son témoignage.

Grace, 18 ans, dans un café du vieux Damas. Elle fait partie de la communauté trans en Syrie. bien qu'elle n'ait pas achevé sa transition. Damas, 26 novembre 2025. Photo prise par Roméo Kermarec, utilisée avec permission.
Issue d'une famille religieuse et ayant perdu son père alors qu'elle était enfant, Grace vit avec sa mère, qui préfère ignorer la véritable nature de sa fille. À la maison aussi, la jeune femme a pris l'habitude de se glisser dans la peau de quelqu'un qu'elle n'est pas. Mais lorsque sa mère a découvert des messages intimes échangés avec un garçon, Grace a cessé de correspondre à l'image attendue d'elle, et des punitions ont suivi.
« Après avoir découvert ces messages, nous sommes allées chez mon oncle, qui m'a battue », raconte-t-elle en montrant des photos de son œil tuméfié et noirci. « Ensuite, elle m'a emmenée chez un psychologue pour que je suive une thérapie de conversion. Il a essayé de me faire culpabiliser et de changer mon orientation sexuelle. Je n'y suis jamais retournée. »
Ce type de thérapie est courant au sein de toutes les sectes en Syrie, et les traumatismes engendrés par ces pratiques vont parfois bien au-delà de la simple violence psychologique. « Nous avons recueilli de nombreux témoignages décrivant des épisodes de torture, notamment l'utilisation de câbles électriques, perpétrés par les psychologues eux-mêmes », explique François Zankih.

Maya, 20 ans, a été confrontée à maintes reprises à une violence inhumaine. Elle a passé deux ans en prison à Damas, Homs et Alep, où elle a subi des violences sexuelles de la part des gardiens. Jaramana, Damas, 12 octobre 2025. Photo prise par Roméo Kermarec, utilisée avec permission
Comme beaucoup de femmes transgenres, Grace trouve du réconfort auprès de ses amis en ligne. Elle a créé une page Instagram où elle se sentait libre de s'exprimer, mais celle-ci a rapidement été découverte par des camarades de classe. « À la sortie des cours, un garçon m'attendait et m'a poignardée au poignet. Après cela, les professeurs ont cessé de m'adresser la parole », raconte la lycéenne, le regard baissé.
Grace a du mal à envisager l'avenir, prise au piège entre une famille qui la rejette, un environnement scolaire violent et une société qui l'exclut. Elle se réfugie dans ses rêves, qui sont nombreux. « Je veux partir à l'étranger, faire ma transition, devenir pharmacienne, mais par dessus tout, monter mon propre groupe de musique. Quand je joue de la guitare, je suis heureuse et j'oublie tout. », dit-elle, en esquissant le premier sourire de la conversation. Puis elle marque une pause de quelques secondes avant d'ajouter : « Mannequin ! J'aimerais vraiment être mannequin ! »
À l'évocation de ce mot, Grace retrouve un sourire candide, une lueur de rêve enfantin qu'elle aurait dû pouvoir préserver. Pendant un moment, la violence de la réalité semble s'estomper. Le temps d'une rêverie, elle s'imagine ailleurs, perçue autrement, libre dans son corps et son image.
Elle n'a pas choisi le prénom « Grace » par hasard. Elle l'a emprunté à Grace Zak, un mannequin syrien, incarnation d'un idéal qui lui est refusé ici. Un prénom comme un refuge, une promesse silencieuse. Dans un pays qui tente de l'effacer, Grace se façonne une autre existence — fragile et tournée vers le soi — où, l'espace d'un instant, elle peut respirer et être elle-même.






