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Bulgarie-Macédoine : Guerre des blogs autour d'un passé commun

Les relations entre la Bulgarie et la Macédoine sont tout aussi complexes et difficiles à appréhender que celles entre la Grèce et la Macédoine, même si ces dernières ont été l'objet, ces derniers temps, d'une couverture médiatique plus importante. Le coeur du problème qui oppose Sofia et Skopje est, à nouveau, l'Histoire.

Aux yeux des Bulgares, les Macédoniens ont fait partie, jusqu'au début du XXe siècle, de la nation bulgare. C'est à cette période que la Macédoine est passée sous la domination des Serbes après les guerres balkaniques. Par la suite, sous l'effet de la politique appliquée par la Serbie dans la région et de la doctrine du macédonisme [en anglais], une évolution dans les mentalités des populations locales a conduit à la formation de la nation macédonienne. Le Comintern, encore appuyé par l'attitude de Staline vis-à-vis de cette problématique[en anglais], a également contribué à cette éclosion.

A l'inverse, les Macédoniens se considèrent comme un peuple totalement indépendant, héritier d'une civilisation ancienne. Ils accusent leurs voisins bulgares d'avoir occupé de force leur pays et prétendent que Sofia essaie de s'approprier certains éléments caractéristiques de l'histoire de la Macédoine, tels que le roi Samuel, Saint Clément d'Ohrid, le révolutionnaire Gotze Delchev, etc.

Les Bulgares nourrissent des griefs similaies envers la Macédoine. 

Le conflit se trouve encore accentué par les craintes, du côté de la Macédoine, que Sofia ne cherche à assimiler les Macédoniens, alors que les Bulgares suspectent leurs voisins de vouloir annexer la région de Pirin, située sur le territoire de la  « Grande Macédoine » que certains revendiquent.

Toutes ces contradictions ont fini par déborder sur l'espace virtuel d'internet, initiant une sorte de guerre permanente entre les blogueurs bulgares et macédoniens, une guerre ayant bien sûr l'histoire pour objet de discorde, et dont le ton franchit régulièrement les limites de la bienséance. La question de savoir quelle attitude la Bulgarie doit adopter face à la Macédoine est d'ailleurs très débattue sur la blogosphère bulgare.

On trouve ainsi, comme l'écrit le blogueur Peter Stoykov [en bulgare]:

” Quelques controverses sur des questions telles que: la Macédoine est-elle ou a-t-elle été une partie de la Bulgarie ? Existe-t-il une langue et une nationalité proprement macédoniennes? Ou la question macédonienne en elle-même, ainsi que l'intérêt national bulgare pour la Macédoine… Des historiens, des politiciens et, avant tout, toutes sortes d'idiots sur le Net rivalisent de bêtise en débattant de ce sujet, comme si leur vie en dépendait.
[…]
La Macédoine est-elle bulgare?
Non, elle n'est pas bulgare, elle est macédonienne. Et je vais vous expliquer pourquoi. Mais avant cela, je dois d'abord jeter un bref regard dans le passé. En 2001, un recensement ordinaire a eu lieu en Australie. Juste au même moment sortait un des épisodes de Star Wars; comme vous le savez, il y a de nombreux fanatiques de ce film. Dans la rubrique « groupe ethnique » du questionnaire de recensement, quelqu'un avait écrit, par boutade, « Jedi »…. Quel rapport avec la Macédoine? Simplement le fait que si les Macédoniens veulent s'appeler Macédoniens, c'est leur droit le plus absolu.
[…]
Comment faut-il donc approcher la question macédonienne?
De fait, je suis plutôt content que la Macédoine ne fasse pas partie de la Bulgarie, qu'elle ait été arrachée à la Bulgarie il y a un certain nombre d'années déjà, et accordée à la Yougoslavie. Comme nos politiciens l'ont toujours affirmé avec satisfaction, la Bulgarie est « un point de repère stable dans les Balkans ». Des tensions font rage tout autour de nous, nous avons vu la Yougoslavie gagnée par les combats avant d'être divisée, le Kosovo a également fait l'actualité, les Grecs ont combattu contre les Turcs pour la possession de Chypre, les Turcs combattent les Kurdes et ont même franchi leurs frontières pour aller jusqu'en Iraq et, il y a cinq ans de cela, les Albanais ont réalisé quelque chose de très similaire à une révolution en Macédoine, allant jusqu'à des échanges de coups de feu.
[…]
Si la Macédoine faisait partie de la Bulgarie, nous serions aussi pris dans toute cette folie. “

Un autre blogueur célèbre, Peter Dobrev, y répond [en bulgare] :

« La Macédoine est le berceau de l'esprit national bulgare. Et même si elle devait en être aussi la tombe, nous n'abandonnerons jamais le combat pour sa libération ».  C'est avec ce titre qu'apparut, aux commencements de la guerre des Balkans, le journal à grand tirage Outro. C'était du reste l'opinion dominante jusqu'en 1944, lorsque les communistes prirent le pouvoir en Bulgarie. Cependant, aujourd'hui, indépendamment du fait que la Bulgarie aurait en principe dû abandonner l'échafaudage idéologique du totalitarisme, la mémoire de la Macédoine a tellement perdu de sa vigueur que l'on passe d'un extrême à l'autre.
[…]
Rien d'étonnant à ce que le blogueur Peter Stoykov pense que la question macédonienne n'existe pas, que la Macédoine est purement et simplement macédonienne et que quiconque dit le contraire est un « idiot du net ».
Chacun a un droit par nature à s'autodéterminer, en tant que Jedi, qu'Esquimau ou que Macédonien. Mais lorsqu'il s'agit d'un problème de signification nationale, de causes qui ont coûté des milliers de vie, et de thèmes assez importants pour changer le destin de la moitié d'un peuple, il est bon d'en parler avec un minimum de discernement et en connaissance de cause. Il est vraiment essentiel de distinguer l'opinion personnelle des faits historiques objectifs.
[…]
De même que chacun sait aujourd'hui qu'Alexandre le Grand était grec, il est tout aussi indiscutable que tous les leaders d'organisations macédoniennes après 1878 (soit l'année du Congrès de Berlin et de la libération/émancipation de la Bulgarie qui s'en suivit) étaient bulgares. Ces leaders, de même que le peuple dans son ensemble, se sont toujours identifiés comme des Bulgares, et les observateurs étrangers les ont vus comme tels. Tous les observateurs étrangers, même les Serbes. “

Ces opinions résument les principales attitudes sociales vis-à-vis de la Macédoine. La majorité des Bulgares n'ont pas de prétentions envers leur voisin, et ils ne veulent pas interférer dans les affaires intérieures de celui-ci. Mais le chantage macédonien d'abandonner toute une partie de leur histoire irritent beaucoup de gens, qui veulent que la vérité historique soit établie. Il est à noter que des avis similaires se font entendre en Macédoine.

On trouve, au milieu de l'une de ces batailles entre blogueurs bulgares et macédoniens, le commentaire suivant du blogueur macédonien Ivica Anteski, écrit sur son ANTIblog [en macédonien]:

” Si les vérités bulgare et macédonienne ne coïncident pas, cela signifie logiquement qu'elles ne sont pas « vraies » (ou du moins, l'une des deux). Dans un tribunal, lorsque deux témoins apportent des témoignages contradictoires, on résout le cas en les comparant et les confrontant l'un à l'autre. Mais les historiens ne veulent pas confronter leurs points de vue. Il est plus probable que nous autres, blogueurs, nous nous massacrions tout d'abord sur le Net, plutôt que de voir les experts réussir à dépasser ces conflits par le pouvoir de leurs arguments.
[…]
Vous, les savants, les historiens, les philologues et académiciens, les experts en études slaves (tant macédoniens que bulgares); asseyez-vous à la même table pour nous expliquer où se trouve réellement le problème ! Essayez de vous entendre ! Oubliez que vous êtes macédoniens ou bulgares ; les érudits n'ont pas de frontières. La vérité et les faits sont leur unique nationalité. Trouvez une issue à ce problème. “

C'est dans une telle ambiance, le 31 mars, juste quelques jours avant le sommet de l'OTAN à Bucarest, que la Fondation Manfred Woerner [en anglais], basée à Sofia, et le Club Atlantique de Bulgarie ont présenté une brochure intitulée « Politiques bulgares relatives à la République de Macédoine », écrite par un groupe d'historiens et de spécialistes bulgares des Balkans et de diplomatie.

 Illustration: komitata.blogspot.com (image utilisée sous licence Creative Commons 3.0)

Cette publication a pour but de soutenir le processus de définition des politiques bulgares en lien avec la Macédoine. Le blogueur Konstantin Pavlov, ayant assisté à la présentation, a ensuite publié le compte-rendu suivant [en bulgare] :

“La République de Macédoine est sur le point de rejoindre l'UE et l'OTAN. On ne peut pas encore prédire précisément quand cela arrivera. Le problème réside surtout dans le fait que, sur la base de la querelle entre la Grèce et la Macédoine, la majorité des politiciens et observateurs indépendants prennent parti pour la Macédoine, sans y accorder trop de réflexion (volonté de défendre David contre Goliath). Bien que la dispute autour du nom suscite de la sympathie envers la Macédoine, les arguments utilisés (Macédoine issue de l'Antiquité, ayant survécu  jusqu'à nos jours, population macédonienne « autochtone », slavisée et assimilée de force par des voisins -Bulgares y compris- mal intentionnés…) gagne peu à peu du terrain avec les sympathisants de la Macédoine. Ces sympathies pourraient avoir des conséquences particulièrement négatives pour la Bulgarie, telles que, par exemple, l'abandon du 24 mai comme jour férié officiel (…). Le livre sur ce sujet n'est apparemment pas mauvais (je n'ai pas eu le courage de le lire) mais, malheureusement, il est écrit dans une langue complexe, pseudo-scientifique, avec des intentions quelque peu opaques. Le résultat est presque à l'opposé de l'objectif recherché (c-à-d. décrire une politique de l'Etat bulgare claire, concise et d'une logique sans ambigüité – définitivement juste – envers les défis posés par le cas macédonien). Il faut bien le reconnaître: cet objectif n'a pas été atteint. “

Après lecture du livre et du compte-rendu de Konstantin Pavlov, le blogueur macédonien Volan a écrit (en macédonien):

” L'intention du monde politique bulgare -un peuple, deux nations- est claire. “

Il est évident que les problèmes entre Skopje et Sofia ne pourront pas être résolus tant que l'on continuera à considérer l'Histoire comme la propriété des uns ou des autres, tant qu'elle sera divisée entre « à moi » et « à toi » ou, dans ce cas, entre « Macédoniens » et « Bulgares ».

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