Entretien avec Aïssatou Fofana, journaliste d'investigation environnementale en Côte d'Ivoire

Capture d’écran du site lecologiste

Aïssatou Fofana, journaliste ivoirienne spécialiste des investigations environnementales partage avec Global Voices sa passion mais aussi les risques du métier.

La Côte d'Ivoire est 54è sur 180 pays dans le classement mondial 2023 de Reporters Sans Frontières (RSF). Cela représente un recul de 17 rangs, comparativement au classement de 2022 où le pays occupait la 37è place. Au pays d’Alassane Dramane Ouattara, président de la Côte d'Ivoire depuis  la liberté de la presse est malmenée.

En effet, les journalistes ivoiriens font souvent face à des convocations des forces de l'ordre et d'autres doivent comparaître devant la justice du pays. Mais une catégorie est particulièrement touchée: les journalistes d'investigations qui sont souvent victimes d'intimidations, de menaces ou même d’arrestations dans l'exercice de leur fonction comme ce fut le cas de Noël Konan en juillet 2022, arrêté pour diffamation et condamné à une amende de 4 600 dollars américains pour un tweet.

Malgré tous ces risques, le journalisme d'investigation est le domaine de prédilection d’Aïssatou Fofana. Femme journaliste experte en questions d'écologie, elle a plusieurs cordes à son arc. Fondatrice du média “lecologiste”, un média thématique engagé pour l'amélioration de l'information environnementale, elle est également boursière média 2022 de l’Union Africaine où elle bénéficie des formations auprès d'un réseau de journalistes et d'experts sur le continent. Aïssatou est aussi assistante éditoriale à Global Investigative Journalism Network (GIJN Afrique).

Rencontrée par Global Voices à Lomé, elle lève le voile sur son parcours. L'interview a été modifiée sur le plan du style et de la longueur. 

Aïssatou Fofana en visite d'études à Johannesburg, Octobre 2022, Photo de Phil Kabuje pour African Union et GIZ

Jean Sovon (JS) : Comment est née cette passion pour le journalisme? 

Aïssatou Fofana (AF) : J’ai été bien orientée quand j'ai commencé le métier de journaliste en 2014. Au cours de la couverture d’un évènement, il y a un devancier (quelqu'un qui a commencé le métier avant moi et a beaucoup d'années d’expérience) qui m’a parlé d’une association de journalistes et de professionnels de médias qui sont dans une organisation qui traite des questions de l’eau,  de l’assainissement et de l’environnement. J'ai donc décidé d’intégrer ce réseau à travers lequel j’ai eu la possibilité d’écrire sur les questions liées à l’environnement. J'ai participé à des activités de sensibilisation, ce qui m'a donné de la matière pour écrire. Dans la foulée, j’ai pu aussi créer mon blog sur l’environnement sur lequel j’ai continué d’écrire, et aujourd'hui je suis devenue spécialiste de ces questions là.

JS : Vous êtes une des rares femmes journalistes à se consacrer à l’environnement dans votre pays. Qu’est ce qui a suscité cet engagement? Un fait marquant?

AF : Ce n’est pas un fait marquant mais plutôt un constat: cela va faire bientôt dix ans que je suis dans le milieu. Durant ces années, je n’ai pas vu de média spécialisé sur ces questions en Côte d’Ivoire. Les médias existants traitent de ces questions uniquement s’il y a un grand évènement comme la Conférences des Parties (COP)ou un évènement lié à la biodiversité. Ils ne traitent pas des questions liées à l’environnement parce que, selon eux, ça ne paye pas. Mon constat est parti de là et je me suis dit, pourquoi ne pas me spécialiser et mieux informer le public sur ces questions. Avec un collègue qui est spécialisé sur ces questions, nous avons décidé de créer le média “lecologiste” pour justement améliorer l’information environnementale, et pour lui donner plus de poids, d'envergure, et d’audience.

JS : Comment se présente votre média aujourd'hui?

AF : Le média existe depuis avril 2022, il est donc encore tout jeune. Mais on peut dire qu’il suscite déjà assez d’intérêt puisque  lecologiste a été sélectionné pour participer au programme Terra Africa de Cfi Média et développement, un programme qui s’étend sur deux ans et qui donne la possibilité à deux journalistes d’être formé sur les questions liées à l’environnement. C’est une grande opportunité pour nous. Comme nous nous spécialisons sur le fact-checking, le journalisme de solution et le journalisme d’investigation, nous ne cherchons pas forcément à traiter des questions factuelles mais nous insistons plutôt sur la qualité de nos articles. C'est-à-dire qu’on ne va pas publier plusieurs articles par mois juste pour créer du contenu. On veut vraiment que nos articles reflètent vraiment ce que l’on veut véhiculer comme message. On y va à petits pas mais sûrement!

JS : Quels sont vos défis en tant que femme journaliste environnementaliste?

AF: Généralement, les journalistes sont plus axés sur la politique, le sport ou la culture. Mais rarement sur l’environnement. Mon défi est de donner plus de visibilité aux questions d’environnement parce que c’est quelque chose de réel que tout le monde vit. Les médias et les journalistes ont leur part de responsabilité dans cette lutte contre le changement climatique et pour la protection de l’environnement.

Il faut savoir évoluer avec le temps, j’ai toujours gardé cela en tête. J’aurais pu me contenter d’être simple journaliste papier mais après je me suis tournée vers le journalisme web, et par la suite, je me suis encore formée pour devenir journaliste d’investigation parce que je veux toujours évoluer dans mon domaine, acquérir plus d'expériences et de compétences. Avec le journalisme d’investigation, je me suis dis que je pouvais donner plus de poids et plus de sens à mes écrits. Utiliser les études scientifiques pour étayer mes propos.

JS : Quelles sont les difficultés rencontrées en tant que journaliste d’investigation? Intimidations? Menaces? Diffamation?

AF : Je n’ai pas été menacée ni diffamée, les difficultés se trouvent plutôt dans la quête des informations. Quand on enquête, des fois on fait face à des acteurs qui ne veulent pas forcément répondre. Cela peut s'étaler sur plusieurs mois. Des fois, jusqu’à ce qu’on publie les articles sur l’enquête, on n’obtient pas gain de cause.

JS : Comment vous procédez pour contourner ces situations qui bloquent votre travail?

AF : Généralement ici en Côte d’Ivoire, il y a la Commission d'Accès à l'Information d'Intérêt Public et aux Documents Publics (CAIDP), une organisation qui aide les journalistes et tous les citoyens qui souhaitent obtenir certaines informations mais qui font face à des refus ou des obstacles. Cette organisation peut vous aider à les obtenir. Mais dans la pratique, ce n’est pas toujours avéré parce que dans certains cas, les informations sont accessibles mais dans d’autres cas, elles ne le sont pas. Dans ce cas de figure, nous mentionnons dans l’article “ qu’en faisant l’enquête, nous avons eu à envoyer des mails ou à contacter tels acteurs mais qui n’ont pas réagi ”. Et on laisse le soin aux lecteurs d’en juger par eux-mêmes.

JS : Qu’avez vous à dire aux jeunes femmes qui vous prennent comme exemple?

AF : Mon conseil aux jeunes femmes, c’est de se fixer des objectifs et de s'y tenir. Travailler à réaliser ces objectifs et persévérer parce qu’il va arriver des moments où ça sera vraiment difficile. On sera même tenté de renoncer ou de changer carrément de trajectoire et de métier. Mais quand on est passionnée et qu'on a une idée claire de ce qu’on recherche, on fonce tête baissée. C’est ce qui me permet d’avancer malgré toutes les difficultés.

JS : Quels sont vos nouveaux projets?

AF : Je continue toujours de me perfectionner. Je ne pense pas être une spécialiste des questions. Il me reste beaucoup à apprendre. Sur le long terme, je compte positionner “ lecologiste ” comme un média entièrement consacré à l'environnement et reconnu au niveau national et international.

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