Liban : menaces et agressions contre les journalistes et activistes pendant les manifestations

Scène de manifestation, journalistes en train de filmer au premier plan

Des journalistes couvrant une manifestation antigouvernementale près de l'une des entrées bloquées du parlement libanais à Beyrouth, capitale du Liban. Photo de Hassan Chamoun, avec sa permission.

[L’article d'origine a été publié en anglais le 14 février 2020, ndlt]

Sauf mention contraire, tous les liens renvoient vers des supports en anglais.

Depuis que les protestations anti-austérité ont éclaté au Liban le 17 octobre 2019 [et sont toujours en cours début mai 2020, ndlt], reporters et journalistes affluent sur place pour suivre les événements.

Des dizaines de milliers de personnes, révélatrices de la diversité sociale et religieuse libanaise, sont descendues dans les rues pour exiger la mise en place de réformes économiques et sociales. Démarrées sur fond de revendications socio-économiques, les protestations ont depuis évolué en un mouvement qui réclame, à travers le slogan « Tous, ça veut dire tous », la chute des dirigeants ayant fait basculer le pays dans un système politique sectaire depuis la fin de la guerre civile en 1990.

Les journalistes et les équipes de tournage venu·e·s sur les lieux des manifestations sont alors devenu·e·s les cibles d'agressions, et pas seulement de la part de la police et de l'armée du pays, certaines venant également de manifestant·e·s.

Les professionnel·le·s des médias ont protesté contre l'usage excessif de la force qui est fait contre les journalistes couvrant les protestations massives. Beaucoup soutiennent avoir été harcelé·e·s ou que leur équipement leur a été confisqué, voire les deux. Le Centre SKeyes pour la liberté de la presse et de la culture, créé à l'initiative de la Fondation Samir Kassir [en l'hommage du journaliste éponyme, assassiné en 2005, SKeyes signifiant « les yeux de Samir Kassir », ndlt] a rapporté de nombreuses agressions de journalistes de la Lebanese Brodacasting Corporation (LBC), de la Murr Television (MTV), de l’Agence France Presse (AFP) ou encore de la chaîne de télévision Al Jadeed pour la seule journée du 18 janvier.

Dans l'un des incidents rapportés par le Centre SKeyes [ar] le 15 janvier 2020, le journaliste indépendant Saada Saada était en train de faire un reportage sur un barrage routier monté [avec des pneus brûlés, ndlt] par des manifestant·e·s dans la zone de Furn el-Chebbak, dans la banlieue de Beyrouth, quand deux soldats se sont mis à le frapper. Il se serait signalé comme étant journaliste, carte de presse à l'appui, mais les soldats auraient tenté de lui arracher le téléphone des mains tout en le traînant, le battant et lui donnant des coups de pied. Ses blessures ont nécessité des soins médicaux et son transfert à l'hôpital.

Dans un autre incident datant du 22 janvier, Leila Molana-Allen, correspondante pour France 24, partageait une vidéo dans laquelle elle expliquait que la police visait les équipes de tournage avec des canons à eau :

Je viens juste d'être touchée par un canon à eau après que la police anti-émeutes a dirigé le canon sur un groupe de journalistes et de spectateur·rice·s filmant la scène.

Le 21 janvier, SKeyes rapportait qu'un photographe de l'agence Associated Press (AP) avait été aspergé de bombe lacrymogène au poivre alors qu'il couvrait les manifestations :

Dans le centre de Beyrouth, @LebISF [compte des Forces de sécurité intérieure libanaises, nldt] ont aussi attaqué les journalistes au gaz lacrymogène après leur avoir tiré dessus avec des balles en caoutchouc il y a deux nuits.

SKeyes a également rapporté que le 11 février, un autre journaliste avait été touché par une balle en caoutchouc.

Les forces de sécurité ont touché le reporter-photographe Jad Ghorayeb à la bouche avec une balle en acier recouverte de caoutchouc.

Le même traitement est réservé aux militant·e·s qui rendent compte depuis le terrain et s'expriment sur les manifestations. Chaque citoyen·ne activiste prend ainsi le risque d'être harcelé·e ou arrêté·e. L'expression politique prend de l'ampleur sur les réseaux sociaux mais devient également plus risquée, si l'on en croit les nombreux activistes et journalistes indépendant·e·s ayant subi des interrogatoires [ar] mais aussi des violences physiques ou des menaces [ar] pour avoir partagé leur opinion sur leurs comptes.

L'activiste et blogueur Joey Ayoub fait partie de celles et ceux à s'être rendus sur les lieux dès le début des manifestations pour apporter son témoignage. Le 25 octobre 2019, alors qu'il faisait un enregistrement avec son mobile, un soldat a essayé de le lui arracher pour l'empêcher de filmer.

On peut l'entendre dire « J'ai le droit d'enregistrer » en arabe.

Les soldats ont tenté d'arracher mon téléphone. Furn El Chebbak à l'instant [en publiant une vidéo de la scène avec les soldats, ndlt]

Le problème ne réside pas seulement dans le fait que la liberté d'expression et la liberté de la presse soient ainsi violées, mais aussi que les médias numériques et les créateurs et créatrices de contenus de ces plateformes ne soient pas protégé·e·s par la loi libanaise.

La presse est actuellement régie par une loi adoptée en 1962, amendée en 1977, 1994 et 1999, et ne couvrant que la presse écrite. Les cas concernant les journalistes de la presse audiovisuelle et des plateformes numériques comme la presse en ligne et les réseaux sociaux relèvent du droit pénal. Les réseaux sociaux devenant de plus en plus prisés parmi les jeunes, les activistes et même les fonctionnaires, le Liban doit maintenant adapter sa législation pour étendre les dispositions de protection de la liberté d'expression aux médias en ligne.

Menaces sur la vie privée

Des sources indiquent que la police confisque les téléphones des personnes qu'elle arrête en les forçant à révéler leurs mots de passe afin de garantir aux autorités un accès complet à leurs appareils.

Mohamed Najem, directeur exécutif du Social Media Exchange (SMEX), un groupe de défense des droits numériques dans la région arabe [c'est une ONG libanaise couvrant le Moyen-Orient et l'Afrique du Nord, ndlt], a indiqué à Global Voices que son organisation recevait des plaintes et des rapports de cas de manifestant·e·s ayant dû se séparer de leurs téléphones même après avoir été relâché·e·s. Il leur avait ensuite été demandé de revenir au poste de police et de donner les mots de passe de leurs téléphones.

M. Najem estime que ce problème n'attire pas encore l'attention qu'il devrait et plaide en faveur d'une loi protégeant les données personnelles et la vie privée des citoyen·ne·s :

Nous avons vraiment besoin d'une loi sur la protection des données personnelles au #Liban. Après la libération des manifestant·e·s, l'agence de sécurité a réquisitionné leurs téléphones et leur demande maintenant de donner leurs mots de passe. C'est une violation de la vie privée, et les lois ne les protègent pas.

Des manifestations sont en cours dans différentes régions du Liban [elles se sont durcies depuis fin avril 2020, ndlt] depuis l'approbation du nouveau gouvernement [vidéo] par le Parlement le 12 février. Les manifestant·e·s, qui avaient appelé à un gouvernement de transition indépendant avant de nouvelles élections parlementaires, voient ce gouvernement comme une prolongation de l'ancien establishment politique.

Journalistes et activistes restent exposé·e·s aux arrestations, harcèlements et violences physiques.

Le SMEX a diffusé des conseils pour aider les activistes et les journalistes à réduire les risques de violation de leur vie privée pendant les manifestations. Le Comité pour la protection des journalistes (CPJ) a publié une liste d'actions et de mesures que les journalistes sont invité·e·s à suivre avant de se rendre aux manifestations dans le cadre de leurs reportages. Elles vont de la planification logistique aux choses à avoir sur soi en passant par la sécurité numérique et la protection de la vie privée.

Ces conseils et précautions permettent aux journalistes et activistes de protéger leur droit à la vie privée et d'éviter les harcèlements et attaques qui ont pu être signalés. Mais à moins que les autorités libanaises ne mettent en place des mesures fortes pour garantir les libertés de la presse et d'expression, les transgressions perdureront.

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