À la rencontre de l'équipe à l'origine de la marche des fiertés de Bangkok

Des organisateurs de la marche des fiertés de Naruemit posent pour des photos (Bangkok, le 6 juin). Photo : Prachatai

Cet article écrit par Teeranai Charuvastra a été initialement publié par Prachatai, un site d'informations indépendant en Thaïlande. Une version éditée est republiée par Global Voices, dans le cadre d'un accord de partage de contenu.

Après une interruption de presque deux décennies, la marche des fiertés a brillamment fait son grand retour à Bangkok (Thaïlande) le 5 juin, attirant de nombreux membres de la communauté LGBTQ+, des travailleurs du sexe, des féministes, des dissidents politiques, et des défenseurs des droits des entreprises.

Dans une interview accordée à Prachatai English, ses organisateurs ont déclaré que l'événement a été d'un tel succès qu'ils ont eux-mêmes été surpris. Enhardis par cet accueil enthousiaste, ils ont à présent pour objectif d'étendre la lutte pour l'égalité des genres au-delà de Bangkok, en organisant des campagnes de fierté similaires à travers le pays. Ils partagent également ce qu'ils retiennent de l'événement : la manière dont ils ont pu obtenir un soutien si énorme dans une Thaïlande à majorité conservatrice, et comment la récente élection de Chadchart Sittipunt en tant que Gouverneur de Bangkok a complètement fait basculer le soutien public de leur côté.

Tout au long de la journée, la marche des fiertés de Naruemit, qui signifie « création » en thaï, comprenait des discours, des spectacles de drag et des soirées dansantes tout au long de la journée. Aucun chiffre de participation n'a été publié, mais un des organisateurs a déclaré que l'événement a rassemblé environ 10 000 personnes.

Chumaporn « Waaddao » Taengkliang, défenseuse de longue date de l'égalité des genres, a expliqué :

I felt really proud. It’s an empowering experience, to know that what we did brought a bit of life back to our city and its people. And I was really touched, because I could feel that people had fun and hope, taking pride in the diversity of gender identities.

J'étais très fière. Savoir que l'on a ramené un peu de vie dans notre ville et sa population est une expérience enrichissante. J'étais également très émue parce que je pouvais ressentir que les gens s'amusaient et que cela nourrissait leurs espoirs, et qu'ils étaient fiers de la diversité des identités de genre.

Le défilé a attiré de nombreux profils de participants : des membres de la communauté LGBTQ+ et leurs sympathisants aux militants des droits des femmes, en passant par des touristes étrangers, des travailleurs du sexe, des défenseurs du mariage de personnes de même sexe, et des critiques du gouvernement qui en ont profité pour faire entendre leur programme politique.

Des personnalités politiques étaient également présentes, la plus importante d'entre elles étant le Gouverneur de Bangkok fraîchement élu, Chadchart Sittipunt, qui s'est d'ailleurs engagé à soutenir la marche des fiertés dès le soir de son élection, le 31 mai.

Membres de la communauté LGBTQ+ et sympathisants lors de la marche des fiertés de Bangkok. Photo : Prachatai

Une poignée, mais fière

La diversité célébrée lors de la marche du 5 juin était également manifeste parmi les organisateurs.

Le comité d'organisation était composé de Bangkokiens, Nord-Estariens et de Sudistes. L'un d'entre eux s'identifie comme une personne trans non binaire, un autre comme une personne hétérosexuel, tandis qu'un autre utilise le mot « ze » comme choix de pronom. La plupart d'entre eux sont impliqués dans des campagnes en faveur de l'égalité des sexes et des droits des LGBTQ+ depuis des années, mais pour quelques-uns, c'était la première fois qu'ils organisaient un événement.

Methawee Pannon, étudiant·e de quatrième année à l'université de Khon Kaen, a partagé ses réflexions :

Before this, I was just an outsider. I just signed my name on petitions and retweeted other people’s posts. But now I’ve seen and learned so much about the details of preparation. It gave me a really good first impression. It’s so different from what I experienced from the outside.

Avant ça, j'étais un·e outsider. Je signais juste des pétitions et je retweetais les publications d'autres personnes. Mais à présent, j'ai vu et appris tant de choses sur les détails de la préparation. Ça m'a donné à priori une très bonne impression. C'est tellement différent de ce que j'ai connu à l'extérieur.

Beaucoup d'organisateurs ont le même avis : ils ont été agréablement surpris par la participation à la marche et l'accueil chaleureux du public et des médias.

« Ça a vraiment surpassé mes attentes. Quand on a commencé à planifier tout ça, on ne pensait pas qu'autant de personnes viendraient participer à la marche avec nous », dit Jingjai Jingjit, âgé de 34 ans, qui fait partie de Feminist Mermaids, un groupe de défense des droits des femmes basé dans la province de Songkhla.

Des rassemblements en soutien aux droits des personnes LGBTQ+ avaient déjà été organisées en Thaïlande par le passé, le dernier ayant eu lieu à Bangkok en 2006. Cependant, selon Waaddao, une activiste qui dirige également le groupe Togetherness for Equality and Action (TEA), ils étaient présentés soit comme des parades gay soit comme des événements marquant la Journée internationale contre l'homophobie, la biphobie et la transphobie, et non comme des activités liées au mois de juin, mois mondial des fiertés

Elle explique que dans ce sens, la marche du 5 juin était la première de son genre pour la capitale. Elle ajoute que la marche des fiertés ne se limite pas à l'égalité des sexes.

This is democracy: we needed to take to the streets and call for our rights to be respected. We wanted to practice street democracy.

C'est la démocratie : nous nous devions de prendre les rues et de réclamer que nos droits soient respectés. Nous voulions pratiquer la démocratie de rue.

Elle rappelle aussi que la première réunion de planification de la parade était composée de « moins de 10 personnes, et disposait de 0 baht (monnaie thai) ». Plus tard, la nouvelle s'est répandue dans d'autres groupes du cercle très fermé des activistes LGBTQ+ et féministes. Un total de 400 000 THB (11 350 USD) a été collecté pour financer la marche. Le financement provenait d'organisations de défense de l'égalité, de dons du public et du produit de la vente de billets pour les afterparties.

Les organisateurs ont adopté ce qu'ils ont appelé une gestion de « partage du pouvoir », par opposition à un style de gestion hiérarchique. Il n'y avait pas de leader ou de porte-parole officiel. Lors des entretiens, les membres de l'équipe ont souligné à plusieurs reprises que le défilé était un effort collectif. Pour cette raison, ils ont également essayé d'éviter les interviews médiatiques impliquant des représentants individuels du groupe.

L'effet Chadchart 

Les membres de l'équipe ont également attribué la forte participation et l'acceptation du public au soutien public donné par le gouverneur Chadchart, qui avait déjà assisté à plusieurs événements avant le défilé du 5 juin. Waaddao a dit :

Chadchart’s support was a critical factor. The Chadchart effect is still strong. It helped to mobilize people. Even though Chadchart didn’t organize the parade, he helped to build the impression that our activity was supported by the city.

Le soutien de Chadchart a été un facteur déterminant. L'effet Chadchart est encore fort. Il a permis de mobiliser les gens. Même si Chadchart n'a pas organisé le défilé, il a contribué à donner l'impression que notre activité était soutenue par la ville.

Le chef de la hiérarchie gouvernementale de Bangkok soutenant pleinement la marche, le soutien des autorités a rapidement suivi. Le 5 juin, des policiers ont délimité l'itinéraire de la marche et régulé la circulation au cœur du district de Silom. Des fonctionnaires et du personnel médical ont également été déployés pour apporter leur soutien.

Que les choses se passent ainsi est rare en Thaïlande, où les manifestations sont régulièrement entravées ou violemment dispersées.

Les organisateurs de la marche des fiertés de Naruemit ont été encore plus surpris par la manifestation de solidarité du secteur privé, y compris de certaines des plus grandes entreprises de Thaïlande, qui se tiennent habituellement à l'écart des mouvements de défense et des mouvements civils.

Un panneau appelant à la démission du Premier ministre Prayut Chan-o-cha suspendu au-dessus de la marche des fiertés, à Bangkok. Photo : Prachatai

Selon les organisateurs, le soutien quasi universel à la marche a néanmoins été entaché par l'hostilité du gouvernement. Le ministère de la Santé a tenté d'attiser la crainte du public en déclarant que la maladie de la variole du singe pourrait se propager en Thaïlande en raison de la présence de touristes étrangers à la marche des fiertés.

L'Organisation mondiale de la santé a déclaré que ces craintes n'étaient pas fondées, mais cela n'a pas empêché le porte-parole du gouvernement de répéter l'avertissement aux médias.

« Je n'ai pas été surprise qu'ils essaient de faire des liens entre nous et cette maladie. Mais j'étais très en colère de le voir », a déclaré Jingjai, la militante de Feminist Mermaids.

Une fierté au-delà de Bangkok

Le succès de la marche des fiertés de Naruemit a été suffisant pour encourager les organisateurs à se concentrer sur d'autres événements de la Pride en dehors de Bangkok. Ils discutent déjà de la tenue d'une marche dans le district de Hat Yai, dans la province de Songkhla, le 26 juin et d'une autre dans la province de Khon Kaen le 30 juin.

Mais étendre cette lutte au-delà de Bangkok comporte ses propres défis, notamment la résistance potentielle des habitants des régions plus conservatrices du pays. Il y a tout juste dix ans, une parade gay à Chiang Mai a dû être annulée suite aux protestations des résidents locaux.

D'autres se disent convaincus que les temps ont changé et que la Thaïlande est plus que jamais prête à accepter la diversité.

« Bien sûr, je pense aux risques. Je suppose qu'il est normal que notre événement soit attaqué par certaines personnes », a déclaré Jingjai. « Mais nous organiserons le défilé de manière amicale. Je ne pense pas qu'il y aura une grosse réaction négative. »

Elle a ajouté : « Je pense que les Thaïlandais sont de plus en plus conscients de leurs droits maintenant. »

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