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La Turquie est entrée dans l'ère de l'homme fort

Recep Tayyip Erdogan. Image du service de presse du Kremlin. Licence pour réutilisation.

En passant le dernier en date des tests de son leadership, le président Recep Tayyip Erdogan vient de prouver une fois de plus pourquoi il est l'homme politique le plus prééminent de la Turquie et son chef le plus dominant depuis Mustafa Kemal Atatürk. C'est simple : il est prêt à tout pour cela.

L'élection présidentielle du 24 juin n'a pas nécessité de second tour, une éventualité qui n'était pas exclue jusqu'au jour du vote. Erdogan a été victorieux du principal candidat d'opposition, Muharrem Ince, avec 52,6 % des voix.

Une marge qui peut paraître modeste comparée aux 86 % engrangés par le président Ilham Aliyev dans l'Azerbaïdjan voisin en début d'année, ou les 75 % obtenus par le leadeur russe Vladimir Poutine en mars. Mais nul en Turquie, qu'il soit pour ou contre Erdogan, n'a le moindre doute que le pays est désormais fermement en territoire de l'homme fort. Le personnage présidentiel surplombe les institutions de l’État.

Cette victoire électorale sous le signe de l'état d'urgence, avec un des candidats de l'opposition faisant campagne depuis sa prison, a resserré l'étreinte sur toutes les branches du gouvernement d'un homme qui a accédé pour la première fois en pouvoir comme premier ministre de la Turquie en 2003.

Ceci à cause d'un référendum entaché de fraude qui a modifié l'an dernier la constitution du pays de manière à favoriser le pouvoir présidentiel. Le oui au référendum est passé de justesse, avec seulement 51,4 % du vote. Une fois de plus, Erdogan, dont la carrière politique est illustrée crûment mais humoristiquement dans la vidéo ci-dessous, en avait fait juste assez.

Diviser pour régner

Le président ne se satisfait pour autant des dimensions de sa victoire. Peu après l'annonce des résultats, il a qualifié les citoyens turcs résidents américains qui ont majoritairement voté contre lui de “gülénistes” — en référence à son ennemi exilé Fethullah Gülen.

Erdogan : “Les gülénistes ont fui en Amérique : quand nous regardons les votes d'Amérique, ils sont pour l'opposition”.

Le 24 juin a aussi apporté une recomposition du parlement. Les partisans d'Erdogan au Parti justice et développement (AKP) détiennent 295 sièges, en-deça de la majorité absolue. Ils peuvent néanmoins compter sur le soutien de leurs alliés du MHP nationaliste, qui a réalisé une forte performance en s'assurant 49 sièges. Ensemble, les deux partis qui se sont alliés dans le sillage du coup d’État militaire avorté il y a deux ans, contrôlent le parlement, avec le MHP indubitablement dans le rôle du partenaire mineur. Un député MHP qui avait laissé entendre que son parti avait “sauvé” Erdogan et l'AKP, et qu'il devrait exploiter sa position a été promptement écarté.

Signe du climat politique devenu toxique en Turquie, le MHP a publié une liste de tous ceux qui l'avaient “mis en doute” pendant sa campagne électorale.

Égal à sa noble réputation, le MHP publie une liste de noms de tous ceux qui ont douté du parti pendant la campagne. Incitation pure et simple.

Que reste-t-il et à quoi s'attendre ?

Selon le rapport de la mission de l'OSCE/ODIHR, les élections se sont déroulées dans un environnement qui a nettement favorisé le parti au pouvoir et le président. Simultanément, s'il y a eu un seul parti clairement désavantagé par ce même environnement, c'est le parti pro-kurde orienté à gauche HDP, qui a pourtant réussi une nouvelle fois à dépasser le seuil des 10 % et à entrer au parlement bien que le co-dirigeant du parti Selahattin Demirtaş ait mené sa campagne depuis la cellule de prison où il attend son procès depuis mai 2016.

Certains disent que le fait même qu'un parti comme le HDP puisse toujours participer aux élections nationales et gagner des sièges atteste qu'il reste encore du chemin à parcourir avant que la Turquie devienne un État autoritaire à part entière. Mais les indicateurs pour l'avenir ne sont pas bons.

Le coup d’État manqué de 2016 qui a donné naissance à l'état d'urgence, auquel l'AKP et le MHP ont annoncé mettre fin ce mois, a déjà fait perdre leur emploi à 107.000 Turcs. Quelque 50.000 personnes emprisonnées attendent leur procès, pour beaucoup sur des charges de conspiration avec l'organisation de l'ombre Gülen accusée d'avoir ourdi le putsch. Des dizaines de journalistes sont actuellement derrière les barreaux dans un pays mis au rang de l’Égypte et de la Chine par les organismes de veille médiatique en ce qui concerne la charge menée contre la presse libre.

Critiqué pour ses méthodes peu respectueuses des droits déjà avant ces événements, Erdogan et l'AKP pouvaient au moins s'enorgueillir d'une vigoureuse croissance économique pendant leur première décennie de pouvoir. Depuis quelques années, ce n'est plus le cas. Quelques semaines avant l'élection, la livre turque s'est mise à plonger et à s'affaiblir face au dollar et à l'euro. Le président Erdogan a promis de poursuivre les interventions de la Banque Centrale. La plupart des observateurs doutent des perspectives de reprise économique.

“Le premier défi est désormais la détérioration de l'économie et il [Erdogan] n'a aucun moyen de défier le cours des événements” : mon analyse dans le NYT. Turquie Élection 2018

Erdogan a obtenu ce dont il a besoin pour le moment. Il sera maintenant au pouvoir au moins jusqu”en 2023, l'année qui marquera le centenaire de la république turque créée sous Atatürk. Pourtant, malgré tout le soutien dont il jouit, la Turquie est plus divisée que jamais.

Comme l'a formulé Elif Safak, la célèbre écrivaine turque, dans un entretien avec le Washington Post :

For a democracy to exist and survive, you need more than the ballot box. You need rule of law, separation of powers, free and diverse media, independent academia, women’s rights, minority rights and freedom of speech. In Turkey, all of these components are damaged or broken after 16 years of the increasingly authoritarian rule of Erdogan’s Justice and Development Party (AKP). How then can we call this a democracy? It is not. Once majoritarianism had been consolidated, it was a very swift fall from there into authoritarianism.

Pour qu'une démocratie existe et survivre, il faut plus que des urnes. Il faut l’État de droit, la séparation des pouvoirs, la liberté et la diversité des médias, l'indépendance des universités, les droits pour les femmes, les droits pour les minorités et la liberté d'expression. En Turquie, tous ces éléments sont abîmés ou brisés après 16 ans du pouvoir de plus en plus autoritaire du Parti justice et développement (AKP) d'Erdogan. Comment peut-on alors appeler cela une démocratie ? Ce n'en est pas une. Une fois le majoritarisme consolidé, on glisse très vite de là dans l'autoritarisme.

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