Les coûts cachés de la prolifération des centres de données en Asie

A data center.

Un centre de données. Image sous licence Creative Commons CC BY-NC-ND 3.0. Les droits d'auteur appartiennent à Wim Klerkx

Cet article fait partie de la série « Human perspectives on AI. » (Perspectives humaines sur l’IA). Cette série permettra de mieux comprendre comment l’IA est utilisée dans la plupart des pays du monde, comment son utilisation et sa mise en œuvre affectent les différentes communautés, ce que cette expérience en matière d’IA pourrait signifier pour les générations futures, et bien plus encore. Vous pouvez soutenir cette couverture médiatique en faisant un don ici.

En Amérique latine, l'essor des centres de données a suscité un vaste débat public et une forte opposition : certaines communautés ont poursuivi les géants de la technologie en justice, parvenant ainsi à bloquer des projets abusifs, tandis que d'autres ont contraint les entreprises à revoir et à réévaluer leurs projets. Les gouvernements de la région, bien que lentement, commencent à envisager la mise en place de règles et de réglementations. En Asie — autre pôle international de développement des centres de données, ce débat n'en est qu'à ses débuts. 

Des centres de données situés sous les tropiques en Malaisie aux centrales à charbon du Kazakhstan, en passant par les régions de l’Inde touchées par la sécheresse, les gouvernements se livrent à une course effrénée pour attirer des investissements dans les centres de données, alors que peu de mécanismes sont en place pour évaluer l’impact ou limiter les dommages environnementaux et sociaux. Bon nombre de ces pays n’imposent aucune obligation d’étude d’impact environnemental, et les cadres réglementaires, lorsqu’ils existent, accusent un retard de plusieurs années par rapport au rythme des constructions. Les communautés les plus touchées sont rarement consultées. C’est en grande partie pour cette raison que les géants internationaux de la technologie se tournent vers cette région : moins de réglementations et moins de résistance de la part des populations signifie un processus de mise en œuvre plus facile et de meilleurs résultats financiers. 

Alors que les entreprises et les gouvernements poursuivent leurs projets sans véritable encadrement, les experts mettent en garde contre un coût potentiellement élevé. Outre les risques bien documentés liés à la pollution environnementale et sonore, certains observateurs craignent que l’essor actuel de l’IA ne soit pas durable, arguant que l’expansion rapide des centres de données conduira à un problème de surcapacité, laissant ces installations comme autant de monuments vides témoignant de l’engouement passé. Les évolutions rapides dans le développement du matériel et des logiciels signifient également que certains de ces centres seront obsolètes peu après leur achèvement, ce qui augmente le risque que les pays du Sud se retrouvent avec des infrastructures obsolètes et coûteuses, sans aucune possibilité de recours. 

Comme l'a expliqué Steven Gonzalez Monserrate, chercheur en ethnographie spécialisé dans les infrastructures cloud et auteur de l'ouvrage « Cloud Ecologies » (Écologies du cloud), dans une interview accordée à Global Voices :

Ce que l'on observe actuellement avec l'intelligence artificielle (IA) est vraiment inquiétant, car on construit des centres de données dédiés à l'IA, alors que l'IA elle-même n'est pas encore rentable. Et lorsqu’on donne son accord pour la construction d’un centre de données, il faut plusieurs années pour le construire. On espère donc simplement que d’ici là, l’IA deviendra rentable. Mais rien n’indique que cela se produira. Il se pourrait donc que le centre de données soit à moitié construit, puis abandonné, qu’il soit passé en perte et qu’il finisse en ruines. C’est tout à fait possible.

Dans cet article, Global Voices présente des témoignages provenant de plusieurs pays d’Asie, afin d’examiner l’impact de la prolifération des centres de données sur les citoyens, la manière dont les gouvernements font face à cette expansion croissante et les mesures prises par les communautés pour l’affronter. Découvrez  ici comment les communautés d’Amérique latine gèrent ce même enjeu.

Asie du sud

L'Inde connaït actuellement une vague d'implantation et d'expansion rapide de centres de données. Des mégapoles telles que Mumbai, Chennai, Bengaluru et Delhi connaissent toutes une augmentation fulgurante de la construction, alors que les géants mondiaux de la technologie se bousculent pour implanter leurs infrastructures sur l'un des marchés numériques qui connait la croissance la plus rapide au monde. Mais derrière les gros titres consacrés à ces investissements, une réalité plus complexe se dessine, dans laquelle les coûts de cet essor pèsent de manière disproportionnée sur les communautés les moins à même de les supporter.

K T Rama Rao, Minister of IT, Municipal Administration and Urban Development, Industries and Commerce, Public Enterprises, Sugar, Mines and Geology, and Non-Resident Indian Affairs of Telangana, India., speaking during the session Global Tech, Local Solutions: Artificial Intelligence at the Annual Meeting 2018 of the World Economic Forum in Davos

K. T. Rama Rao, ministre des Technologies de l'information, de l'Administration municipale et du Développement urbain, de l'Industrie et du Commerce, des Entreprises publiques, du Secteur sucrier, des Mines et de la Géologie, ainsi que des Affaires des Indiens non résidents de l'État du Telangana, en Inde, s'exprimant lors de la session intitulée « Global Tech, Local Solutions : Artificial Intelligence » (Technologies mondiales, solutions locales : l'intelligence artificielle) lors de la réunion annuelle 2018 du Forum économique mondial à Davos. Image via Flickr. Licence CC BY-NC-SA 2.0.

En Inde, la plupart des tensions tournent autour d'un seul enjeu : l'eau.

Un seul centre de données de 1 MW peut consommer environ 26 millions de litres par an. Si l’on passe à une installation de 30 MW, ce qui devient la norme, plus de 2 millions de litres pourraient être prélevés du sol chaque jour. Tous les grands pôles de centres de données indiens sont situés dans des régions déjà soumises à un stress hydrique sévère. Dans le district de Gautam Buddha Nagar, en Uttar Pradesh, où les centres de données se sont regroupés pour former un « corridor numérique », le pompage des eaux souterraines a dépassé 104 % des niveaux durables. Les habitants de la colonie voisine de Khora paient désormais 1 500 INR (16,89 USD) pour seulement 500 litres d’eau livrés par camion-citerne, les puits forés locaux s’étant asséchés. 

Indian residents cluster around a water tank after a drought dried up local boreholes.

Des habitants indiens se rassemblent autour d'un réservoir d'eau après qu'une sécheresse a asséché les forages locaux. Capture d'écran tirée de YouTube.

La situation en matière de foncier et d’emploi n’est pas moins préoccupante. À Tarluwada, dans l’Andhra Pradesh, on a proposé aux agriculteurs 2 millions de roupies (24 000 dollars) par acre pour des terres dont la valeur marchande s’élève à 11,5 millions de roupies (122 200 dollars). Cet écart considérable a donné lieu à des allégations de coercition et à des recours judiciaires. Et une fois les travaux terminés, les retombées en matière d’emploi sont au mieux modestes : le site de Microsoft à Mekaguda ne devrait créer qu’environ 180 emplois permanents. Cela met en évidence la nature même de ce secteur, hautement automatisé et à forte intensité capitalistique, ce qui soulève la question de savoir s’il est réellement bénéfique pour les communautés locales.

Tout cela se déroule dans un vide réglementaire. La politique nationale indienne relative aux centres de données, élaborée en 2020, n'a jamais été finalisée. Aucune étude d'impact environnemental n'est obligatoire pour l’autorisation de nouvelles installations, et les centres de données échappent actuellement à certaines exigences des autorités chargées de la lutte contre la pollution concernant leurs systèmes d’alimentation de secours. Les investissements progressent plus vite que les règles censées les encadrer.

Asie du Sud-Est

L’Asie du Sud-Est est depuis longtemps une destination internationale de choix pour les centres de données, mais son paysage évolue rapidement. Alors que Singapour était autrefois le leader régional en matière de centres de données, les autorités ont instauré en 2019 un moratoire sur leur développement afin de protéger les ressources foncières et hydriques limitées de la ville, ainsi que sa souveraineté économique. Après une pause d’un an, les autorités ont levé ce moratoire, mais ont instauré une réglementation extrêmement stricte afin de privilégier les centres de données « verts ». Depuis l’essor de l’IA, ces réglementations se sont encore renforcées.  

Google Data Center Malaysia | Elmina Business Park

Centre de données de Google en Malaisie, situé dans le parc d'activités d'Elmina. Capture d'écran tirée de YouTube.

Singapour ayant renoncé à développer davantage ses centres de données, une grande partie de ces investissements a été réorientée vers la Malaisie, la Thaïlande et l'Indonésie.

Cette initiative s'accompagne de certaines difficultés, principalement dues à la chaleur intense et au taux d'humidité élevé qui règnent sous les tropiques. Comme l'a expliqué Steven Gonzalez dans une interview accordée à Global Voices :

« Ce qui est intéressant, c’est que cela pose en réalité un problème, car la conception des centres de données ne leur permet pas de fonctionner correctement sous les tropiques. C’est très, très, très coûteux, car la consommation d’électricité est bien plus élevée en raison de l’humidité de l’air. C’est pourquoi de nouveaux types de construction et de technologies ont été mis au point pour permettre l’exploitation d’un centre de données tropical dans cette région. C’est donc pour cette raison que la Malaisie connaît actuellement un véritable boom dans la construction de centres de données, car Singapour a pratiquement atteint ses limites. »

Tout le monde n'est pas ravi de cette « innovation » qui s'installe dans la région. En février 2026, des habitants de Johor, en Malaisie, ont organisé la première manifestation du pays contre l'expansion rapide des centres de données. Les participants ont justifié ces manifestations en invoquant des préoccupations liées à la pollution et des craintes concernant la pénurie d’eau.

The Karawang International Industrial City in West Java, Indonesia.

La ville industrielle internationale de Karawang, dans la province de Java occidental, en Indonésie. Capture d'écran tirée de YouTube.

L'Indonésie est confrontée à une crise similaire, certains affirmant n'avoir pas eu leur mot à dire dans les accords conclus par le gouvernement pour la construction de centres de données sur des terres communautaires. Ces centres suscitent également des inquiétudes quant à la pénurie d'eau dans l'archipel, où certaines îles sont confrontées à des sécheresses persistantes.

Une autre question se pose : les infrastructures de l’Asie du Sud-Est seront-elles capables de soutenir une croissance aussi massive. Un rapport de Wood Mackenzie, une société internationale spécialisée dans l’énergie, estime que les besoins énergétiques des centres de données devraient quadrupler en Asie du Sud-Est, passant de 2,6 GW à 10,7 GW entre 2025 et 2035. Cela pourrait exercer une pression considérable sur les réseaux électriques et même entraîner une hausse des prix pour les populations locales.

Asie centrale

Les États d’Asie centrale accélèrent également la construction de nouveaux centres de données afin de tirer parti de la demande croissante en puissance de calcul pour les services numériques et l’intelligence artificielle. Les leaders régionaux, le Kazakhstan et l’Ouzbékistan, s’efforcent d’attirer les investissements étrangers et locaux et de s’imposer comme des pôles numériques, soulignant ainsi l’importance des centres de données pour stimuler le développement économique. Les préoccupations environnementales et énergétiques sont rarement évoquées, étant donné que les centres de données à grande échelle sont encore en cours de construction et constituent une nouveauté dans la région ; le débat sur leur impact négatif sur l’environnement et l’épuisement des ressources est absent du discours public dominant. 

A Google data center.

Un centre de données Google. Capture d'écran tirée de la chaîne Google Sustainability sur YouTube.

On peut citer à titre d’exemple la Data Center Valley, un projet phare du gouvernement kazakh visant à créer un pôle de centres de données, qui doit voir le jour dans la ville d’Ekibastuz, à l’est du pays. Destiné à devenir un pôle informatique international à part entière, ce projet devrait s’appuyer sur le charbon, une source d’énergie très polluante, pour produire son électricité, et nécessiterait une puissance maximale de 300 MW. Cela n’augure certainement rien de bon pour les habitants d’Ekibastuz, qui souffrent déjà de la pollution atmosphérique causée par les usines industrielles à charbon situées à proximité. La ville figure d’ailleurs sur la liste des localités présentant des « niveaux élevés de pollution [atmosphérique] ». 

Un autre mégaprojet est le Centre de données Akashi situé près de la capitale Astana. Il s’agit du premier et unique centre de données de niveau IV de la région, qui devrait devenir le plus grand de la région à son achèvement, fin 2026, avec 4 200 racks. Les exploitants prévoient de construire une centrale électrique dédiée fonctionnant au gaz d'une capacité pouvant atteindre 1 GW, une décision pour le moins surprenante étant donné que le reste du pays est confronté à un déficit énergétique croissant et à une pollution atmosphérique due à l'utilissation intensive du charbon pour la production d'énergie. 

En Ouzbékistan voisin, le gouvernement s'est associé à la société chinoise Shanghai LinkWise Data pour construire un centre de données hyperscale dédié à l'intelligence artificielle et aux technologies de calcul intensif dans la région du Karakalpakstan, au nord-ouest du pays. Une fois achevée, cette installation atteindra une capacité de 300 MW et deviendra l'un des plus grands centres de données de la région. Elle sera alimentée par la centrale thermique de Takhiatash, qui utilise du gaz naturel pour produire de l'électricité, bien qu'il soit prévu de recourir à l'hydrogène, à l'énergie solaire et à l'énergie éolienne à l'avenir. 

A satelite view of the Aral Sea between 1989 and 2014, highlighting the extreme shrinkage.

Une vue satellite de la mer d'Aral en 1989 et en 2014, mettant en évidence son rétrécissement extrême. Image tirée de Wikimedia Commons. Domaine public.

L'absence de débats sur l'impact environnemental de ce projet, qui nécessite d'importants engagements en matière d'eau et d'énergie, est déconcertante, compte tenu des graves problèmes de  pénurie d'énergie et d'eau que connaît l'Ouzbékistan. Le problème de pénurie d'eau est particulièrement criant au Karakalpakstan, où se trouve la mer d'Aral asséchée et où les difficultés liées à la pénurie d'eau sont aiguës. 

Considérée comme l'une des régions les plus vulnérables au changement climatique, et confrontée à une croissance démographique et économique rapide, l'Asie centrale est aujourd'hui confrontée à des problèmes liés aux pénuries d'eau et d'énergie qui mettent en garde contre la construction précipitée de centres de données à grande échelle sans une évaluation adéquate de leur impact à long terme. 

Dans chacune des régions susmentionnées — l'Asie du Sud-Est, l'Asie du Sud et l'Asie centrale —, les gouvernements s'empressent d'accueillir les investissements dans le secteur des technologies, sans se soucier de leurs répercussions sur les communautés voisines. En Amérique latine, certaines communautés ont riposté et, dans certains cas, ont obtenu gain de cause.

L'Asie n'en est qu’au début de sa confrontation avec l'essor des centres de données. Reste à voir si les gouvernements de la région tireront les leçons de cette expérience ou s'ils répéteront les mêmes erreurs au nom du développement et de l'innovation. Ce qui est certain, c'est que le coût d'une mauvaise gestion ne sera pas supporté par les géants de la technologie qui construisent ces installations, mais par les populations qui vivent à leur pied.

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