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Fidji : Débat autour d'un rapport d'Amnesty International

Les blogueurs fidjiens et du Pacifique ont ouvert le débat autour d'un rapport récemment publié par Amnesty International faisant le point sur les droits de l'homme dans l'état insulaire, depuis l'abrogation de la constitution par le président du pays, le 10 avril dernier.

Le rapport intitulé Fidji : Le paradis perdu, affirme que depuis que la constitution a été invalidée, le gouvernement militaire de Fidji a réduit la liberté d'expression, de mouvement et de rassemblement, ainsi que le droit à un procès équitable tout en multipliant les détentions arbitraires. Le gouvernement a aussi fait brièvement emprisonner jusqu'à 40 personnes, parmi lesquelles des avocats, des membres de l'opposition, des hauts-dirigeants de l'église méthodiste et 20 journalistes. Le rapport prend en compte les arrestations et autres atteintes à la liberté ayant eu lieu jusqu'au mois de juillet dernier.

Le chef de l'armée de Fidji, Frank Bainimarama, est arrivé au pouvoir lors du coup d'état de décembre 2006, qui a vu dissoudre le parlement et le gouvernement de Laisenia Qarase. Le 9 avril 2009, trois juges ont statué sur l'affaire portée en justice par Qarase et estimé que la prise de pouvoir était illégale. Les juges ont demandé à Bainimarama de se retirer et au président de Fidji de nommer un gouvernement provisoire afin de mener le pays à des élections. Le 10 avril, le président déclarait ne pas avoir le pouvoir de nommer un nouveau gouvernement; à la place, il invalidait la constitution fidjienne datant de 1997, limogeait l'ensemble du corps judiciaire et nommait Bainimarama pour 5 ans, programmant des élections pour 2014.

L'une des premières tâches de Bainimarama fut de promulguer, pour une durée de 30 jours renouvelables, une série de mesures relatives à l'état d'urgence, appelées PER, destinées à ” maintenir la sécurité publique ” et autorisant le gouvernement à, entre autres, imposer des couvre-feux, limiter les déplacements et maintenir des personnes en détention jusqu'à 7 jours sans charges.

En juillet, le gouvernement annonçait qu'il prolongerait les PER jusqu'à décembre 2009. Amnesty International appelle le gouvernement à suspendre immédiatement ces mesures.

Extrait du rapport :

Le harcèlement et la détention arbitraire qu'infligent actuellement les autorités aux journalistes, avocats, clergé et détracteurs du gouvernement, en vertu des dispositions relatives à l'état d'urgence, n'ont pour autre but que de supprimer la liberté d'expression, ainsi que toute forme de dissidence.

Le rapport réserve tout spécialement quelques-unes de ses critiques à la dénonciation de la pression exercée sur la presse du pays. L'organisation met en avant les décrets non-constitutionnels qui autorisent le gouvernement à faire interdire toute publication qui imprimerait des articles négatifs. Le gouvernement s'est également octroyé le pouvoir d'introduire des censeurs dans des salles de rédaction un peu partout dans le pays.

Le rapport affirme aussi que le gouvernement fait pression sur le corps judiciaire.

Le pouvoir fidjien estime que le rapport n'apporte que de très faibles preuves relatives aux prétendues atteintes aux droits de l'homme portées par l'armée.

Dans un commentaire laissé sur le blog Soli Vakasama, Tui soutient [en anglais] que c'est une bonne chose que quelqu'un ait commencé à recenser les abus du régime de Bainimarama.

L'incursion d’Amnesty International dans les affaires politiques fidjiennes doit être bien déprimante pour le régime illégal. Ils vont, à présent, devoir rendre compte à quelqu'un de leur total mépris des droits humains et civiques à Fidji. Ils doivent expliquer pourquoi ils n'autorisent à véhiculer qu'une seule version de l'histoire. Avec l'intervention d’Amnesty International, le régime illégitime doit s'expliquer sur les mauvais traitements infligés aux femmes, la torture de civils voire leur meurtre. N'est-il pas étrange que la première ligne de défense du régime soit, comme l'a déclaré l'inculte secrétaire permanent à l'Information, d'obliger les gens à présenter des preuves des abus dont ils ont été victimes ? Je me demande sur quelle planète vit Leweni car nous savons que les mesures relatives à l'état d'urgence sont toujours en vigueur et constituent une preuve suffisante de n'importe quelle sorte d'abus. Je me réjouis de ce qui se passe après cela à Fidji car des têtes vont bientôt commencer à tomber, et il ne s'agira pas de celles de gens du peuple mais des membres de ce régime illégitime et de son cerveau Bainimarama.

No Right Turn, un blog néo-zélandais, qualifie le rapport – qui parle également d'abus relevés lors du coup d'état de décembre 2006 – de ” lecture désagréable ” [en anglais].

Alors que le régime fidjien fait figure d'amateur en matière d'oppression, il a réussi à créer un climat de peur parmi des gens intimidés par des ” méthodes dignes de la Gestapo “, comprenant des menaces, des arrestations, des détentions arbitraires, des interdictions de voyager et, même, des attaques menées contre des domiciles. Selon Amnesty, plus d'un millier de personnes ont été traînées jusqu'à des baraquements de soldats où elles ont été battues, forcées de suivre les entraînements militaires, déshabillées et violées. L'une d'entre elles, au moins, est morte suite à ces mauvais traitements, mais au lieu d'être jugés et déclarés coupables, ses meurtriers ont été relâchés sur ordre du régime. Les médias sont soumis à la censure et n'ont le droit que de donner de ” bonnes nouvelles ” au sujet du pouvoir en place et des événements internationaux. Le système judiciaire a été corrompu et transformé en jouet du régime. L'autorité de la loi n'existe plus. A la place, tout est assujetti au jugement arbitraire de ceux qui ont le pouvoir.

Cela ne se passe pas dans un pays lointain comme la Chine ou le Zimbabwe, cela se passe juste à notre porte, dans l'un des plus grands pays du Pacifique. Et on dirait qu'il n'y a pas grand chose à faire pour empêcher tout ça.

Bainimarama a justifié son intervention de décembre 2006 en affirmant que le précédent gouvernement était corrompu et que l'ancien premier ministre Qarase ne gouvernait qu'en faveur de la population autochtone de Fidji, aux dépens des Indo-Fidjiens, descendants des serviteurs amenés dans les îles par les administrateurs coloniaux britanniques. Les aborigènes fidjiens constituent un peu moins de 60 % de la population alors que les Indo-Fidjiens représentent globalement 37 %.

Le blog Fiji : The way it was, is and can be [en anglais] relève que ce contexte historique n'apparaît pas dans le rapport d’Amnesty International.

En ce qui concerne le rapport en lui-même, je ne peux que dire que je suis très déçu par Amnesty International, une organisation que j'admire et soutiens financièrement depuis des années. Tout est dit dans le titre : ” Fidji : le paradis perdu. Histoire des violations des droits de l'homme avril-juillet 2009 “. Le chercheur et auteur du rapport est un Fidjien d'origine du nom d'Apolosi Bose. Il s'est basé sur 80 interviews de journalistes, avocats et autres, tous hostiles au gouvernement intérimaire, principalement réalisés lors de son séjour à Fidji du 4 au 18 avril dernier, et sur des informations récoltées en 2008-2009 auprès d'” activistes d'Auckland, de Sydney, de Melbourne et de Londres “. Lors de sa visite à Fidji en avril, interviennent simultanément l'abrogation de la constitution de 1997 et la promulgation d'arrêtés relatifs à l'état d'urgence. En dehors de la période ayant immédiatement fait suite au coup d'état, il s'agissait de l'époque la plus agitée des six dernières années…

Il y a eu des atteintes portées aux droits de l'homme à Fidji et toutes n'ont pas été correctement traitées par le gouvernement. Il y a également eu des abus de fonction perpétrés par des opposants au gouvernement. Ce genre de choses se produit au lendemain de coups d'état. Tous ces événements doivent être replacés dans leur contexte, être jaugés objectivement ; comparés aux abus qui ont précédé le coup d'état ; et considérés par rapport au futur : Où en est Fidji aujourd'hui et comment pouvons-nous l'aider à évoluer vers un futur meilleur ? L'enquête d’Amnesty International ne fait aucune de ces choses. C'est un rapport fait par et sur les ” activistes “, à destination d'un auditoire international, et il sera utilisé par ceux-ci pour isoler un peu plus Fidji en vertu de raisons inutiles.

Deux blogueurs extérieurs à Fidji discutent de la véracité et de l'importance des récents reportages faisant état de violations des droits de l'homme par le gouvernement fidjien.

L'auteur du blog australien QBrand QBlog se demande [en anglais] pourquoi les gens de son pays s'excitent au sujet des problèmes en Birmanie, mais ignorent les abus suspectés à Fidji.

Cela devient de plus en plus difficile de comprendre l'attitude de beaucoup d'Australiens envers notre voisin insulaire fidjien. En dépit de preuves évidentes de la nature répressive du régime de Bainimarama, la plupart de ce que j'entends concerne le faible coût des billets d'avion et les préférences en matière d'hôtel.

Côté image de marque, quelles sont les forces qui nous poussent à continuer de voir Fidji comme un gentil et somnolent paradis tropical alors qu'on s'agite autour de la question des droits de l'homme en Birmanie et au Zimbabwe, ou au sujet de la censure des médias en Chine ?

Est-ce simplement une question de proximité ? Ou bien y-a-t-il tant d'Australiens et d'entreprises australiennes qui ont des intérêts commerciaux à Fidji qu'ils tentent d'excuser Bainimarama et sa junte militaire ?

Le blog Café Pacific, publié par un journaliste et universitaire basé en Nouvelle-Zélande, critique [en anglais] les médias du Pacifique qui se focalisent sur les abus commis à Fidji tout en ignorant les violations des droits de l'homme perpétrées depuis des décennies au Timor oriental.

Ça empeste l'hypocrisie. Pendant que l'Australie, la Nouvelle-Zélande et les médias poussent les habituels bêlements face aux violations des droits de l'homme à Fidji, ils gardent le silence au sujet du combat pour la justice actuellement mené par des Est-Timorais, qui ont souffert de terribles violations de leurs droits  depuis plus de 40 ans.  Les abus présumés commis à Fidji sont une cible facile – plus difficile à viser, le haut-commandement de l'armée indonésienne, qui a du sang sur les mains depuis le début de l'aventure coloniale au Timor oriental, continue d'agir en toute impunité. La commission Vérité du Timor-Leste demande la mise en place d'un tribunal international et la formation d'une ” commission pour les personnes disparues ” reste du domaine du rêve.

[Note de l'auteur de cette revue de blogs aux rédacteurs, rédacteurs web, journalistes, ONG et agences de presse : les expressions ” paradis perdu “, ” troubles au paradis ” et autres termes du même genre, devraient être proscrits des futurs reportages réalisés sur Fidji. Faire usage de ce type tranquille d'analogie est déjà en soi une insulte aux Fidjiens.]

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