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La mise en scène par l'Ukraine du meurtre d'un journaliste, degré supérieur des ‘fake news’

Arkadi Babchenko à Tskhinvali, Géorgie, en 2008. Photo anonyme via Wikimedia Commons, CC BY-SA 3.0.

L'information est tombée le 29 mai : presse et télévisions annonçaient le meurtre du journaliste russe Arkadi Babtchenko, atteint de trois balles mortelles dans le dos à l'intérieur de son immeuble à Kiev.

La nouvelle a ébranlé le monde, et conduit les dirigeants dans les médias et les gouvernements à exprimer leur indignation et leurs condoléances à son épouse et sa fille — avant qu'il ne soit révélé, le lendemain, que le meurtre avait été simulé.

Lors d'une conférence de presse le 30 mai, les responsables ukrainiens ont fait réapparaître Babtchenko, visiblement sain et sauf, à la stupéfaction de l'assistance. Les officiels expliquèrent avec fierté que l'incident avait été mis en scène par le SBU, le service de renseignement intérieur de l'Ukraine, dans le cadre d'une opération spéciale destinée à faire échouer un supposé complot pour assassiner Babtchenko et trente autres exilés politiques en Ukraine et dans d'autres pays. 

DERNIÈRE HEURE : BABTCHENKO EST VIVANT. Incroyable. Arkadi Babtchenko est vivant ! Je suis dans son appartement en ce moment et ses voisins parlent de lui en pleurant pendant que le service de sécurité de l'Ukraine l'exhibe devant les caméras de télévision.

Correspondant de guerre vétéran et féroce critique des politiques de Vladimir Poutine, Babtchenko a fui la Russie en 2017 après un billet Facebook controversé dans lequel il refusait de déplorer les victimes d'un accident d'avion mortel. Ce qui avait fait de lui la cible d'une campagne de propagande sur les médias d’État russes, et engendré de multiples menaces de mort contre lui.

Selon le chef du SBU, Vasil Gritsak, le meurtre de Babtchenko avait été ordonné par les services de sécurité russes, qui avaient recruté un ancien combattant ukrainien par l'entremise d'un sous-traitant local. La prime pour son exécution aurait été de 40.000 dollars.

Le plan aurait été déjoué lorsque l'ancien combattant embauché comme tueur à gages décida de coopérer avec la police ukrainienne, et de témoigner au [futur] procès. Afin de convaincre ses commanditaires que l'assassinat de Babtchenko avait été mené à bonne fin, le SBU a fabriqué une photo du journaliste mort, réaliste jusqu'à la mare de sang de porc, comme l'a révélé Babtchenko lui-même pendant la conférence de presse.

La jubilation des services de sécurité ukrainiens étaient si éclatante pendant la conférence de presse que des correspondants en Ukraine l'ont trouvée déconcertante :

[1er tweet] C'était peut-être le seul moyen de s'emparer d'un dangereux tueur à gages. Et je ne vais pas reprocher à Babtchenko de vouloir sauver sa peau. Mais la “révélation” aurait pu être gérée avec plus de dignité et de professionnalisme. C'est important… (4/8)]
Certes, le Service de la sécurité savait que ceci était une opération inhabituelle et choquante pour un objectif louable. Une conférence de presse solennelle, sérieuse, sans parade victorieuse, sans distribuer de bons points, sans exulter n'aurait rien coûté et aurait contribué beaucoup à la faire paraître légitime. (5/8)

D'autres journalistes ont été mis dans l'embarras d'avoir écrit des nécrologies émues et publié des scoops sur ce qui paraissait sur le moment un événement d'actualité authentiquement tragique :

En mentant aux médias, Babtchenko et les autorités ukrainiennes ont ridiculisé tous ceux qui ont rapporté le “meurtre” de hier. Mes excuses à tous mes abonnés d'avoir colporté ce qui s'avère un total bidonnage. La leçon à en tirer est de ne pas se fier aux informations d'Ukraine.

La journaliste d'Associated Press Natalia Vassileva s'est inquiétée des effets qu'aura le coup d'éclat de Babtchenko et du SBU sur la crédibilité des médias en général :

La liste est longue de ce que tout journaliste se fait jeter à la figure par les gens, entre autres : vous mentez, vous déformez ce que disent les gens, vous êtes irresponsables. Désormais on me dira : et vous fabriquez même votre propre mort ! Qui sait si (le journaliste tué) est vraiment mort ?

L'affaire sape gravement la crédibilité des responsables et journalistes ukrainiens. Et dans une région où les “fake news” et la désinformation sont déjà endémiques, la chance que des événements réels soient fabriqués ou déformés met la barre encore plus haut pour les journalistes cherchant à rapporter la vérité.

Des préoccupations similaires ont été soulevées par les défenseurs de la liberté de la presse. Harlem Désir, le représentant pour la liberté des médias à l'Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe, a critiqué le choix des autorités ukrainiennes :

Soulagé qu'Arkadi Babtchenko soit vivant ! Je déplore la décision de propager une fausse information sur la vie d'un journaliste. C'est le devoir de l’État de fournir une information exacte au public.

Le Comité pour la protection des journalistes a eu le même message :

What is known is that the Ukrainian government has damaged its own credibility. And given the SBU is an intelligence agency, which engages in deception, obfuscation, and propaganda, determining the truth will be very difficult.

Ce qu'on sait, c'est que le gouvernement ukrainien a nui à sa propre crédibilité. Et comme le SBU est un service de renseignement, qui [en tant que tel] pratique la duperie, l'embrouille et la propagande, établir la vérité sera très difficile.

Après son retour miraculeux à la vie, Babtchenko a écrit sur Twitter qu'il était “fatigué” de mourir :

Mon cul. Je ne leur ferai pas ce plaisir. J'ai juré de mourir à 96 ans, après avoir dansé sur la tombe de Poutine et pris un selfie sur un [char] Abrams rue Tverskaïa [la grande artère de Moscou] — et je ferai de mon mieux pour m'y tenir. Ça doit être mon destin, de ressusciter tous les quatre ans.
Mon Dieu, j'en ai marre de mourir.
Bien le bonjour.

Une enquête a été ouverte sur le présumé complot en vue d'assassiner Arkadi Babtchenko.

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