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L'artiste trinidadien Tony Hall, avant-gardiste du « jeu et de l’interprétation », lègue un patrimoine précieux

Portrait en noir et blanc de Tony Hall.

Un portrait du dramaturge, acteur et metteur en scène trinidadien Tony Hall. Photo par Maria Nunes, reproduite avec autorisation.

L’article d'origine a été publié le 29 avril 2020.

Sauf mention contraire, tous les liens renvoient vers des pages en anglais.

Le 27 avril 2020, l’un des piliers de la communauté cinématographique et théâtrale de Trinité-et-Tobago – l'acteur, auteur et metteur en scène Tony Hall – s’est éteint soudainement d’une crise cardiaque, brisant le cœur d’une nation. Il avait 71 ans.

Tony Hall a dédié sa vie aux arts du spectacle, écrivant à la fois pour le théâtre et le cinéma, réalisant des mises en scène de théâtre comme des films, et apparaissant régulièrement sur scène et à l’écran en tant qu’acteur ou intervieweur.

Suite à un cursus en art dramatique et à l’obtention d’une licence à l’Institut de technologie du nord de l’Alberta en 1973, Tony Hall fait ses premiers pas dans le théâtre communautaire au Canada ; il travaille également dans le milieu carcéral où il crée des ateliers de technique de jeu de rôle pour les prisonniers. Il a continué d’apprendre tout au long de sa vie, appréciant autant les questions que les réponses, et a obtenu un diplôme en cinématographie et en production télévisuelle avancée en 1980.

Cette double qualification lui a été bénéfique une fois de retour à Trinité-et-Tobago, où il devient partie intégrante d’un groupe avant-gardiste de production télévisuelle qui a créé « Gayelle » [Un extrait vidéo met en scène son frère, Dennis « Sprangalang » Hall], une série sur le mode du magazine culturel qui a commencé à transformer le paysage télévisuel régional au milieu des années 80.

Pendant plusieurs années, Hall est apprenti acteur et metteur en scène aux côtés du Prix Nobel Sir Derek Walcott dans l'atelier de théâtre pionnier Trinidad Theatre Workshop (TTW), où il joue les premières mondiales des pièces The Joker of Seville et O’ Babylon (1975-81) de Walcott.

Lors d’une conversation téléphonique, Bruce Paddington, un des fondateurs de Banyan Limited, la compagnie de production vidéo qui a permis à Hall de poser son empreinte artistique sur plusieurs soap operas locaux, séries dramatiques, et émissions d’actualités, a rappelé que Hall était tellement impliqué dans TTW qu’il était « largement perçu comme l’héritier potentiel de Walcott ». Il décrit Hall comme « l'artiste et homme de la Renaissance par excellence » qui écrivait souvent des scripts à partir de sessions d’improvisation avec d’autres géants du théâtre comme Errol Jones et Eunice Alleyne.

« Il aimait les parodies satiriques et les commentaires sociétaux », dit Paddington. « Il innovait toujours, mais restait authentique – et socialement très engagé. » Il se souvient du duo Hall-Errol Sitahal (son camarade acteur de la série « Gayelle »), qu’il décrit comme « extraordinaire », ajoutant que Hall insistait souvent pour une approche plus inattendue des sujets. « Alors, Tony faisait des interviews pour des évènements comme le festival hindou de Phagwa [fr] », explique Paddington, pendant que Sitahal, de descendance indienne, présentait des rubriques sur la religion Orisha. La population de Trinité-et-Tobago est presque également divisée entre les descendants des cultures africaine et indienne. Hall a participé à l’intégration de la riche diversité culturelle du pays, en la rendant plus accessible à tous.

Niala Maharaj, co-animatrice de « Gayelle » avec Hall, a écrit sur Facebook :

Tony’s pursuit of truth had no room for pettiness, for jostling for stardom, for ethnic competition, pretense and pappyshow. […] Making Gayelle was always a hunt for the unexpected twist that would flip a situation out of the mundane.

La recherche de vérité par Tony ne laissait aucune place à la mesquinerie d’une course à la gloire, à la compétition ethnique, aux faux-semblants ou à la dérision. […] Produire Gayelle a toujours été une chasse au détail imprévisible causant une tournure des évènements inattendue .

Deux femmes parées pour sortir s'appuient contre un mur, le regard hors champ. L'une sourit de façon avenante tandis que l'autre fume une cigarette, l'air impassible.

Photo promotionnelle tirée de la pièce de Tony Hall, Jean et Dinah. Photo prise par Abigail Hadeed, reproduite avec autorisation.

Au cours d’une carrière s’étalant sur cinq décennies et ce, dans différents domaines artistiques – selon ses propres mots, « le jeu et l’interprétation dans l’espace, la rue, sur scène et à l’écran » – le travail de Hall a toujours été rempli d’idées originales. Parmi ses pièces les plus reconnues, produites avec la Lordstreet Theatre Company, on trouve Jean and Dinah, une pièce acclamée par la critique (inspirée du célèbre morceau de calypso du même nom, par The Mighty Sparrow's en 1956), The Brand New Lucky Diamond Horseshoe Club (une collaboration musicale avec le compositeur de calypso David Rudder) et Miss Miles, Woman of the World, une pièce inspirée de la vie du lanceur d'alertes politiques Gene Miles. Avec Christopher Laird, il a aussi mis en scène And The Dish Ran Away With The Spoon, une production récompensée par la BBC/Banyan.

La productrice cinématographique Danielle Dieffenthaler, qui a travaillé avec Hall à Banyan depuis 1990, s’en souvient comme de « l’homme aux idées ». « Le cerveau de Tony travaillait tellement plus rapidement que les autres », me dit-elle au téléphone. « Il était toujours en train de ruminer une idée ou deux. »

Dans un bureau, Penelope Spencer et Tony Hall sont assis face à face, en discussion.

L’actrice Penelope Spencer (à gauche), en pleine séance de travail avec Tony Hall. Photo prise par Abigail Hadeed, reproduite avec autorisation.

Tony Hall était passionné par la culture de Trinité-et-Tobago et, selon Diesffenthaler, il a contribué au ravivement de la commémoration des émeutes Canboulay, l’évènement à l'origine du j'ouvert (en traduction libre : « l’ouverture du jour »), un rituel qui proclame l’ouverture officielle des célébrations du carnaval annuel [fr] de Trinité-et-Tobago. Du temps où Hall était conférencier à l’université Trinité du Connecticut, il emmenait ses étudiant·e·s américain·e·s à Trinité afin de vivre l’expérience en direct. Il a toujours pensé que le carnaval – performance artistique par excellence – et l’éducation étaient intimement liés.

Cependant, Dieffenthaler se souvient également qu'en tant que membre du milieu créatif trinbagonien, Hall était parfois frustré. Malgré plusieurs succès, certains de ses projets restaient bloqués dans l’attente de financement approprié.

Tony Hall, en t-shirt et casquette, travaille sur son ordinateur, dont on aperçoit le reflet dans ses lunettes.

Tony Hall, dramaturge, acteur et metteur en scène de Trinité-et-Tobago. Photo prise par Abigail Hadeed, reproduite avec autorisation.

Dans un hommage publié sur le site du Festival du film de Trinité-et-Tobago, Paddington indique :

Tony played the leading role in the local film, ‘Obeah’ (1987) – initially known as ‘The Haunting of Avril’ – which was directed by Hugh Robertson [the director of the classic Trinidadian feature film, “Bim”]. Unfortunately, the film is still awaiting post-production funds, and it would be a great tribute to Tony if the government or private sector would pay for the completion of this film. […]

Tony always had great plans to complete major film projects such as a film version of his play, ‘Jean and Dinah’, and a major documentary on the life of [Trinidad-born civil rights advocate and Pan-Africanist] Kwame Ture. Unfortunately, he did not receive the support for these and many other worthy cultural projects which he developed.

Tony a joué le rôle principal dans le film local, Obeah (1987) – connu à l’origine sous le nom The Haunting of Avril [L’obsession d’Avril] – réalisé par Hugh Robertson [le réalisateur du long-métrage Bim, un classique du cinéma trinidadien]. Malheureusement, le film est toujours dans l’attente de financement pour la post-production, et ce serait un grand hommage à Tony si le gouvernement ou le secteur privé finançait la finalisation du film. […]

Tony a toujours eu de grandes idées pour mener à bien les projets de grands films, comme par exemple, une version filmée de sa pièce Jean and Dinah, et un important documentaire sur la vie de Kwame Ture [panafricaniste et défenseur des droits civils né à Trinité]. Malheureusement, il n’a pas reçu les aides nécessaires pour ces deux projets et beaucoup d’autres projets culturels qui mériteraient de voir le jour.

La version filmée de Jean et Dinah à laquelle Paddington fait référence est intitulée Yankees Gone. Ce projet tenait particulièrement à cœur à Hall, qui avait travaillé pendant plus de 10 ans avec la cinéaste canadienne Mary Jane Gomes.

Sur WhatsApp, Gomes décrit leur collaboration comme « la relation professionnelle la plus satisfaisante de [sa] carrière ». « J’ai tellement appris », me dit-elle. « Tony était un ami et un enseignant, un collègue et un camarade, un frère – tout cela à lui seul – et il restera à jamais une inspiration » :

He was one of the most creative forces, and so insightful. He'd never compromise for anything he didn't believe in, but he would always embrace the journey to learn. He lived to provoke thought. Tony represented the best of that kind of extempo wordsmithing that Trinidad is famous for; he was a master of it.

Il était une de ces rares forces créatrices, et tellement perspicace. Il n’aurait jamais fait de compromis pour ce en quoi il ne croyait pas, mais il accueillait toujours l’occasion d’apprendre. Susciter la pensée, telle était sa raison de vivre. Tony représentait le meilleur de cette création spontanée de formules [comparable à l’improvisation lyrique dans la musique calypso], pour laquelle Trinité est célèbre ; il était maitre dans cet art.

En fait, Hall a participé à la fondation du Jouvay Popular Theatre Process, une méthode d’ateliers d’art dramatique mettant en scène des personnages du carnaval traditionnel de Trinité et du folklore régional. Cet art fait appel à un type d’improvisation extemporanée, une forme d’improvisation lyrique de la musique calypso, agrémentée d’histoires contées.

Sur Facebook, Lorna Baez, une collègue universitaire explique :

Tony always emphasized play and performance as tools for self-emancipation and as a life-organizing principle. […] He was inspired by Garveyism in the Grand Caribbean and opening up spaces of self- discovery and introspection.

Tony a toujours considéré le jeu et l’interprétation comme des outils d’auto-émancipation et comme une base pour organiser la vie. […] Le garveyisme [un élément du nationalisme Noir s'appuyant sur les règles économiques, raciales et politiques énoncées par Marcus Garvey] dans les Grandes Antilles et l’ouverture d’espaces dédiés à l’auto-découverte et l’introspection l’inspiraient.

Les deux acteurs, vêtus de violet, se tiennent solennellement devant une voiture.

L'acteur Michael Cherrie et l'actrice Penelope Spencer dans Marcus Garvey Popular Theatre Project, de Tony Hall. Photo prise par Abigail Hadeed, reproduite avec autorisation.

Le style inimitable de Hall a laissé une empreinte sur les membres de la communauté artistique régionale et internationale, dont beaucoup ont publié leurs hommages sur les réseaux sociaux, étant donné les faits récents liés au COVID-19 et les mesures de confinement empêchant tout rassemblement pour célébrer sa vie.

Hormis les hommages sous forme de séance de visionnage, une célébration à la mémoire de Hall est prévue sur Zoom, où ses amis et collègues peuvent honorer sa mémoire avec des histoires et des chants.

Baez termine en se remémorant :

Our resilience, he once said to me, ‘is not in spite of being from the Caribbean but BECAUSE WE ARE from the Caribbean’. I honor his rebellious spirit and mind. ‘Most of us’ he once wrote, ‘have allowed all sorts of schemes to disconnect us, sometimes through no direct fault of our own. We are all born connected. There are many ways and means through play and performance in which we can allow ourselves to realise our connection to the energy of the universe.’ I am grateful to have met someone with such an elevated sense of courage, clarity and artistry. May you Rest In Peace and Power.

« Notre résilience, » m’a-t-il dit une fois, « n’est pas malgré le fait d’être caribéens, mais parce nous sommes caribéens. » J’honore son esprit rebelle et son caractère. « La plupart d’entre nous », a-t-il écrit, « avons autorisé toutes sortes de stratagèmes destinés à nous séparer les uns des autres, parfois sans en avoir conscience. Nous sommes tous et toutes né·e·s connecté·e·s. Grâce au jeu et à l’interprétation, il y a une multitude de chemins à emprunter pour nous permettre de prendre conscience de notre connexion avec l’énergie universelle. » Je m’estime chanceuse d’avoir rencontré un homme avec un tel sens du courage, une telle clarté et compétence artistique. Repose en paix et puissance.

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