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La révolution continuera-t-elle à être relayée sur Twitter ? L'incertaine liberté des internautes vénézuéliens

(Billet d'origine publié le 25 avril)

La mort de Hugo Chávez en mars 2013 a bouleversé le Venezuela, dont les gouvernants tout comme les citoyens ont du mal à affronter les incertitudes sur l'avenir politique du pays. Les tendances à l'instabilité politique ont augmenté de manière continue depuis que la maladie de Chávez a été rendue publique. Mais la mort de l'icône politique et la récente élection de son héritier et vice-président, Nicolás Maduro (qui l'a emporté avec une marge de moins de deux points) ont ravivé les ardeurs des opposants au chavisme.

Depuis l'élection, les sympathisants de l'opposant à Maduro, Henrique Capriles, ont organisé des manifestations massives pour demander le recompte des votes à Caracas et dans d'autres grandes villes, malgré les efforts du gouvernement et de la garde nationale pour bloquer leurs actions. Il a été rapporté qu'entre six et huit personnes sont mortes dans ces manifestations et plusieurs bâtiments ont été incendiés par des groupuscules extrémistes de l'opposition, bien que ces faits n'aient pas été confirmés.

"Tengo un dedito" [I have a little finger]. Photo by Luis Carlos Diaz. (CC BY-NC 2.0)

“Tengo un dedito” [j'ai un petit doigt]. Photo de Luis Carlos Diaz. (CC BY-NC 2.0)

Tous ces événements ont eu des effets négatifs sur les citoyens et les usagers des média sociaux. En six semaines seulement depuis la mort de Chávez, deux utilisateurs de média sociaux ont été arrêtés  au motif d'avoir posté des informations et des images supposées “déstabiliser” le pays. Le jour de l'élection, l'Internet a été brièvement coupé dans la majorité du pays. Et aujourd'hui, les utilisateurs des réseaux sociaux sont confrontés à des menaces pour leur emploi, puisque les autorités vérifient les profils à la recherche de signes d'attaches politiques qui, en plusieurs cas, se sont traduits par la perte d'emploi.

Les quatorze ans de mandat du président Chávez ont été marqués par des controverses et divergences de vue entre différents secteurs au sein et en-dehors du pays. Le cadre d'une soi-disant “bataille idéologique,” a monté les partisans et critiques du gouvernement les uns contre les autres, en dépit de peu de signes de débat réel et critique. La bataille, menée dans les média traditionnels et dans les rues, s'est aussi déplacée sur les réseaux sociaux.

De plusieurs manières, l'usage des réseaux sociaux a été un marqueur fort du socialisme original cultivé par Hugo Chávez. Les média traditionnels et numériques avaient beau être des outils opérant pour son gouvernement, Chávez était particulièrement connu pour son usage de Twitter (@ChavezCandanga) comme plateforme pour sa communication politique. Diosdado Cabello, l'un des collaborateurs de Chávez, a un jour commenté le pouvoir de cet instrument dans la bataille idéologique :

L'opposition se croit propriétaire du réseautage social. Ils pensent que Twitter et Facebook leur appartiennent. Nous sommes engagés dans la bataille et avons 7 millions de militants qui seront sur Twitter.

Cabello remarquait qu'ils devraient “prendre d'assaut les réseaux sociaux pour contrer les opinions exprimées par [leurs] opposants.” De nombreux responsables publics ont désormais des comptes Twitter et les utilisent pour transmettre des informations importantes aux citoyens. Différents partis politiques, candidats et ONG utilisent aussi Twitter pour échanger avec leurs abonnés. Cela s'est montré efficace au Venezuela, qui a un nombre élevé d'usagers de réseaux sociaux en comparaison de ses voisins, et se classe treizième au niveau mondial pour son nombre d'utilisateurs de Twitter.

En avril 2010, le gouvernement a annoncé la création de la “guérilla communicante“, un groupe de citoyens employés à “mener la bataille idéologique” dans les médias indépendants et dominants et sur l'Internet. C'est ainsi qu'aujourd'hui la bataille est menée à travers des mots-dièses : le mot-clé pour se positionner pour ou contre le gouvernement est une constante, et il y a, des deux côtés, des utilisateurs dédiés au suivi de mots-clés spécifiques pour répondre, souvent de manière agressive, à ceux qui expriment des opinions contraires.

Hugo Chavez Frias. Photo from anticapitalistes.net. (CC BY-SA-NC 2.5 ES)

Hugo Chavez Frias. Photo de anticapitalistes.net. (CC BY-SA-NC 2.5 ES)

Il est notoire que le gouvernement de Chávez était caractérisé par une permissivité “excessive” de liberté d'expression. Pourtant, lors des six dernières années de son mandat, au moins cinq utilisateurs de réseau social ont été arrêtés, tous dans les mêmes circonstances : les utilisateurs avec peu ou pas d'influence sur les réseaux sociaux ont été placés en détention pour avoir fais des commentaires controversés politiquement (généralement sur Twitter) et ont été accusés de “diffuser des rumeurs” qui ont causé de l'”instabilité dans le pays.” Ils ont été détenus durant un temps court, et ensuite libérés sur parole. Depuis la mort de Chávez, il y a eu deux arrestations similaires.

Etrangement, aucune de ces détentions n'a été basée sur la Loi de Responsabilité Sociale et son application pour les média électroniques. La loi couvre un large panel de contenu en ligne :

[La loi interdit le contenu qui] utilise l'anonymat, encourage et promeut la haine et l'intolérance pour des raisons religieuses, politiques, de genre, raciste ou xénophobe ; incite ou promeut et/ou justifie le crime, constitue de la propagande de guerre, promeut l'anxiété dans la population ou altère l'ordre public ; renie les autorités légitimement constituées ; incite au meurtre, incite ou encourage la désobéissance à la législation, ou promeut, justifie ou incite au trouble à l'ordre public.

Adoptée par décret présidentiel et promulguée en 2010, la loi n'a pas encore été appliquée par un tribunal. La loi tient aussi les fournisseurs d'accès à l'Internet responsables pour de tels contenus. Les FAI peuvent risquer des amendes “atteignant jusqu'à 4% du revenu brut de l'exercice fiscal précédant l'infraction.” Mais il n'y a aucune preuve que la loi est appliquée ; les internautes rapportent que les sites web censurés sont seulement bloqués par le FAI public CANTV, mais pas par les fournisseurs privés.

Une formule différente a été utilisée pour contrer les critiques influents sur Internet contre le gouvernement et le parti. Un collectif d'internautes connu sous le nom de N33, prétendument composé de hackers soutenant le gouvernement (et selon certains dires, promu et financé directement par le gouvernement), a une longue expérience de piratage sur Twitter, Facebook et les mesageries de journalistes, activistes, politiciens, et autres personnalités de haut niveau dans l'opposition. Le groupe est aussi connu pour les menaces qu'il a émises via des moyens électroniques et téléphoniques envers d'autres personnalités connues du cyberactivisme.

Pendant la brève période de campagne présidentielle d'avril, les deux candidats ont activement utilisé les média sociaux et d'autres plateformes en ligne, incluant une chaîne TV sur le web. Les journalistes-citoyens ont joué un rôle clé en contre-balançant l'information transmise à travers les canaux traditionnels. Ils ont dévoilé des agressions et actes de violence en différents lieux du pays et établi des espaces alternatifs pour l'opinion publique.

Les initiatives comme UstedAbuso (Vous Abus) ont permis aux internautes de rapporter les violations du code électoral pendant la campagne. Les comptes personnels tel que celui de Eugenio Martinez (@puzkas), un journaliste spécialisé dans la couverture des élections, sont devenus essentiels pour suivre le pouls du pays au cours des derniers mois. Luis Carlos Diaz et Naky Soto ont créé un flux en direct sur YouTube (simplement dénommé “The Hangout“, “le lieu de prédilection”), où ils diffusent plusieurs soirs par semaine pour discuter de l'environnement politique. Le canal a reçu près d'un demi million de visites.

Election day in Venezuela. Photo by Luis Carlos Diaz. (CC BY-NC 2.0)

Jour d'élection au Venezuela. Photo Luis Carlos Diaz. (CC BY-NC 2.0)

Le jour de l'élection, l'emprise du gouvernement sur les réseaux de télécommunication s'est alourdie à un degré inédit pour les Vénézuéliens : avec une variation de trois à vingt minutes selon les endroits, dans la même journée, presque toutes les connexions Internet du pays étaient bloquées. C'était relativement facile. En 2010, le gouvernement a voulu créer un point d'accès unique au réseau à travers l'entreprise de télécommunications détenue par l'Etat CANTV, qui fournit plus de 90% de l'accès à l'Internet dans le pays. La quasi complète acquisition par le gouvernement de CANTV a rendu plus facile pour les autorités de censurer des sites web prétendus illégaux (tels que quelacreo.com ou dollar.nu). Quand l'accès à Internet a été bloqué pour tous les abonnés de CANTV à la fin de la journée de l'élection le 14 avril, le Ministre des Télécommunications a expliqué que les autorités avaient bloqué le réseau en vue d’ “éviter les attaques” sur le site web du Conseil national des élections. Ce site web a aussi été rendu inaccessible aux FAI étrangers pour la même raison.

Depuis le jour de l'élection, les profils d'utilisateurs sur les réseaux sociaux ont commencé à servir un nouvel objectif : ils aident les autorités à identifier les attaches politiques des usagers afin de “déparasiter” le service public et l'entreprise privée. Innombrables ont été les plaintes d'employés publics qui ont perdu leurs emplois après que les autorités ont analysé leurs profils de réseau social et découvert leur soutien politique à l'opposition. Cela s'est aussi produit pour des employés du secteur privé, cependant pour des raisons opposées. Les citoyens appellent cela la “résurrection” de la Liste Tascon, un instrument utilisé afin de filter parmi les citoyens ceux qui ont signé en 2004 en faveur d'un référendum révocatoire contre le Président Chávez, et d'empêcher leur recrutement dans le service public, ce qui a été prétendument écarté par Chávez lui-même en 2005 [espagnol].

Le début du mandat présidentiel de Nicolás Maduro a été marqué par une forte vague de contestation, à la fois en ligne et hors ligne, et des rumeurs endémiques et fausses informations transmises sur Internet. Maduro, le successeur de Chávez, dit qu'il envisage de suivre les pas de son prédécesseur en matière de stratégie média. Il a créé un compte Twitter (@ NicolasMaduro, qui a été piraté par [un collectif péruvien] le jour de l'élection) et a annoncé que son gouvernement veillera “fermement” à la mise en oeuvre de la politique des média. Il reste à voir si cette politique affectera la manière dont les citoyens vénézuéliens utilisent Internet.

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