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Malaisie : Les souffrances de la tribu des Penan

La tribu des Penan, un peuple indigène de l'Est de la Malaisie [et de l'île de Bornéo] , a occupé cette année un espace considérable dans la presse et les blogs malaisiens. Kopi Sejuk (“café glacé”) écrit [tous les blogs cités sont en anglais sauf mention contraire] :

Par un dimanche matin ensoleillé de l'année dernière, Cynthia (le nom a été changé), 16 ans, est montée dans un 4 x 4 affrété par la compagnie forestière Samling pour conduire les élèves à l'école secondaire de Long Lama depuis sa “maison longue” [habitat traditionnel] de Long Kawi, dans le Baram moyen, à Sarawak.

Toutefois, le chauffeur n'a pas emmené directement à l'école ses passagers – deux garçons et trois filles. Il s'est arrêté à un camp de bûcherons et a dit aux élèves qu'ils devraient y passer la nuit.

«Il était environ 16 heures. Bien que l'école ne soit pas loin du camp, le chauffeur n'a pas voulu continuer la route Les garçons et les filles ont été séparés dans deux chambres. J'étais avec ma petite soeur et une autre fille.

Quand la nuit est tombée, les hommes du camp se sont mis à boire. Au milieu de la nuit, plusieurs hommes sont entrés dans notre chambre. L'un deux m'a traînée hors de la chambre et m'a emmenée dans les buissons derrière le camp». C'est ainsi que Cynthia évoque son supplice. Aucun mal n'a été fait aux deux autres filles.

Photo publiée avec l'aimable autorisation de Borneo Project

Ces accusations ont été rapportées initialement par le Fonds Bruno Manser (BMF), une ONG de protection de la nature et de l'environnement. A la suite de quoi, des journaux de Malaisie ont fait leurs gros titres sur les accusations de viols par les employés de deux compagnies forestières. BMF a rapporté que :

Les femmes Penan de la zone du Baram moyen de Sarawak ont lancé un cri d'alarme à la communauté internationale, au sujet d'agressions sexuelles commises par des ouvriers de compagnies forestières, dans les forêts primaires de l'Etat oriental de la Malaisie.

Le blogueur et activiste malaisien Joseph Tawie écrit sur son blog, the Broken Shield («Le bouclier brisé») :

S'agissant des cas de viols de filles Penan, le gouvernement était obligé de démentir qu'il existe une chose pareille, car il ne voulait pas que cette affaire éclate, par crainte des répercussions internationales. D'abord, ils ne veulent pas que le monde sache que les Penans ont été dépouillés de leur moyens de subsistance quand leurs territoires «pemakai menua» et leurs terres ancestrales ont été confisqués pour cultiver des plantations de palmier à huile et d'acacia, et que leurs forêts, source de leur alimentation, sont détruites. Si les souffrances des Penans devaient être révélées, alors nos licences d'exportation de bois exotiques et d'huile de palme pourraient être résiliés par l'Union Européenne, les USA et le Japon.

Photo publiée avec l'aimable autorisation de the Trade Environment Database.

Taib Mahmud en révèle même davantage sur son blog, the Sarawak Headhunter («Le chasseur de têtes de Sarawak») :

Lorsque Chee How (l'assistant personnel de Taib Mahmud) est retourné à Kiching, il a confirmé que les tribus locales de Penans lui avaient raconté l'histoire d'une fille de 15 ans violée par des agents de sécurité, et qu'un garçon de 6 ans était aussi mort lors d'une attaque aux gaz lacrymogènes contre un barrage monté pour résister aux opérations de déforestation.

Apparemment, les Penans avaient descendu la rivière jusqu'à Marudi et même Miri, essayant de déposer plainte auprès de la police pour les crimes commis contre leurs enfants. Mais les policiers de service dans ces endroits ont tout bonnement refusé d'enregistrer leur plainte. (Il est illégal pour la police de refuser d'enregistrer une plainte, mais si vous êtes des Penans doux, timides et respectueux, que pouvez-vous faire ?)

Nous avons alors décidé qu'il vaudrait peut-être mieux conduire les Penans à Kuching pour déposer la plainte. J'étais député en activité, et j'avais un peu d'influence auprès de la police, des médias, et des administrations et agences publiques dans la capitale de Sarawak…

Si je raconte cela, ce n'est pas pour me vanter de mon héroïsme à vouloir rendre justice aux Penans. Je veux seulement montrer à quel point il est difficile de déposer plainte auprès de la police quand une jeune fille Penan est violée et qu'un garçon Penan est tué.

Voilà le genre d'injustices qui exige de façon criante un renversement complet de notre culture politique. A l'évidence, la générosité ou l'avarice de notre société malaisienne se juge à l'aune du traitement réservé par les institutions du pouvoir aux membres les plus faibles de notre communauté politique.

Depuis, j'ai souvent réfléchi à cette pauvre jeune fille Penan.

Photo publiée avec l'aimable autorisation de Survival International.

La famille McCarthy explique :

Les Penans sont l'une des rares tribus nomades de la forêt primaire existant encore et, je crois, le seul peuple de chasseurs-cueilleurs de Bornéo. La plupart des tribus se trouvent dans [le territoire de Bornéo appartenant à] l'état malaisien de Sarawak. Hélas, la forêt primaire de Sarawak se réduit depuis 20 ans, à cause des abattages intensifs d'arbres, soutenus par l'Etat. La plupart des tribus Penan ont perdu leur mode de vie traditionnel et ont été sédentarisées de force. Je n'ai pas d'informations suffisantes sur ces communautés mais je crois savoir que certaines s'en sortent mieux que d'autres.

Jeffery Jim raconte ses rencontres avec les Penans :

J'étais assis près d'eux. Il est vrai qu'ils sont craintifs et très réservés. Je leur ai souri chaleureusement et leur ai dit bonjour. Ce n'est pas facile de parler avec eux, car ils sont victimes de tant d'agressions et de discrimination.

Ces Penans que j'ai rencontrés ne sont plus des nomades. Ils se sont sédentarisés tout comme les autres, sauf qu'ils manquent complètement des produits de première nécessité comme la nourriture et les vêtements. Leurs activités journalières restent encore les mêmes. Ils continuent à survivre grâce à la jungle. Ils chassent pour se nourrir et, la plupart du temps, le gibier est leur seule source de revenus. Ils vendent leur gibier. Parfois, ils le vendent pour un prix vraiment dérisoire au vu de leurs efforts. A part la chasse, ils obtiennent des revenus très occasionnels en effectuant des corvées. Ils portent des jerrycans de combustible et des bouteilles de gaz pour les Kelabit locaux [une autre tribu indigène]. Ils aident en fait les Kelabit en leur rendant accessibles des biens meilleur marché que les marchandises importées par avion, qui sont vendues très cher.

Photo publiée avec l'aimable autorisation de Virtual Malaysia

Staindlee réagit :

Ces jours-ci, je suis furieux de l'article que j'ai lu dans les journaux… ça concerne les problèmes de la communauté Penan… A présent, leurs adolescentes sont ciblées comme une proie facile pour la satisfaction des pulsions sexuelles des bûcherons… Qu'ils aillent se faire f… ces violeurs idiots, inhumains, imbéciles… Comment peut-on faire une chose pareille à des gens aussi innocents…Ces jeunes filles adolescentes dont la vie brille de l'espoir en l'avenir, soudain détruites par un seul événement qui peut changer leur destin à jamais…

Je ne suis rien… Ma voix ne les atteindra même pas… Je suis content qu'il y ait des ONG responsables qui examinent cette affaire, telles que Suhakam… Je vous en prie, sauvez-les et amenez les coupables devant la justice… Ce n'est pas parce que les Penans vivent dans la forêt que leurs malheurs doivent être pris à la légère… Ce sont des gens qui ont les mêmes droits que vous et moi, et ils méritent eux aussi une vie meilleure et la sécurité… loin de la peur de la société mauvaise…

Photo publiée avec l'aimable autorisation de DayLife

Ce sont de telles réactions qui ont amené le Ministère des Femmes, de la Famille et du Développement communautaire à constituer une commission spéciale pour enquêter sur les viols et agressions sexuelles présumés des bûcherons contre les femmes et jeunes filles Penan (elle doit rendre son rapport en décembre). En outre, la Commission Malaisienne des Droits Humains, SUHAKAM, a lancé ses propres investigations sur cette affaire.

 

Les ONG ont réagi par une conférence de presse, appelant le quartier général de la police malaisienne dans la capitale Kuala-Lumpur à mener l'enquête, plutôt que de la laisser à la police de l'Etat de Sarawak. Un blog du bureau de presse des ONG déclare :

Nous exigeons en outre qu'une enquête de police véritable commence aussi vite que possible, avec la Police de Bukit Aman, puisque les communautés concernées ont exprimé leur totale perte de confiance envers la police de Sarawak. Constamment en rapport avec elle,  y compris pour les litiges avec les compagnies forestières, ils ont pu constater son inaction et l'impunité dont profite les coupables dans les cas d'abus cités plut haut.

Le communiqué de presse déclare également :

Nous souhaitons aussi ajouter qu'en novembre 1994, les Penans ont déposé une plainte auprès de la police, faisant état de 10 exemples d'abus commis contre leurs personnes, leurs biens et leurs terres, y compris le viol d'une petite fille de 12 ans par des agents de la Force de Police de Terrain (PFF, à présent appelée Force d'Opération Générale). Elle a été promptement classée par la police avant toute ouverture d'enquête, ce qui a provoqué une totale perte de confiance dans la capacité de la police de Sarawak à agir avec professionnalisme.

En 2000, un rapport a également été fait à Suhakam, mais de la même manière, rien n'a été fait.

Du fait de la vulnérabilité de ces jeunes filles et femmes et de la communauté dans son ensemble, nous appelons fermement et urgemment le gouvernement et Suhakam à prendre ces accusations au sérieux et à créer une cellule d'enquête composée de personnes respectées et qualifiées, qui pourront diriger l'enquête de façon indépendante, honnête et compétente.

En réaction, le Ministre principal adjoint du Sarawak, Alfred Jabu Numpang, a réprimandé Tawie pour avoir révélé les souffrances des Penans dans son blog Broken Shield (voir ici le compte-rendu de Global Voices Advocacy). De plus, l'enquête de police, menée par le quartier général de la police à Kuala Lumpur, comme demandé, n'a trouvé quasi aucune preuve de viol.

A part l'information selon laquelle la commission spéciale du  Ministère des Femmes, de la Famille et du Développement communautaire devra rendre son rapport sur l'affaire de viols de Penan en décembre, aucun nouveau développement ne peut être signalé.

Photo publiée avec l'aimable autorisation du Fonds Bruno Manser (allemand)

Malheureusement, ce n'est pas seulement contre les viols (pour l'instant allégués) que les Penans doivent lutter. Le blog Sarawak Headhunter a publié un article d'information :

La résistance opiniâtre des Penans à la déforestation et l'attention internationale que la tribu continue à recevoir a dù irriter le gouvernement de Sarawak. Le gouvernement de l'Etat reste sourd à leurs inquiétudes sur la perte des ressources forestières provoquée par l'abattage industriel qui dégrade la forêt et pollue les rivières.

A l'apogée de la campagne internationale contre l'abattage illégal d'essences tropicales, à la fin des années 80, l'Etat a institué un “Comité des Affaires des Penan” pour aider la tribu nomade à mener une vie sédentaire, avec des promesses de développement socio-économique. L'Etat a annoncé des millions de ringgit [devise locale] de crédits.

Vingt ans plus tard, les bénéfices restent invisibles pour beaucoup de Penans. L'expansion rapide des plantations d'acacias et de palmiers à huile mord sur leurs terres ancestrales. Pour couronner le tout, les autochtones deviennent des illégaux, beaucoup n'ayant pas de papiers officiels.

Photo publiée avec l'aimable autorisation du compte Flickr de Photongo

ConservationBytes.com ajoute :

Le gouvernement malaisien tente d'étouffer la résistance indigène contre l'abattage de la forêt primaire de Bornéo en déposant les chefs de tribus et en les remplaçant par des actionnaires de compagnies forestières, rapporte un groupe écologiste.

Le Fonds Bruno Manser, une ONG suisse qui agit en faveur des peuples de la forêt de l'Etat malaisien de Sarawak, affirme que les chefs d'au moins trois communautés Penan s'opposant à l'exploitation du bois ont perdu la reconnaissance de leur statut de représentants par les autorités malaisiennes l'année dernière. Le gouvernement travaille à installer des représentants qui soutiennent l'exploitation de la forêt.

Photo publiée avec l'aimable autorisation du Rainforest Information Centre, Australie

Au delà de l'affaire des viols et des problèmes politiques, Sharwin Arujunan écrit dans son blog :

Dans les 10 prochaines années, une douzaine de projets de barrages sont prévus, rien qu'au Sarawak. Je suis tout à fait sûr que beaucoup d'habitations des peuples autochtones devront être sacrifiées, mais pourquoi tant de barrages ? La plus grande partie de Sarawak étant encore couverte de forêts, à qui sera destinée l'énergie produite ? Raymond Abin de l'Institut des Ressources de Bornéo (Brimas) a déclaré que nous n'avons pas besoin [du barrage] de Murum pour les besoins en énergie de l'état de Sarawak, [celui] de Bakun étant plus que suffisant pour les couvrir.

Le peuple Penan sera probablement affecté et je pense vraiment que la construction d'un grand nombre de barrages signifie une perte majeure pour la flore, la faune et pour bien d'autres choses. Je comprends bien que nous devons sacrifier un peu pour obtenir quelque chose de mieux, mais nous pouvons éviter de faire des sacrifices inutiles, ce qui, à court terme, réduira les dépenses, sauvera la culture des peuples indigènes, et à long terme, la faune et la flore demeureront là où la nouvelle génération pourra la découvrir, afin de pouvoir elle aussi avoir sa chance.

Photo publiée avec l'aimable autorisation du Forest Monitor

Toutes les illustrations ont été réunies grâce à Creative Commons.

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