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Le patriotisme paranoïaque russe a son dessin animé

“Children Versus Wizards.” Image: YouTube.

«Les enfants contre les sorciers». Illustration: YouTube.

[Article d'origine publié le 7 mars 2016] Une organisation caritative russe vient de produire un incroyable dessin animé. Le long métrage d'animation «Les enfants contre les sorciers» est issu de l'imagination d'un ultra-nationaliste russe. Il se passe dans un monde englouti par la magie noire et l'Otan, où la Russie se dresse seule contre la menace du mal occidental. Le film n'est pas encore sorti sur les écrans, mais une bande-annonce est visible sur YouTube. Si ses images sidèrent, c'est aussi parce qu'elles sont d'une laideur invraisemblable.

Le scénario

Les événements que racontent le film se passent il y a quinze ans. Deux étudiants militaires, Ivan Tsarinyne et Piotr Ikhogromov, se rendent en Ecosse pour infiltrer «l'Académie supérieure des sciences occultes». Leur mission consiste à retrouver cinq orphelins qui se sont exilés à l'étranger pour étudier dans une école de magie. Mais au lieu de rentrer chez eux (dans leurs orphelinats), ils se sont mis à développer «des sentiments négatifs envers la Russie». Ivan et Piotr sont chargés de comprendre pourquoi leurs compatriotes se sont retournés contre leur patrie.

По сюжету, в 2004 году, так же как и в 1941 году, над нашим государством вновь возникла угроза вторжения, только более изощрённого врага. Враг захотел с нами реванша за проигрыш во Второй мировой войне.

D'après le scénario, en 2004, comme en 1941, notre gouvernement est de nouveau confronté à la menace d'une invasion, mais cette fois-ci par un ennemi plus subtil. L'ennemi veut sa revanche après avoir perdu la Seconde Guerre mondiale.

Parallèlement, l'école de magie envoie à Moscou sa vedette, «un ancien compatriote», Léonard. En Russie, il rencontre des élèves et réalise de nombreux «miracles» pour les attirer en Ecosse.

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(Certainement pas des Mangemorts.)

А этот [внутренний] враг совсем другой. Главный антагонист — Леонард. Он занялся оккультизмом и поэтому предал родину. Но этого не видно, он не стал открытым врагом во вражеской форме, он внешне остался тем же, поменялась его внутренняя суть. На первый взгляд — он русский, но он ненавидит Россию. Он не нарушает законы, он не нарушает границ, он даже очень законопослушный, но он враг, пострашнее того, что был 75 лет назад. Внешне его не отличишь, но он наполняет ненавистью к России подрастающее поколение, они вырастают врагами нашего отечества, такие дети разговаривают по-русски, даже живут здесь, но душой они в других странах. Скрытый враг намного опаснее явного.

Cette fois, l'ennemi [intérieur] est tout autre. Le principal antagoniste est Léonard. Il a versé dans l'occultisme, ce qui l'a amené à trahir sa patrie. Mais ce n'est pas visible, il n'est pas devenu ouvertement un ennemi répérable à son apparence, qui est restée la même, c'est l'essence de son être qui a changé. A première vue il est russe, mais il hait la Russie. Il n'enfreint aucune loi, il respecte les frontières, il est même particulièrement respectueux des lois, mais c'est un ennemi, plus redoutable encore que ceux d'il y a soixante-quinze ans [les nazis allemands]. Personne ne fait attention à lui, mais il emplit de haine envers la Russie la génération montante, qui grandit en ennemi de notre patrie : ces enfants-là s'expriment en russe, et même vivent chez nous, mais leur âme est ailleurs. Cet ennemi caché est beaucoup plus redoutable qu'un ennemi déclaré.

Just look at how crazy-law-abiding this guy is. He sits in his chair, drives through green traffic lights ... wears pants.

Voyez comme ce type est si respectueux de la loi que c'en est louche. Il s'assoit dans un fauteuil, attend que le feu soit vert pour passer… porte un pantalon…

A l'école, Léonard fait la connaissance d'une fille appelée Nadia Eropkine, qui «possède le don très rare de voir ce que les autres ne voient pas». Grâce à son sixième sens, elle tente de contrecarrer les desseins de Léonard (par la suite elle sera quand même attirée jusqu'à l'université, mais à la fin elle sera sauvée et ramenée en Russie).

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Pendant ce temps, Ivan et Piotr, dans leur école de cadets, se lient au lieutenant-colonel Téléguine, un vétéran des services spéciaux, qui a pris part à plusieurs guerres et «opérations militaires». En hélicoptère, ils prennent la direction des côtes de l'Ecosse, mais à cause de la mauvaise météo, s'écrasent quelque part près du Kosovo. Par chance, dans les montagnes existe un entrepôt secret où la Russie a caché, en 1999, des mini-hélicoptères.

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Dans une séquence de flashback, Téléguine raconte aux garçons l'histoire de ces mini-hélicoptères, comment ils ont servi à la «lutte conte les bandits» et au sauvetage des habitants. Après être tombé sur ces mini-hélicoptères, Téléguine propose aux deux garçons de «faire un petit crochet» par la Grèce, où ils pourront recevoir les conseils de prêtres orthodoxes ainsi que leur bénédiction.

(Every boy's dream.)

(Le rêve de tout petit garçon.)

En Grèce, on découvre qu'Ivan souffre d'un orgueil démesuré. Pour comprendre la nature du combat spirituel, il passe une nuit dans une grotte, à se battre contre divers monstres et horreurs. Il s'en sort et, le lendemain, reçoit la bénédiction et une croix de bois. Le trio se dirige ensuite vers le château de l'université en Ecosse. Alors qu'ils s'en approchent, Téléguine se dissimule dans la forêt, car il est trop vieux pour se faire passer pour un élève.

(Every boy's dream, continued.)

(Le rêve de tout petit garçon. Suite.)

Une fois à l'intérieur de l'école, Ivan et Piotr font tout leur possible pour s'immiscer dans les cours en trompant les professeurs, tout en recherchant leurs compatriotes. Quand ils les trouvent, tous, sauf un, «ne sont plus russes, seulement russophones». Ils «se sont détournés de tout ce que l'être humain recèle d'humanité», et désormais «servent des forces obscures».

Flying on something that isn't a mini-helicopter? Heresy!

(On sait qu'ils sont le mal, parce qu'ils ne volent pas en mini-hélicoptères.)

Heureusement, tandis qu'Ivan et Piotr inspectent le campus, le lieutenant Téléguine pose des mines qu'il fait exploser quand nos héros se sauvent. (Il peut trouver les enfants entre les explosions grâce à la croix de bois que lui ont donnée Ivan et Piotr. Cette croix s'illumine vivement à la lecture de prières).

(Definitely not Dumbledore's Deluminator.)

(Rien à voir avec l'éteignoir de Dumbledore.)

En s'enfuyant du château en flammes, nos héros affrontent les navires de guerre de l'Otan, déployés par le directeur fou de l'école. Pris sous le feu croisé des vaisseaux, les enfants se mettent à prier ensemble. Une minute plus tard, une flotte de sous-marins russes fait surface, et les navires de l'Otan se retirent aussitôt.

Tout ce délire n'est rien comparé à l'original

Le livre «Les enfants contre les sorciers» fait son apparition en 2004. La maison d'édition, bizarrement baptisée en l'honneur du KGB, affirme que l'auteur du livre est l'homme d'affaires grec Nikos Zervas. Cependant, un article assez fouillé du journal «Kommertsant» de 2006 soutient que l'oeuvre est d'origine purement russe.

Le film présente quelques différences avec le livre originel. En particulier, Harry Potter semble avoir été éliminé du scénario. Zervas a sorti ce livre un an seulement après que J.K. Rowling a publié «Harry Potter et l'ordre du Phénix», le cinquième volume de la série. A la même époque, trois «Harry Potter» étaient déjà sortis, faisant plus de 3 milliards de dollars de recettes à l'international.

Dans le livre de Zervas, Harry Potter est un personnage issu du monde réel, et l'intérêt qu'il suscite chez les enfants russes fait le jeu des magiciens dévolus au mal. Harry est décrit comme «l'élève surdoué de Merlin» (mais à la fin du livre, on apprend qu'il n'est autre que la sœur travestie d'Hermione). Le succès public d'Harry affaiblit le «bouclier spirituel» qui entoure la Russie, l'un des derniers remparts du christianisme dans le monde.

Mais tous les méchants du livre ne sont pas des versions déformées des héros positifs de J.K. Rowling. Par exemple, il y a aussi Léo Riabinovski, Kokhan Koch et le «célèbre sorcier américain Moshé Skopidofle» (des stéréotypes de noms juifs).

Qui est derrière le film ?

Le film est l'oeuvre du fonds de bienfaisance Serge-Radonèje, une organisation dont la fonction principale est de venir en aide aux orphelins, aux invalides et aux anciens combattants. Le fonds se dit indifférent à la nationalité, citoyenneté ou religion, mais il entretient pourtant des liens étroits avec des responsables de l'Etat ou de l'Eglise russes. Le site web des réalisateurs du film indique qu'à sa conception ont participé : l'Eglise orthodoxe russe, la maison d'édition orthodoxe Foma, l'institut militaire Souvorov, le ministère de la Culture et le ministère de la Défense. On ne sait pas sous quelle forme exactement ces organismes ont apporté leur soutien.

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Dans un entretien avec le site web «Planète russe», Elana Assanbekova, la directrice administrative du film, explique que le département des relations publiques de l'Eglise orthodoxe russe a apporté son aide en écrivant une lettre au ministre de la Culture, Vladimir Medinski, pour lui demander son soutien. Les éditions Foma aussi ont adressé une missive du même genre à Medinski. (On ne sait pas si le film a finalement été sponsorisé par le gouvernement russe, mais ses concepteurs remercient le ministère de la Culture et le ministère de la Défense pour leur «soutien».)

Mme Assanbekova ajoute que les prêtres orthodoxes ont accepté de bénir la production du film, et ont même prêté leurs voix aux personnages des prêtres.

Le réalisateur de ce film s’appelle Nikolaï Mazourov, il est directeur général de l'agence de publicité Madmoon. Sur Vimeo, on peut voir trois spots publicitaires signés par cette agence : un pour un magasin de vêtements, le deuxième pour un colloque vétérinaire et le troisième pour Gazprom, le principal producteur de gaz naturel de Russie.

Режиссёр Николай Мазуров.

Le réalisateur Nikolaï Mazourov.

Il y a quelques années de cela, Nikolaï Mazourov était un utilisateur régulier de la plateforme LiveJournal, où il partageait ses critiques de films hollywoodiens (il a aimé le «Sherlock Holmes» de Guy Ritchie) et quelques photos personnelles (avertissement : certaines de ces photos sont assez loin de la chasteté du film «Les enfants contre les sorciers»).

L'archiprêtre Sergueï Chastine, recteur du monastère Kroutiski de Moscou, apparaît à plusieurs reprises dans la bande-annonce visible sur YouTube. Chastine travaille avec la jeunesse de Russie et de Serbie, à favoriser les liens interculturels au moyen de projets tels que «Notre Serbie», «Le Codex serbe» et «l'Ecole de l'amitié». Dans la promo du film, Chastine déclare que la Russie est actuellement en guerre, interprétant dans un sens religieux ce que le discours politique appelle communément la «guerre de l'information».

Война, которая сейчас идёт, она совершается не на полях битвы — она совершается в душах человеческих. И главной задачей сегодняшнего дня является сохранение нравственности наших детей, нашего молодого поколения.

La guerre qui a lieu en ce moment ne se déroule pas sur des champs de bataille, mais dans les âmes humaines. Et le principal problème actuel est de préserver la moralité de nos enfants, de notre jeune génération.

Et les Russes, qu'en disent-ils ?

La promo des «Enfants contre les sorciers» a fait son apparition sur YouTube le 29 décembre 2015. Pendant six semaines, elle n'a suscité aucune marque d'intérêt. Mais soudain mi-février, l'activité explose d'un seul coup. Ce pic a peut-être quelque chose à voir avec la Journée de la défense de la Patrie, que les Russes célèbrent le 23 février. A l'heure où ces lignes ont été écrites, la vidéo a été vue plus de 106 300 fois.

Sur VKontakte [le Facebook russe], la page du film a 340 abonnés. La plupart des commentaires sont extrêmement négatifs, voire carrément insultants. Malgré un public particulièrement captif (dont beaucoup connaissent même le livre), la plupart des internautes trouvent, en résumé, que «Les enfants contre les sorciers» n'est qu'une partie mal animée du tas «d'ordures patriotiques». Certains font des comparaisons (qui ne sont pas à l'avantage du dessin animé russe) avec les films d'animation hollywoodiens des dernières années, comme «Zootopia», «The Lorax» ou «la Légende des Gardiens».

En août 2014, le blogueur et youtubeur PisiMISSED a partagé une analyse de dix minutes du livre original de Zervas qui tourne en ridicule l'intrigue, son racisme, son chauvinisme et l'abominable style de l'auteur. La vidéo a été vue environ 75 000 fois.

Il y a aussi une pétition sur Change.org pour demander au ministre de la Culture d'apporter son soutien à une suite (une initiative amusante, quand on songe que le premier film n'a même pas encore vu le jour). Le projet a réuni plus de 10 600 signatures, selon le site.

Pourquoi ce film?

Dans son interview, Elena Assanbekova explique que l'objectif principal de l'équipe était de concevoir un film éducatif pour les enfants, qui soit doté d'une animation exceptionnelle. Elle ajoute que que le film a été montré en avant-première à quelques enfants. Ceux-ci ont été frappés par «les effets spéciaux et la qualité de l'animation» et ont apprécié le «sens profond» et «l'humour» du film.

Comme le livre, le film n'existerait pas sans le soutien de personnalités de l'Eglise orthodoxe russe. Pourquoi ont-ils misé sur cette histoire de sorciers maléfiques pour tenter de récupérer la «jeunesse perdue» de Russie?

L'archiprêtre Sergueï Chastine ne dit rien de son investissement pour «Les enfants contre les sorciers», mais son nom apparaît dans un colloque de l'Eglise orthodoxe russe en mai 2009, où il est question de l'action de l'Eglise en vue de recruter de nouveaux fidèles. Au cours de la rencontre, des prêtres ont affirmé ceci : «Le but d'un missionnaire est de susciter l'intérêt pour sa foi, l'intérêt pour Dieu.» Et l'un d'eux en arrive à la conclusion que «les missionnaires les plus efficaces étaient les prophètes de l'Antiquité. Ils allaient nus, se nourrissaient d'excréments, épousaient des pécheresses, et tout cela dans le seul but de se rapprocher des gens».

Mais pourquoi donc aller manger de la m… dans le monde d'aujourd'hui, quand on peut la télécharger sur YouTube, où 106 300 personnes le font pour vous?

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