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Les musiciens tibétains bravent les dangers et la censure chinoise pour chanter leur amour du Tibet

Popular Tibetan singer Gepe was arrested after singing in a music concert. Screen capture from YouTube.

Le célèbre chanteur tibétain Gepe a été arrêté après avoir chanté à un concert. Capture d'écran d'une vidéo YouTube.

Gebey, un chanteur tibétain arrêté fin mai après un concert dans la préfecture de  Ngaba, dans le Tibet oriental vient d’être relâché. Gebey  (orthographié parfois Gaybay ou Gebey) a fait choix d’une profession dangereuse au Tibet : il a été arrêté et ré arrêté plusieurs fois au cours des dernières années à cause de sa musique.

Le Tibet qui se trouve sous contrôle chinois depuis plus de soixante ans a connu des insurrections à grande échelle contre la Chine et ce jusqu'en 2008. Ces faits, allant de pair avec des immolations qui continuent dans tout le Tibet en manière de protestations politiques depuis 2009, ont eu pour conséquence de sévères confinements militaires et répressions militaires et des coupures répétées des télécommunications.

Le Tibet couvre une surface de l’ordre de celle de l’Europe occidentale, sans aucun journaliste étranger en poste, ni représentation diplomatique, l'accès aux aux touristes est restreint, pas de liberté de presse et l’internet est sévèrement contrôlé. Si la Chine appelle officiellement la zone centrale du Tibet « Région Autonome du Tibet » cela n’empêche pas que de vastes régions tibétaines soient intégrées dans les provinces chinoises du Sichuan, du Gansu, du Qinghai et du Yunnan et sont souvent l’épicentre de mouvements de résistance à la domination chinoise. La censure et l’arrestation de personnalités culturelles se pratiquent dans le Tibet entier.

C'est dans ce cadre que doivent travailler les chanteurs, artistes et écrivains tibétains de nos jours. Malgré toutes ces restrictions l’expression culturelle tibétaine est florissante aujourd’hui. Gebey n’est qu’un exemple de l’impressionnante production de chansons, de vidéos musicales et de spectacles vivants.

Selon la radio Free Asia, à la suite de la parution de son album en octobre 2012 Gebey a été contraint de prendre la fuite pour éviter le contact avec la police, « les autorités chinoises […ayant] censuré et confisqué un enregistrement réputé contenir des thèmes nationalistest ». Voici la traduction de quelques paroles de la chanson Victoire au Tibet :

Victoire aux Dieux !
Victoire au Tibet !
Ce jour, Victoire à un jour propice !
Aujourd’hui jour de réalisation des souhaits, victoire au Tibet !
Pour la réunification du Tibet, chez nous et à l’étranger, Victoire à nous !

Activités séparatistes, sentiments ethniques et thèmes nationalistes

Lorsqu’il s’agit de condamner des chanteurs à l’emprisonnement, l’accusation de séparatisme entraîne la peine la plus sévère. Par exemple, accusé d’activités séparatistes le chanteur Tashi Dhondup ‘a été envoyé pour un an et trois mois’ aux travaux forcés du 3 décembre 2009 au 2 mars 2011, ceci conformément aux clauses 4 et 13 de la politique de l’éducation par le travail du Conseil d’état Chinois.

Au Tibet les artistes doivent suivre une voie particulièrement étroite dans leur créativité et leur expression artistique. Les thèmes qui inspirent les grands artistes sont aussi ceux les plus chargés de signification politique. C'est le cas pour de nombreux artistes y compris le jeune chanteur Lolo condamné à 6 ans de prison en février 2013 après la parution de son album « Hissez le drapeau Tibétain enfants du pays des neiges ». Cet album contient des chants à caractère politique faisant allusion au drapeau tibétain interdit, aux auto-immolations et à l’indépendance du Tibet.

En mars 2012 la radio Free Asia a publié un article sur la détention d'Ugyen Tenzin, un jeune chanteur du Tibet oriental auteur d’un album intitulé : « L’écoulement continu du sang de mon Cœur ». Duldak Nyima, un Tibétain qui vit en exil mais reste en contact avec des personnes au Tibet a déclaré qu’ « avant la parution de l’album d’autres Tibétains inquiets des conséquences de l'album avaient conseillé au chanteur de renoncer à sa publication ». Si les chanteurs tibétains donnent rarement un commentaire direct et laissent l’œuvre parler pour eux, le DVD de l’album montre Ugyen Tenzin s’exprimant ouvertement au sujet de cette parution. « [Tensin] dit aussi qu'il fait cela pour la cause religieuse et politique du Tibet, il …évoquait la question et l'identité tibétaines », a dit Nyima. Sachant les conséquences Ugyen Tenzin a sorti l'album. On ignore actuellement où il se trouve.

La censure de la musique au Tibet et en Chine a atteint des sommets d’absurdité. En avril 2001 l’Office de l'Information de l’Etat Chinois a diffusé une directive à l’intention des sites internet visant à détruire Shapaley, une vidéo amusante de rap par Gamahe Danzeng, un jeune Tibétain vivant en Suisse, au sujet d'un aliment tibétain de ced nom. La directive The Song Meat Pancake [La chanson Crêpe à la viande] proclamait : « Tous les sites web et particulièrement ceux comportant des canaux video et audio, doivent rechercher et détruire la chanson « Meat Pancake » (Rou bing) de Gamahe Danzenh.  Bien que n’étant pas de caractère politique la chanson affirmait l’identité tibétaine et induisait une fierté d’être Tibétain, sentiments qui ne peuvent être tolérés.

Les dangers de la distribution

Comme il n’existe pas de listes oficielles de chansons, sonneries de téléphones ou vidéos musicales faisant l'objet d'interdiction, leur distribution est libre jusqu’au moment d’un coup d’arrêt des autorités. Dans un article intitulé «  Quels sont les chants réactionnaires ? » datant de 2009, l’écrivaine et blogueuse tibétaine Tsering Woeser raconte comment le chef adjoint de la police de Lhassa avait annoncé dans une conférence de presse qu’ils venaient de mettre en détention 59 fauteurs de troubles qui avaient incité à des « sentiments ethniques ». Leur manière de répandre ces rumeurs ? « Téléchargement illégal de chants réactionnaires depuis internet, en CD, MP3, MP4 et autres formats électroniques vendus au public ».

Ces détentions montrent que des chansons comportent des risques à tous les niveaux depuis ceux qui les produisent jusqu’à ceux qui les achètent ou les partagent. En outre ces détentions ne nécessitent pas de jugement ni d’intervention d’une agence gouvernementale, comme dans ce lorsque le chef de la police locale perçoit une oeuvre comme « sensible », son auteur est susceptible de punition.

Musique populaire, langage codé

Depuis la fin de l’année 2012 le projet de traduction en ligne High Peaks Pure Earth traduit chaque semaine des vidéos de musique du Tibet. [Note de l’éditeur : L’auteur de cet article est le fondateur de High Peaks Pure Earth]. Ce projet traduit des vidéos de musique de styles et genres variés – certains sont très sensibles sur le plan politique, d’autres sont disponibles dans le Tibet entier, mais ce sont toutes des vidéos populaires disponibles en ligne à un moment ou un autre.

Musique en vente à Lhassa. Photo du blog de Woeser. Utilisée avec permission.

Des thèmes courants de ces vidéos sont l'appel au retour de sa sainteté le Dalai Lama, à l’unité entre les Tibétains, l'espoir la réunion des Tibétains du dedans et du dehors et récemment évoquent et célèbrent les origines et l'histoire du Tibet et leur histoire. Souvent les chanteurs usent de métaphores pour éviter la censure, ainsi le soleil s’agissant du Dalai Lama, la lune pour le Panchen Lama et les étoiles pour le Karmapa  (le chef de l’école Kagyu du bouddhisme tibétain actuellement en exil en Inde). Voici quelques paroles traduites de « The Auspicious Triple Gathering  » [La triple rencontre auspicieuse] de Thachi Thaye.

Le jour propice
Le Soleil, la lune et les étoiles se rassemblent
Un jour prometteur
Qui réalise les souhaits
Lorsque le Soleil, la Lune et les étoiles se rassemblent
La loyauté tibétaine ne sera pas oubliée

Le savant tibétain Lama Jabb a écrit « La musique populaire indique la tentative de formation d’un embryon d’espace public dans lequel les Tibétains expriment leur préoccupations communes et leur identité collective en des circonstances politiques difficiles. Les chansons populaires offrent un canal pour exprimer leur désaccord politique tout en renforçant l’identité nationale par l'évocation d’une histoire, d’une culture et d’un territoire partagés, déplorant l’actuelle situation des Tibétains et en exprimant leur aspiration vers une destinée collective  ».

Ces vidéos musicales sont un important message vers le monde extérieur et la réassertion et réédification d’une identité tibétaine collective. Dans l’introduction d’un article récent publié par Voix du Tibet et le Centre tibétain pour les droits humains et la démocratie intitulé « Expression interdite : Créativité et mécontentement étouffés auTibet », l’influent poète tibétain Yidam Tsering est cité pour avoir un jour appelé artistes et intellectuels « à aimer leur peuple  en rendant compte de leurs joies et de leurs chagrins, espoirs et déceptions, douleurs et plaisirs ».

Il est donc très émouvant de voir les chanteurs tibétains assumer ce rôle de porte-parole officieux de la société. Leur travail ne procède pas d’un état de colère ni d’aigreur mais d’une fierté incommensurable de l’héritage tibétain et de leur confiance en leurs convictions et en l'identité tibétaine.

Comment pouvez vous aider ? Signez la pétition de l'organisation basée au Royaume-Uni Tibet Libre. et suivez la page Facebook “Expression Interdite” de Voice of Tibet, High Peaks Pure Earth et du Centre tibétain pour les droits humains et la démocratie.

Cet article est une commande de Freemuse, premier défenseur des musiciens à travers le monde et Global Voices pour Artsfreedom.org. L”article peut être reproduit par les médias non-commerciaux, en créditant l”auteur Dechen Pemba, Freemuse et Global Voices, et en fournissant le lien vers l'original.

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