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Affaire Cesare Battisti : Imbroglio italo-brésilien

Le Brésil et l'Italie se sont affrontés dans un match de football le 10 février dernier à Londres. Ce match amical était loin d'avoir l'importance de certaines rencontres passées mais l'atmosphère entourant le match a mis le feu aux blogosphères nationales, comme nous l'avons rapporté à plusieurs reprises dernièrement [liens en français].

Après des semaines de brouhaha transatlantique, quelques blogueurs se demandent comment et pourquoi cette affaire est allée si loin. La décision du gouvernement brésilien d'accorder l'asile politique à Cesare Battisti mérite-t-elle autant d'attention ?

Quels éléments peuvent bien produire des résultats à ce point remarquables : une minute de silence des députés européens [en français], lors d'une session en début de mois, à la mémoire des victimes imputées à Cesare Battisti, il y a 30 ans ; les adieux d'une icône du journalisme brésilien, née italienne, en plein débat national sur l'affaire ; et aussi le rappel par l'Italie de son ambassadeur au Brésil ? Le gouvernement italien est allé jusqu'à menacer d'annulation le match amical du 10 février, une réponse disproportionnée du point de vue brésilien. Silvio Berlusconi semble être à blâmer.

Celeuma injustificada a criada pelo “caso Battisti” e a atitude de bufão tomada pelo governo chefiado por Silvio Berlusconi. Pelo menos aproveitei a chance para estudar sobre o tema antes de me arriscar a escrever algumas linhas. A maioria dos analistas não faz segredo da passionalidade de suas analises e transformaram o caso numa disputa partidária, ou pior, futebolística.
Brasil vs ItáliaDissolvendo No Ar

Altercation injustifiée suscitée par “l'affaire Battisti” et l'attitude bouffonne du gouvernement dirigé par Silvio Berlusconi. Au moins, j'ai profité de l'opportunité pour étudier la question avant de me risquer à écrire quelques lignes. La majorité des analystes ne font pas secret du caractère passionnel de leurs analyses et ils transforment l'affaire en dispute partisane, ou pire, footballistique.
Brasil vs Itália [Brésil contre Italie, lien en portugais] du blog Dissolvendo No Ar :

A Itália, hoje, vive o governo histérico de Berlusconi. É o dono da grande rede de televisão italiana, é dono de jornais, é dono de times de futebol. Ou seja, é o dono da Itália. E é nitidamente fascista, xenófobo, racista.
A HISTERIA DE BERLUSCONI E A SOBERANIA BRASILEIRABlog de Luís Antônio Castagna Maia

L'Italie d'aujourd'hui vit le règne hystérique de Berlusconi. C'est le patron du grand réseau de télévision italien, c'est le patron de journaux, c'est le patron d'équipes de football. Ou plutôt, c'est le patron de l'Italie. Et il est notoirement fasciste, xénophobe et raciste.
A histeria de Berlusconi et a soberania brasileira [L'hystérie de Berlusconi et la souveraineté brésilienne, lien en portugais] du Blog de Luís Antônio Castagna Maia

La réaction italienne est singulièrement différente de celle de l'an passé, quand le gouvernement français a refusé d'extrader l'ex-membre des Brigades Rouges Marina Petrella, laquelle a été informée de cette décision sur son lit d'hôpital par Carla Bruni elle-même. Ce tour-ci, avec le Brésil, Mme Sarkozy a dû nier publiquement toute influence dans le refus d'extrader Cesare Battisti, ce qui a encore davantage pimenté l'affaire.

De nombreux blogs signalent que la principale source de la fureur italienne sont cette fois les termes employés lors de l'annonce de la décision d'octroi de l'asile politique par le Ministre brésilien de la justice, Tarso Genro, qui a déclaré Cesare Battisti victime de persécution politique et estimé que sa vie pourrait être en danger s'il était extradé.

Mais do que a decisão em si, o que provocou a violenta reação do governo italiano foram os termos utilizados pelo ministro da Justiça, Tarso Genro, para negar o pedido de refugio, aceitando as alegações de Battisti, segundo as quais correria risco de vida e de perseguição política caso voltasse à Itália.
Battisti e Rother: a arte dos tiros no péBalaio do Kotscho

Plus que la décision en elle-même, ce sont les termes utilisés par le Ministre de la justice, Tarso Genro, pour refuser la demande d'extradition — acceptant les allégations de Cesare Battisti selon lesquelles il risquerait sa vie et des persécutions politiques s'il rentrait en Italie — qui ont provoqué la violente réaction du gouvernement italien.
Battisti e Rother: a arte dos tiros no pé [Battisti et Rother, de l'art de se tirer dans le pied, lien en portugais] du blog Balaio do Kotscho

Por mais que insista que a decisão do Brasil foi soberana, é sabido que Tarso não consultou o Itamaraty antes de resolver. E enfiou na cara da Itália e do governo do tosquíssimo Silvio ,Berlusconi uma justificativa dura, nada diplomática e desnecessária. A França obviamente desconfia das mesmas possibilidades que afligiram o pimpão ministro da Justiça. Mas preferiu se referir às condições de saúde de Petrella, em vez de criar caso por nada. Diante disso, a mesma Itália recuou. Parece razoável que a mesma decisão soberana que Tarso defende seja acompanhada do tensionamento das relações pela Itália, que viu um ministro de Justiça brasileiro pela primeira vez questionar a justiça dos outros. Molecagem de segunda categoria. Um bom exemplo de como uma decisão justa pode ser prejudicada por quem não sabe respeitar a soberania alheia.
Tarso errou (mesmo) com BatisttiBlog do Savarese

Même si on insiste sur le fait que la décision brésilienne est souveraine, on sait que Tarso Genro n'a pas consulté Itamaraty [siège des Affaires Etrangères] avant de prendre sa décision. Et il a jeté à la face de l'Italie et du gouvernement de Silvio Berlusconi une justification dure, absolument pas diplomatique ou nécessaire. La France partage de toute évidence les doutes du bravache Ministre de la justice. Mais elle a préféré faire référence à l'état de santé de Marina Petrella, plutôt que de créer une affaire pour rien, forçant ainsi l'Italie à faire marche arrière. Il paraît raisonnable que la même décision souveraine, soutenue par Tarso Genro, soit accompagnée de tensions dans les relations avec l'Italie, qui a vu pour la première fois un Ministre brésilien de la justice remettre en question la justice des autres. Enfantillage de seconde classe. Un bon exemple de la façon dont une décision juste peut être affaiblie par qui ne sait pas respecter la souveraineté d'autrui.
Tarso errou (mesmo) com Batistti [Tarso s'est trompé (vraiment) avec Battisti, lien en portugais] du Blog do Savarese

Le football n'est pas le seul lien fort entre les Brésiliens et les Italiens. Il existe bien d'autres interfaces culturelles et il y a aussi le fait que le Brésil accueille la plus importante communauté italienne émigrée au monde. Dans le cas présent, il semble que cette proximité ait provoqué une complexe réaction en chaîne autour de questions en suspens de l'histoire des deux pays : les “Années de plomb“.

Au Brésil, où des groupes armés ont combattu la dictature militaire (1964-1985), une loi d'amnistie a levé les charges contre les officiers de sécurité accusés de torture, comme celles qui pesaient contre les personnes ayant participé à des actes de violence à l'égard de l'État. L'Italie est fière d'avoir maintenu ses institutions politiques pendant ses “anni di piombo” (1970-1980), mais bien des aspects de cette période semblent enveloppés de mystère.

Une figure centrale de ce débat au Brésil est Mino Carta, auteur, éditeur et journaliste né Italien qui a participé à la création de trois des quatre principaux magazines d'information actuellement en circulation dans le pays (Veja, IstoÉ et CartaCapital). Reconnu comme une voix indépendante qui fait autorité, également ami proche du Président Lula, Mino Carta a utilisé son blog pour attaquer le Ministre Tarso Genro sur sa position et ses déclarations à propos de l'affaire Battisti. En début de mois, avec un billet où il déclare avoir perdu foi dans le journalisme et dans le Brésil, il a a fermé son blog et annoncé son futur silence dans les pages de l'hebdomadaire CartaCapital.

Telefona Jean-Paul Lagarride de Darfur. Pergunta: “Vem cá, o Tarso Genro quer declarar guerra à Itália?” “Talvez”, admito. Segue-se o seguinte diálogo.
Ele – Além de jurista, trata-se de um professor de história e ciências políticas. Um mestre.
Eu – Você acha?
Ele – Claro, acaba de dar à Itália uma aula de democracia. Como o Brasil saiu dos seus anos de chumbo? Com a lei da anistia. A Itália, até hoje, não fez a sua lei da anistia.
Eu – Deve ser porque a Itália não teve um general Golbery.
Ele – Pois é. E como o velho Golba fez à Itália.
Eu – Quem sabe o nosso Tarso não tenha percebido que há chumbo e chumbo?
Lagarride e Tarso GenroBlog do Mino

Jean-Paul Lagarride appelle du Darfour. Il demande : “Mais, Tarso Genro veut déclarer la guerre à l'Italie ?” “Peut-être”, je concède. S'ensuit ce dialogue.
Lui – En plus d'être avocat, il est professeur d'histoire et de science politique. Un maître.
Moi – Tu penses ?
Lui – C'est clair, il vient de donner à l'Italie une leçon de démocratie. Comment le Brésil s'est-il sorti de ses années de plomb ? Avec la loi d'amnistie. L'Italie n'a toujours pas fait sa propre loi d'amnistie.
Moi – Ce doit être parce que l'Italie n'a pas eu de général Golbery [chef des services secrets (SNI) aux débuts de la dictature militaire puis soutien du processus de démocratisation du pays]
Lui – Oui. Et comme le vieux Golba a fait l'Italie [Golbery do Couto e Silva a fait partie de la Force expéditionnaire brésilienne de la campagne d'Italie pendant la Seconde Guerre Mondiale].
Moi – Qui sait, peut-être que notre cher Tarso ne s'est pas rendu compte qu'il y a plomb et plomb ?
Lagarride e Tarso Genro [Lagarride et Tarso Genro, lien en portugais] du Blog do Mino

Está claro que o ministro Tarso não erra ao dizer que a mídia nativa está sempre a agredir o governo de Lula, e contra esta forma desvairada de preconceito CartaCapital tem se manifestado com frequência. Ocorre que, ao referir-se à extradição negada a mídia está certa, antes de mais nada em função dos motivos alegados, a exibir ao mundo ignorância, falta de sensibilidade diplomática e irresponsabilidade política, ao afrontar um estado democrático amigo. De todo modo, Battisti transcende sua personalidade de “assassino em estado puro”, segundo um grande magistrado como o italiano Armando Spataro, para se prestar a uma operação que visa compactar o PT e empolgar um certo gênero de patriotas canarinhos. Isto tudo me leva a uma conclusão desoladora, embora saiba de muitíssimos leitores generosos e fiéis: minha crença no jornalismo faliu.
DespedidaBlog do Mino

Il est clair que le Ministre Tarso Genro n'a pas tort quand il dit que les médias attaquent systématiquement le gouvernement de Lula, et CartaCapital se manifeste fréquemment contre ce type de préjugés. Mais il se trouve qu'à propos de l'extradition refusée les médias ont raison, avant tout en raison des motifs allégués, mais aussi à cause de cette démonstration d'ignorance au monde, du manque de sens diplomatique et de l'irresponsabilité politique qui consiste à affronter un État démocratique ami. De toute façon, Battisti transcende sa personnalité “d'assassin à l'état pur”, selon l'expression du grand magistrat italien Armando Spataro, pour se prêter à une opération qui vise à unir le Parti des Travailleurs et alimenter un certain genre de patriotisme “canari”. Tout cela m'inspire une triste conclusion, même si je sais le grand nombre de lecteurs généreux et fidèles : je ne crois plus au journalisme.
Despedida [Adieux, lien en portugais] du Blog do Mino

Cesare Battisti est emprisonné à Brasilia en attendant la décision finale de la Cour Suprême brésilienne (STF). Au nombre des pièces du dossier, une lettre de Francesco Cossiga, le Ministre de l'intérieur italien des années 1970, qui confirme que les crimes de Cesare Battisti étaient de nature politique. Dans une interview récente à l'hebdomadaire IstoÉ, qui a été abondamment commentée par les blogueurs suivant l'affaire, Cesare Battisti exhorte son pays à revenir sur ce qui s'est réellement passé à l'époque.

“Acho que o gesto do ministro Genro foi de coragem e de humanidade. A decisão é muito importante não só para mim, Cesare Battisti, mas para a humanidade. A Itália precisa reler a própria história. Nós estamos dando à nação italiana a possibilidade de reler sua história com serenidade, humanamente… Naquela época, a tortura fazia parte do cotidiano da Itália. A Itália tem de reconhecer isso. Mas não pode. Porque a Itália é Europa. E a Itália não pode admitir que nos anos 1970 viveu uma guerra civil.”
Cesare Battisti – “Por que tudo isso comigo?”Blog do Se

“Je pense que le geste du Ministre Tarso Genro a été un geste de courage et d'humanité. Cette décision est extrêmement importante, pas seulement pour moi, Cesare Battisti, mais pour l'humanité. L'Italie a besoin de relire sa propre histoire. Nous sommes en train de donner à la nation italienne la possibilité de relire son histoire avec sérénité, humainement… A cette époque, la torture faisait partie du quotidien de l'Italie. L'Italie doit reconnaître cela. Mais elle ne le peut pas. Parce que l'Italie c'est l'Europe. Et que l'Italie ne peut admettre que dans les années 1970, elle vivait une guerre civile.”
Cesare Battisti – “Por que tudo isso comigo?”Blog do Se

En navigant au gré des blogs brésiliens qui ont couvert l'affaire, il est aisé de trouver des points de vue reflétant ce qui est publié par les principaux médias. Les résultats d'un récent sondage de Globo.com révèlent 80% de désaccord avec la décision du gouvernement brésilien d'accorder l'asile politique à Cesare Battisti. On relève pourtant des prises de position intéressantes sur les contradictions entre les différentes solutions politiques mises en œuvre par le Brésil et l'Italie afin de résoudre leurs blessures politiques passées, et sur leur façon de gérer les contradictions entre hier et aujourd'hui.

A grande imprensa se refere ao ‘terrorista Battisti’ como se tivesse agido ontem, mas estamos falando de coisas acontecidas entre 30 e 40 anos atrás. O ministro Tarso Genro tem razão ao dizer que a imprensa teve comportamento diferente quando ele propôs a rediscussão da punição aos torturadores. Aí disseram que era coisa do passado… Ele é acusado de ter tomado uma decisão política, mas seguiu o que o STF já tinha decidido sobre isso. Um dos críticos do ministro foi o governador Serra, que se mostrou escandalizado com Battisti, mas na última eleição apoiou Fernando Gabeira, que sequestrou um embaixador americano, mas não é considerado terrorista.
Fascistas italianos e mídia brasileira mentem sobre BatisttiBahia de Fato

La presse nationale fait référence au “terroriste Battisti” comme s'il avait agi hier, mais nous sommes en train de parler de choses qui se sont passées il y a 30 à 40 ans. Le Ministre Tarso Genro a raison de dire que les médias ont eu un comportement différent quand il a proposé une re-discussion de la punition des tortionnaires. A ce moment là, ils ont dit que c'était quelque chose du passé… Il est accusé d'avoir pris une décision politique mais il a suivi ce que le STF [la Cour Suprême] avait déjà décidé sur ces questions. Un des critiques du Ministre est le Gouverneur Serra [de l'état de São Paulo, principal candidat d'opposition pour les Présidentielles de 2010], qui s'est montré scandalisé du cas Battisti, mais lors de la dernière élection, il a soutenu Fernando Gabeira, qui a séquestré un ambassadeur américain, mais qui n'est pas considéré terroriste.
Fascistas italianos e mídia brasileira mentem sobre Batistti [Les fascistes italiens et les médias brésiliens mentent a propos de Battisti, lien en portugais] du blog Bahia de Fato

Por fim, uma pergunta básica, incontornável: qual é a motivação do governo italiano? Por que tanto empenho em botar as mãos num personagem tão inofensivo, depois de tanto tempo? A resposta, ou parte dela, está na conjuntura doméstica da Itália, marcada pela crise e por uma onda de protestos em que se sobressai um vigoroso ativismo estudantil. Berlusconi e seus aliados reagem à ascensão de uma esquerda não-domesticada sacudindo o espantalho dos “anos de chumbo”. A histeria em torno do caso Battisti, manipulado para criar uma anacrônica associação entre os “radicais” de ontem e de hoje, nada tem de irracional. Ao contrário, dá respaldo a um discurso em que o prefeito fascista de Roma, Gianni Alemanno, acaba de declarar que “o movimento estudantil italiano (seria) dirigido por 300 criminosos da universidade La Sapienza”.
A mídia contra BattistiEntreatos

Enfin, une question basique, incontournable : quelle est la motivation du gouvernement italien ? Pourquoi tant d'effort pour mettre la main sur un personnage aussi inoffensif, après tant d'années ? La réponse, du moins partielle, est dans la conjoncture intérieure italienne, marquée par la crise et par une vague de protestations au sein de laquelle ressort un vigoureux activisme estudiantin. Berlusconi et ses alliés réagissent à l'ascension d'une gauche non-domestiquée en agitant l'épouvantail des “années de plomb”. L'hystérie autour de l'affaire Battisi, manipulée de façon à créer une association anachronique entre les “radicaux” d'hier et ceux d'aujourd'hui, n'a rien d'irrationnel. Au contraire, elle soutien un discours dans lequel le Préfet fasciste de Rome, Gianni Alemanno, vient de déclarer que le “mouvement estudiantin italien [serait] dirigé par 300 criminels de l'Université de La Sapienza “.
A mídia contra Battisti [Les médias contre Battisti, lien en portugais] du blog Entreatos

Espérons d'autres matchs, où le respect que les Brésiliens et les Italiens conçoivent pour les ressortissants des deux pays, pour leur culture et tout particulièrement pour leur art du football, éclipse ces imbroglios politiques.

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