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Rebâtir sur les ruines—et l'histoire troublée—de la jungle de Calais

Calais Jungle janv 2016

Jungle de Calais, 17 janvier 2016, photo sur Flickr de malachybrowne. Licence CC BY 2.0

Ces derniers mois, la ville de Calais dans le nord de la France a entrepris deux projets de réaménagement avec la nature pour noyau.

Le premier se situe dans la partie est de la ville, sur un bout de terre précédemment connu comme la Jungle de Calais qui, aux alentours de janvier 2015, constituait l'habitat précaire de jusqu'à 10.000 exilés d'Afghanistan, Soudan, Syrie, Érythrée, Irak, et divers autres pays où conflits armés et instabilité politique empêchaient leurs citoyens de vivre en paix. En octobre 2016, le site fut démantelé et entièrement rasé, faisant disparaître non seulement les cahutes de ses habitants, mais aussi toutes les autres installations improvisées : des restaurants et des boutiques, une mosquée et une église, qui s'évertuaient à apporter un peu d'humanité à un paysage de désespérance.

Les autorités locales ont décidé de transformer les vestiges de la jungle en réserve naturelle au moyen d'une auto-proclamée “reconquête paysagère et écologique” promouvant la repousse d'une belle flore, dont des orchidées, et la présence d'oiseaux comme les bécassines et les hirondelles de rivage. Un réaménagement présenté comme une opération de “renaturation” :

Aux portes de Calais, les terrains de la lande, connus médiatiquement sous le nom de la « jungle de Calais » ont connu une opération exemplaire de reconquête paysagère et écologique, permettant d’inventer une nouvelle entrée pour les habitants vers un site naturel de plus de 400 hectares.

Selon les mots de Michel Agier, [anthropologue] et directeur de recherche à l'Institut français de recherche pour le développement (IRD) et auteur du livre “La Jungle de Calais“, il s'agit aussi, en réalité, d'une tentative d'effacer l'histoire tumultueuse de ce “brouillon de ville” :

Il y a un ensemble de crises politiques qui font qu’il y a des gens qui sont mis dans l’obligation de circuler. Ce qui indigne les gens de Calais, c’est le mauvais traitement des gens qui sont là, et, en passant, la mauvaise image de leur ville à cause de cela. Ce n’est pas littéralement le camp ou les migrants eux-mêmes, c’est plutôt cette absence de solution.

La nouvelle réserve, ouverte en juin 2018, est une étendue déserte de sable et de buissons, avec quelques étendues d'eaux et des casemates abandonnées construites par l'occupant allemand dans les années 40. Les visiteurs peuvent marcher sur un court sentier de bois jusqu'à un observatoire, depuis lequel ils ont une vue sur le paysage en léger contrebas, sur fond de l'autoroute à la circulation intense qui mène au port des ferries et des usines qui ponctuent la zone industrielle de Calais.

Le second projet se situera non loin de là, dans la partie de Calais appelée le Beau-Marais. Une communauté érythréenne y vit depuis maintenant quelques mois, dans un petit bois appelé Little Forest — un des divers toponymes de la géographie alternative de Calais créée par ses migrants de passage. Chaque jour, des associations locales leur apportent nourriture, eau et produits de soins personnels, pour tenter d'aider à répondre aux besoins élémentaires de personnes complètement ignorées par les autorités. Coincé entre une autoroute, un lycée et un quartier résidentiel, le campement de Little Forest est à proximité immédiate d'autres populations locales. Se côtoyer de façon aussi proche a parfois généré des tensions — notamment à propos de la gestion des déchets — selon l'association caritative Help Refugees, les autorités ne fournissent pas à ces migrants malgré eux d'installations adéquates de ramassage des ordures.

Le 12 juin 2018, la mairie de Calais a organisé une réunion publique pour présenter ses projets pour cette zone de 2,5 hectares, officiellement connue sou le nom de bois Chico Mendes. Natacha Bouchart, la maire de Calais, a écouté un élu municipal parler du projet à l'assistance. La discussion a longtemps évoqué le bois comme étant le dernier reste de l'historique “beau marais”, le nom de ce lieu-dit, et un habitant du coin a rappelé à l'assistance que la zone boisée abrite une grande variété d'espèces animales, dont les salamandres installées près de l'étang central de la zone. Aucune mention n'a été faite des occupants humains du bois avant qu'un autre résident suggère timidement, quinze minutes après le début de la réunion, qu'une solution devrait être trouvée pour les “gens qui vivent là-bas”.

Le réaménagement transformera finalement le bois en parc urbain, avec la distinction que des bois sont ouverts tout le temps, alors que les parcs peuvent être fermés. Ce bout de terrain sera désormais entouré d'un grillage pour qu'on ne puisse y pénétrer hors des heures d'ouverture, et il y a des intentions de fixer des caméras aux lampadaires du parc. Un dispositif, selon la maire, qui permettra d'identifier les propriétaires de chiens qui déféqueraient dans le parc. La municipalité a déjà passé commande de la clôture, mais le restant du projet reste purement hypothétique. Plusieurs propositions ont été avancées lors de la réunion de la mairie, comme l'installation d'un terrain de jeu, de sentiers, et d'un terrain de pétanque — où les toilettes et points d'eau brillent par leur absence, le tout pour un coût salé de 1,5 million d'euros. Le calendrier du projet laisse entendre que certains éléments comptent plus que d'autres. Alors que la plus grande partie du réaménagement est planifiée pour 2020, la mise en place des clôtures serait programmée dès août 2018.

Calais semble déterminé à transformer ses jungles en parcs. On ne saura jamais ce que Chico Mendes, qui a conféré son nom à ce petit bois, aurait pensé de l'idée de Mme Bouchart. L'activiste brésilien, assassiné en 1988, a consacré sa vie à lutter pour la préservation de la forêt pluviale amazonienne, et pour les droits des paysans et peuples indigènes. Mais on peut se demander si l'opération est motivée par un désir de protection de la vie sauvage de l'endroit, ou si elle n'est qu’une tentative de plus de priver les migrants de leurs espaces de vie — une politique que les autorités locales ne semblent avoir de cesse d'appliquer depuis la démolition de la jungle.

Certes, le réaménagement proposé du bois Chico Mendes arrive dans le contexte de démantèlements réguliers de campements à Calais — certains presque journaliers, la plupart au moins une fois par semaine. Sous la nouvelle politique du “pas de points de fixation“, la police systématiquement détruit, gaze, ou jette les tentes, bâches, sacs de couchage et couvertures. Ces démantèlements se font sous la justification d'opérations d'enlèvement “d'objets abandonnés”. Dans les faits, ce sont des événements particulièrement violents, physiquement et psychologiquement, qui rappellent aux réfugiés que l’État ne va pas même reconnaître leur droit à chercher un abri temporaire. Ces opérations sont souvent menées de nuit ou à l'aube, sans avertissement, et sous forte présence policière. Ce ne sont pas seulement leurs chez-soi qui sont emportés ; trop souvent leurs effets personnels sont aussi confisqués, et divers exemples de brutalités policières contre les migrants forcés, y compris des mineurs, ont été rapportés.

Pour les exilés, Calais est un lieu d'hostilité toujours grandissante, une ville où prolifèrent murs, grillages et barbelés, tandis que des mineurs dorment à la rue à cause du manque d'hébergements publics appropriés. Alors que pas plus les Français que les Britanniques (Calais est la ville française la plus proche de l'Angleterre) ne semblent disposés à sauvegarder les droits humains dans le nord de la France, la détérioration de la situation n'est pas une fatalité dès lors que ces politiques sont documentées, dénoncées et au final, remaniées. Le droit à la mise à l'abri est inconditionnel : il ne doit pas dépendre du statut légal de la personne, de son origine ou de sa nationalité.

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