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Le joueur de cricket Ali Khan au cœur d'une polémique après son apparition dans un clip de soca trinidadien

Copie d'écran de la vidéo “Me Gusta” de la chanteuse de soca Destra Garcia avec le joueur de cricket Ali Khan, via YouTube.

[Sauf mention contraire, tous les liens renvoient vers des pages en anglais, ndlt]

Peu de clips de soca [fr] sont devenus aussi viraux que “Me Gusta” de la chanteuse Destra Garcia. La chanson – une parmi d'autres choisie par Destra Garcia pour la prochaine saison 2020 du Carnaval de Trinité-et-Tobago et visionnée plus de 400 000 fois sur YouTube – a généré un certain nombre de mèmes et a déclenché beaucoup de discussions enjouées en ligne.

Sortie le 24 novembre 2019, la vidéo propose une chorégraphie suggestive entre Destra Garcia et le joueur de cricket pakistano-américain Ali Khan, devenu une référence à Trinité-et-Tobago depuis qu'il a rejoint l'équipe de cricket des Knight Riders dans le cadre de l'édition annuelle de la Première Ligue des Caraïbes (CPL). Dans la vidéo, Destra Garcia “se tortille” avec Ali Khan, un mouvement de hanche caractéristique du Carnaval de Trinité-et-Tobago.

Les fans ont adoré la vidéo mais les parents d'Ali Khan n'ont pas été ravis de la performance de leur fils dans la séquence, contraignant ce dernier à produire une vidéo d'excuses dans laquelle il expliquait que bien qu'il ait approuvé le montage final, il n'a pas réalisé que la chorégraphie de “Me Gusta” serait “outrancière” pour sa famille. Bien qu'Ali Khan n'ait pas clarifié les raisons pour lesquelles sa famille avait été contrariée par la vidéo, beaucoup d'internautes ont estimé que la danse suggestive en était la cause.

Dans une entrevue avec le quotidien Newsday de Trinité-et-Tobago, Destra Garcia a déclaré qu'elle souhaitait qu'Ali Khan apparaisse dans la vidéo en raison de sa notoriété locale. Elle ne s'attendait pas à ce que sa présence suscite une controverse.

Dwayne Bravo, un ami proche et collègue de cricket d'Ali Khan, a également publié une vidéo d'excuses à la famille d'Ali Khan en son nom, parce qu'il avait facilité la collaboration. Destra Garcia a réagi en indiquant que les deux hommes avaient fait preuve d'une “grande courtoisie” dans la gestion de la situation.

Mais après les excuses publiques d'Ali Khan, les pemières plaisanteries légères suscitées par la vidéo ont rapidement fait place à des échanges plus larges sur les normes culturelles, les relations entre les sexes et les groupes raciaux à Trinité-et-Tobago.

Pourquoi s'excuser ?

La culture trinbagonienne considère comme naturelle la danse suggestive de Destra Garcia — de nombreuses réactions publiées en ligne étaient empreintes d’humour. Mais la majeure partie des commentaires a tourné en dérision Ali Khan dans sa démarche de justification, perçue par certains internautes comme “non virile” — surtout si on la replace au travers du prisme de la société caribéenne “macho”.

Par exemple, un utilisateur de Facebook a dit ne pas comprendre la raison pour laquelle Ali Khan éprouvait le besoin de présenter des excuses publiques.

Une autre internaute sur Twitter a souligné qu'Ali Khan devait être conscient des répercussions de ses agissements :

Ma mère dit que Destra aurait dû se familiariser avec la culture de son partenaire [de danse] avant de “se tortiller” sur Ali Khan, comme si Ali Khan était un idiot qui ne sait même pas ce qui est acceptable chez lui.
SALUT

Une autre était stupéfaite de voir que plusieurs utilisateurs de médias sociaux pouvaient blâmer Destra Garcia d'une manière ou d'une autre :

Le père d'Ali Khan contrarié et c'est la faute de Destra ? Ce n'est plus un enfant !

Cet utilisateur de Twitter a parfaitement retranscrit toute la controverse :

Alors Ali Khan accepte de faire un clip avec Destra Garcia. Ses parents ont exprimé leur désapprobation sur le contenu du vidéoclip. Maintenant, DJ Bravo présente des excuses publiques aux parents parce que tout ça était soi-disant son idée.

Ali, la prochaine fois, contente-toi de jouer au cricket !

Certains utilisateurs de médias sociaux sont allés jusqu'à mépriser Ali Khan comme n'étant plus digne de leur attention — une tendance souvent observée dans la “cancel culture” (culture du boycott) en ligne. Très peu d'internautes ont fait montre de sensibilité envers Ali Khan dans ce qui est apparu comme une situation embarrassante pour lui.

Les commentaires qui dérapent

Mais les commentaires relatifs à la controverse sur la chorégraphie d'Ali Khan ont perduré même après la publication de ses excuses — et certains sont allés très loin.

Un avocat qui a joint Global Voices au téléphone, mais qui a souhaité rester anonyme, a confirmé que le droit à la vie privée des personnalités est compromis lorsque l'information est diffusée dans le domaine public ; cependant, le potentiel de diffamation est considérable pour les usagers des médias sociaux qui commentent des faits comme ceux d'Ali Khan.

La loi de Trinité-et-Tobago sur la diffamation et la calomnie, en vigueur depuis longtemps, ainsi que son projet de loi sur la cybercriminalité, plus récent, visent à protéger les personnes, qu'il s'agisse de personnalités publiques ou non, contre les contenus préjudiciables publiés en ligne. Même si les utilisateurs des médias sociaux n'ont pas été les auteurs des messages qu'ils partagent, ils peuvent également être tenus pour responsables.

En ce qui concerne Ali Khan, bien que son apparition dans la vidéo soit rendue publique, les commentaires plus généraux qu'elle a suscités au sujet de ses prétendues croyances religieuses ou de son sex-appeal sont d'ordre personnel.

Femme noire, homme sud-asiatique

Peut-être que le “swing” de Destra Garcia et Ali Khan a fait couler beaucoup d'encre parce qu'il renvoie aux tensions historiques suscitées par les unions entre Africains et Indiens à Trinité-et-Tobago. Destra Garcia est Afro-Trinidadienne et, même si Ali Khan est d'origine pakistanaise, pour les Trinbagoniens, il fait partie de la grande diaspora sud-asiatique.

A Trinité-et-Tobago, les personnes d'origine indienne et africaine constituent les deux plus grands groupes ethniques du pays.

Les enfants issus d'unions entre personnes indiennes et africaines sont appelés “Douglas”. Ce terme est dérivé du mot hindou Dugola (दुगला), qui signifie “plusieurs” ou “un mélange”, en référence aux unions inter-castes en Inde. Dans les Caraïbes, le terme n'est utilisé que pour désigner les personnes d'origine ethnique afro-indienne.

Au téléphone avec Global Voices, Amilcar Sanatan, qui enseigne les sciences du comportement au campus St Augustine de l'Université des Antilles à Trinité, déclare avoir été frappé par la réaction de la population sur la notion de suggestion du désir sexuel manifesté entre des personnes d'origine africaine et sud-asiatique, même s'il ne s'agit que d'un scénario vidéo.

Le thème a déjà été exploré par d'autres artistes de soca : “Wining Good (Bharati Laraki)” d'Olatunji, dans lequel il louait les atouts d'une “fille indienne” (peut-être inspirée par “Come Beta” de Destra Garcia). La vidéo “HandyMan” de Sally Sagram, quant à elle, mettait en scène une femme indienne qui aimait les hommes afro-trinidadiens.

Amilcar Sanatan a confié à Global Voices :

I'm not sure who's fetishising who, but what's really interesting to me is that when videos like these, which are often sexually empowered and racially ambiguous, are consumed by non-European or American audiences, the values of those societies — like India and its diaspora, for instance — begin coming into play in a nuanced way. Usually, the discussion of such differences happens between the Global North and the Global South, but now we have an opportunity for it to be a South-South dialogue.

Je ne sais pas qui fétichise qui mais ce qui est particulièrement fascinant pour moi, c'est que lorsque des vidéos comme celles-ci, souvent sexuellement décomplexées et racialement controversées, sont appréciées par un public non européen ou américain, les valeurs de ces sociétés — comme l'Inde et sa diaspora, par exemple —  commencent à entrer en jeu de manière nuancée. Habituellement, la question de ces divergences est débattue entre le Nord et le Sud, mais nous avons aujourd'hui une opportunité de dialogue Sud-Sud.

Amilcar Sanatan estime que plus les pays des Caraïbes jouent au cricket dans la Première Ligue indienne [fr] (IPL), par exemple, et plus les joueurs d'autres pays jouent dans la Première Ligue des Caraïbes (CPL), plus la région devra accepter de tels schémas — des enjeux auxquels, selon lui, la musique trinbagonienne fait également écho.

“Dans ‘Me Gusta’, Destra Garcia cherche à exprimer quelque chose d'universel et d'autres cultures l'interprètent de différentes manières.” Amilcar Sanatan explique que Trinité-et-Tobago est accoutumé au débat sur la douglarisation qui soulève souvent la question de la pureté, du convenable et même de la morale. “Nous admirons le fruit d'une union afro-indienne”, indique-t-il, “mais le phénomène nous choque encore d'une certaine manière et c'est quelque chose auquel nous devons nous confronter”.

Bien qu'il ne considère pas que les réactions en ligne à la vidéo étaient de nature raciste, Amilcar Sanatan n'a pas laissé de côté les sous-entendus raciaux qui ont motivé une grande partie des commentaires malveillants sur la vidéo.

Si Ali Khan demeure pour l'instant loin des projecteurs, Destra Garcia a depuis sorti un nouveau morceau soca, intitulé “Permission Slip”, quelques jours seulement après la diffusion de “Me Gusta” pour le plus grand bonheur de ses fans.

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