Le discours surmédiatisé sur l'IA touche le système de santé publique au Salvador

The collage image shows a robot acting as a doctor and holding a tablet. The robot is placed in front of El Salvador's flag.

Image par Global Voices sur Canva Pro.

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Cet article fait partie de la série « Perspectives humaines sur l'IA » d'avril 2026, publiée par Global Voices. Cette série vise à explorer l'utilisation de l'IA dans les pays de la majorité mondiale, comment son utilisation et son exécution affectent des communautés individuelles, ce que cette expérience implique pour les générations futures, et bien plus encore. Vous pouvez soutenir ce reportage en faisant un don ici.

Depuis le début de sa présidence, Nayib Bukele s'est présenté, ainsi que son gouvernement, comme un moteur d'innovation. En 2021, le Salvador a adopté la Loi Bitcoin, devenant ainsi le premier pays à reconnaître le Bitcoin comme monnaie légale. Cette régulation a été réformée en 2025, suite aux pressions du Fonds monétaire international concernant les risques liées à l'adoption du Bitcoin, le texte approuvé par l'Assemblée législative a alors rendu l'utilisation de la cryptomonnaie facultative et non plus obligatoire. 

La modernisation des processus et services du secteur public grâce à l'intelligence artificielle (IA) est devenue un autre aspect important de la politique de promotion de l'administration Bukele. En 2023, le gouvernement du Salvador a signé un accord avec Google confiant à l'entreprise technologique la mission d'accompagner la transformation numérique du secteur public du pays. En 2024, Google a ouvert un nouveau bureau au Salvador dédié à la fourniture de ces services.  Un accord similaire a été signé fin 2025 avec xAI pour lancer Grok for Education, une initiative qui devrait toucher 5 000 écoles et plus d'un million d'enfants.

En avril 2026, lors de la promotion du SovAI Summit, une conférence organisée au Salvador pour ceux qui ne veulent pas être « laissés pour compte par la stagnation réglementaire », Stacy Herbert, directrice du Bureau national du Bitcoin du Salvador, a déclaré dans un post sur X que le pays est « le bac à sable mondial de l'IA ». Elle a soutenu que « tandis que le reste du monde érige des barrières réglementaires autour de l'IA, le Salvador a choisi une voie plus audacieuse : l'intégrer pleinement dans une stratégie nationale pour un progrès humain rapide », faisant référence au cadre réglementaire du pays favorisant l'utilisation de l'IA.

Récit : Grâce à l'IA, le Salvador construit le meilleur système de santé publique au monde

Ce même mois, dans l'optique d'intégrer l'IA pour un « progrès humain rapide », le gouvernement du Salvador a annoncé le lancement de la deuxième phase de DoctorSV, une application de télémédecine initialement mise en œuvre en 2025 avec le soutien de la Banque de développement d'Amérique latine et des Caraïbes (CAF) et de Google.

Dans une allocution à la nation, Bukele — accompagné de Guy Nae, responsable du secteur public chez Google Cloud SpLatam ; Edgardo Von Euw, médecin spécialisé dans le secteur public et les applications de l'IA ; Stella Aslibekyan, docteure en épidémiologie ; et Pablo Bartol, responsable du développement social et humain à la CAF —  a insisté sur le fait que le système de santé publique que son gouvernement met en place grâce à l'IA révolutionne le secteur et deviendra une référence mondiale.

In the screenshot from the Press Office of El Salvador's YouTube video, President Nayib Bukele sits in the center, surrounded by four experts. The five together introduce the second phase of DoctorSV in an address to the nation.

Capture d'écran d'une vidéo YouTube partagée par le Bureau de presse du Salvador, où le président Nayib Bukele a annoncé, lors d'une allocution nationale, la phase 2 de DoctorSV. Usage loyal.

Von Euw a soutenu que l'assistant IA intégré à l'application de télémédecine permettra d'identifier les risques de maladies chroniques en analysant les dossiers médicaux via un questionnaire auquel les patients répondront, générant automatiquement des demandes d'analyses de laboratoire, sans qu'une consultation en présentiel soit nécessaire. Il a ajouté qu'une fois les résultats obtenus, l'assistant IA fournira un diagnostic au médecin, qui pourra intervenir via l'application. Il a également expliqué qu'en envoyant de messages et en planifiant des appels pour les médecins, l'asisstant IA contribuera à assurer le suivi des traitements par les patients. Bukele a décrit cette technologie comme « une personne » dédiée à garantir que chaque Salvadorien adhère à son traitement, un service qu'il estime que même le secteur privé ne peut offrir. 

Dans ce contexte, l'efficacité est directement liée à l'IA. Bukele a souvent évoqué le temps que les Salvadoriens gagneraient grâce à elle, tandis que Von Euw a affirmé qu'il s'agirait du premier système au monde à intégrer l'IA de manière « horizontale » du début à la fin — quelque chose que, selon Bukele, même les pays développés ne font pas encore.

Ce discours a également été repris par les médias locaux et ceux qui soutiennent Bukele, notamment le Diario El Salvador et le magazine colombien Semana. De la même manière, il a été partagé dans The Lancet, une revue médicale généraliste à comité de lecture, dans une publication affirmant que « le programme du Salvador offre un modèle replicable pour les initiatives visant à exploiter le potentiel de l'IA afin d'améliorer les soins de santé dans les contextes aux ressource limitées », des attentes également exprimées par la CAF.

Contexte de la situation

Pendant ce temps, médecins et professionnels de santé dénoncent la dégradation progressive du système de santé publique, avec une couverture insuffisante, une qualité des soins lacunaire, des pénuries de matériel médical et un manque de transparence des politiques de santé — Selon eux, cette situation nuit tant aux professionnels de santé qu'à la population en général. Le gouvernement de Bukele a procédé à de nombreux licenciements dans le secteur public, avec plus de 7 700 suppressions de postes recensées en 2025.

Rafael Aguirre, secrétaire du Syndicat des médecins et des travailleurs de la sécurité sociale (SIMETRISSS), et Iván Solano, président du Collège des médecins, ont également mis en garde contre une possible privatisation du système de santé public avec la loi de 2025 sur la création du réseau hospitalier national — ils estiment que cette réglementation renforce la concentration des pouvoirs entre les mains de l'Exécutif et pourrait exercer un contrôle plus strict sur les professionnels de santé.

En réaction à l'annonce de la deuxième phase de DoctorSV, Aguirre a souligné que l'absence de contact direct limite l'évaluation clinique globale, ce qui peut entraîner des erreurs ou des retards dans la détection des complications. La prise en charge des maladies chroniques, fait-il remarquer, repose en grande partie sur un suivi médical direct et une évaluation régulière des antécédents médicaux du patient.

Dans une interview accordée à la BBC, Solano a déclaré : « Nous ne sommes pas en désaccord avec DoctorSV ; ce que nous contestons, c'est le traitement préférentiel accordé à cette plateforme, tant au niveau du budget que des fournitures. » Il a toutefois reconnu que, pour certains Salvadoriens, l'application pourrait constituer une solution immédiate. Solano a également exprimé des inquiétudes quant au financement de l'application, comme les ressources proviennent d'un prêt et non de fonds publics durables sur le long terme. Aguirre a ajouté qu'avec le lancement de cette application, le Salvador est redevenu un « laboratoire d'expériementation », comme ce fut le cas avec le Bitcoin.

Des experts en cybersécurité ont averti qu'« il n'existe pas encore suffisamment d'informations pour garantir que l'outil protégera adéquatement les dossiers médicaux des citoyens ». Par le passé, la protection de la vie privée a posé problème avec d'autres applications soutenues par le gouvernement au Salvador. En 2021, des hommes et femmes d'affaires, des journalistes et des militants des droits humains ont signalé que leurs données personnelles étaient utilisées sans leur autorisation dans le portefeuille électronique El Chivo. Des institutions gouvernementales ont également été victimes de piratages informatiques à plusieurs reprises en 2024.

Dans son allocution à la nation, Bukele a mis en avant ce qu'il considère comme la bonne réputation de son gouvernement en matière de politiques de sécurité, pour faire allusion à l'impact réputationnel du lancement du système de santé assisté par l'IA.  Soulignant le potentiel de ce système pour faire du pays une référence régionale et internationale, il a lié l'engouement autour de l'IA aux affirmations de son administration quant à sa réussite avérée.

Certaine personnes ont tenté de reproduire et célébrer la politique de sécurité du gouvernement — soutenue par un état d'exception de 2022 toujours en vigueur — pour ses résultats rapides, mais elle est largement remise en question en raison d'allégations de violations des droits humains, notamment l'utilisation du logiciel espion Pegasus pour surveiller des journalistes.

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