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Deux blogueuses décodent le pouvoir du langage dans la politique : l'exemple de la campagne anti-migrants de la Hongrie

(De gauche à droite : ‘Nombre de migrants ↑, viols ↑” ‘Migrants ! Viols !’ ‘Migrants! = Violeurs !’ ‘Qu'on les renvoie !’ Illustration de Joy Lau, extraite de Talk Decoded. Utilisé avec autorisation.

Comment la façon dont nous cadrons l'information recoupe-t-elle la sphère politique ? Pour en savoir plus, nous avons interrogé le tandem de Talk Decoded, un blog qui s'intéresse au pouvoir du langage dans la politique : la spécialiste des média, politique et communication Anna Szilagyi et la bédéiste Joy Lau.

Avec La grande campagne anti-migrants de la Hongrie, par exemple, Szilagyi et Lau explorent le référendum hongrois de 2016 sur la relocalisation des migrants, à la recherche de langage de cadrage comme “bureaucrates de Bruxelles” et “immigrants illégaux”. Nous sommes partis de cet exemple pour avoir leur point de vue sur la puissance et les défis du cadrage.

Global Voices: Comment définissez-vous “cadre” ou “cadrage” ?

Anna: Je m'intéresse au pouvoir des mots en politique. Je m'appuie sur le concept linguistique de cadre développé par George Lakoff. Pour lui, les cadres sont des structures mentales qui peuvent être activées par des mots. Un mot que nous entendons va évoquer un cadre dans notre esprit. Comme le processus est largement automatique, les politiciens et les média peuvent nous influencer efficacement par le cadrage sans que nous en soyons conscients.

Global Voices: Pouvez-vous nous donner un exemple ?

Anna: Certainement. Depuis 2015, en réponse aux conséquences de la crise migratoire mondiale pour l'Europe et au plan de l'Union Européenne de relocalisation des réfugiés dans les États membres, le gouvernement populiste de droite de ma Hongrie natale mène des campagnes de propagande à grande échelle contre divers individus et groupes.

Le gouvernement hongrois s'est par exemple donné pour but de dresser la population du pays contre les réfugiés. Divers outils de discours ont été utilisés à cette fin, dont le cadrage. Le vocabulaire de la propagande hongroise (“danger”, “danger terroriste”, “zones interdites”, “viols”, “épidémies”) amalgame des faits pris hors contexte avec des mensonges, et a brouillé la différence entre “migrants” et “terroristes”.

Des mots pouvant évoquer le cadre d'un “état d'urgence” dans la tête des gens, créant l'impression fausse que la crise des réfugiés a apporté une rupture de l'ordre public, le chaos, voire l'anarchie à l'Europe.

Au même moment, les mots pouvant activer le cadre de l'humanitaire (“abri”, “nourriture”, “protection”, “regroupement familial”, “enfants”) étaient totalement absents du langage de la propagande hongroise. L'absence du vocabulaire susceptible d'activer le cadre de l'humanitaire a aussi marqué la diffusion du programme gouvernemental.

Joy: Notre premier article pour Talk Decoded traitait de la campagne de 2016 du gouvernement hongrois pour influencer le vote du plan de l'UE pour relocaliser les réfugiés [avec des quotas par pays, NdT]. En particulier, nous avons utilisé et analysé le matériau de la brochure de campagne du gouvernement. Grâce à la traduction et aux explications d'Anna, j'ai découvert la multitude de manières dont certains termes étaient utilisés pour instiller les préjugés contre les réfugiés.

Pour cette série de dessins, j'ai fait ressortir que ce sont de vraies gens qui sont influencés, en dessinant des silhouettes aux corps d'aspect réaliste, mais aux “têtes en bulles” pour montrer leur réaction en pensée aux mots de la propagande.

Vous pouvez voir dans le dessin ci-dessus comment le gouvernement hongrois lie les deux mots “migrants” et “viols” en traitant des réfugiés. Tout d'abord, en parlant des réfugiés comme de “migrants”, ce que l'on peut interpréter comme un terme restrictif, avec les connotations de séjour temporaire et de non-appartenance à la société. Puis on met en rapport une augmentation des “migrants” avec une augmentation des viols, laissant entendre que les  migrants sont des violeurs. Le cadrage, dans cet exemple, est utilisé pour instiller dans l'opinion une peur des réfugiés.

Global Voices: Nous déduisons de votre travail dans le domaine que vous trouvez important que le cadrage soit compris. Mais pourquoi est-ce important, et/ou quels sont les défis en ce moment-même ?

Anna: Le cadrage peut influencer notre pensée d'une manière subtile qui peut nous égarer et même être dangereuse. Je crois que le cadrage est tellement important qu'il devrait être enseigné dès l'école primaire. Nous utilisons le langage tout le temps, et pourtant, la plupart d'entre nous avons une compréhension très limitée de son fonctionnement. Et bien des fois, les journalistes ne font pas exception.

C'est ce manque de savoir qui me paraît le plus grand défi. Le cadrage n'est pas une nouveauté, mais aujourd'hui nous sommes simplement bombardés de cadres par les médias traditionnels et sociaux. Notre manque de savoir nous rend ainsi extrêmement vulnérables aux manipulations.

Global Voices: Que peuvent faire, selon vous, les lecteurs moyens et auteurs d'informations s'agissant du cadrage ?

Anna: Je pense que la première question à se poser, c'est comment ceux qui comprennent du fait de leur travail la signification du cadrage peuvent partager leur savoir. NewsFrames de Global Voices est une initiative précieuse pour éduquer le public sur le cadrage. Avec Words Break Bones [voir plus bas], nous visons à enseigner le cadrage à la fois aux profanes et aux professionnels, y compris les journalistes et spécialistes.

Si vous avez conscience du cadrage, vous pouvez toujours être attentif au vocabulaire utilisé par vous-même ou les autres. Vous pouvez vous arrêter une seconde et vous poser quelques questions. Quel genre d'idées ce mot peut-il activer dans les esprits ? Ce mot ou ce cadre sont-ils suffisants pour décrire des réalités complexes ? En utilisant ce mot, est-ce que moi ou quelqu'un d'autre contribuerons à plus ou moins de savoir ?

Global Voices: Pouvez-vous nous en dire un peu plus sur vous-mêmes ?

Anna Szilagyi, photo avec autorisation.

Anna: Je suis une journaliste devenue universitaire, qui examine comment les politiciens et les média façonnent et manipulent les idées et actes des individus à travers le langage sur la planète. Mon programme de formation, Words Break Bones [Les mots brisent les os] vise à donner aux enfants, adolescents et adultes les compétences linguistiques indispensables pour identifier et contrer les pratiques de communication diffamatoires, discriminatoires et mensongères dans la vie privée et publique. Je suis aussi professeur de communication au Savannah College of Art and Design à Hong Kong. Dans un grand nombre de mes projets récents, je collabore avec une fantastique artiste, Joy Lau.

Joy Lau, photo avec autorisation.

Joy: Je m'appelle Joy Lau, je suis une dessinatrice de bandes dessinées et une ancienne architecte. Sur Talk Decoded, mes illustrations veulent apporter des synthèses visuelles des sujets complexes abordés par chaque article. Je suis consciente depuis toujours du pouvoir du langage, mais travailler avec Anna m'a rendu évidentes les méthodes avec lesquelles le langage est utilisé pour influencer les autres – et il existe de multiples exemples de l'utilisation abusive de ce pouvoir.

J'ai aussi une série de bandes dessinées en ligne, Lonesome Cowgirl Comics, qui touche à divers thèmes, tels que les querelles inter-générationnelles américano-mexicaines à la frontière sud des États-Unis, et le sentiment de déracinement dans une grande ville comme  Hong Kong. Par ailleurs, je joue de l'accordéon, du sifflet à coulisse, de la boîte à musique, et, de mon préféré de toujours, un sifflet de train.

Global Voices: A propos, où vivez-vous, et quelles langues parlez-vous ? Nous sommes une communauté internationale et aimons connaître les contextes d'où parlent les personnes.

Anna: Je partage mon temps entre les deux villes que j'aime et que j'admire, Budapest et Hong Kong. Pour les langues, je suis bilingue hongrois – russe. Je parle aussi l'anglais et un peu d'allemand et de mandarin.

Joy: Je vis à New York. C'est l'anglais et le cantonais que je parle le plus couramment.

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