Entre conflit frontalier et crise commerciale, les relations indo-népalaises sont au plus bas

Photographie de la frontière indo-népalaise franchie par de nombreuses personnes à pied et à vélo.

La frontière indo-népalaise à Sonauli. Image Flickr d’Axel Drainville, sous licence CC BY 2.0.

L’article d’origine a été publié en anglais le 17 septembre 2020.

[Sauf mention contraire, tous les liens renvoient vers des pages en anglais, ndlt.]

Consolidés par une contiguïté culturelle et religieuse, les liens indo-népalais autrefois amicaux se sont considérablement détériorés au cours des 10 derniers mois. En cause, une succession de contentieux liés à des conflits frontaliers non résolus depuis plusieurs décennies ainsi que l’emprise croissante de la Chine sur la région.

Les relations ont commencé à se détériorer en novembre 2019 lorsque l’Inde a publié une cartographie réformée de son territoire présentant comme siennes les régions de Kalapani, Lipulekh et Limpiyadhura, des zones revendiquées par les deux pays.

Il s’agit d’un différend qui date de l’époque du Traité de Sugauli. Ce traité, ratifié après la guerre anglo-népalaise (1814-1816), indique que toutes les régions à l’est du fleuve Kali appartiennent à l’État népalais. Cependant, l’Inde considère que la rivière Kali prend sa source à Lipulekh, alors que le Népal soutient qu’elle part de Limpiyadhura.

Katmandou a réagi en envoyant à New Delhi une note diplomatique, mais cette dernière est restée lettre morte. Le 20 mai dernier, le gouvernement népalais a fait paraître une nouvelle carte officielle du pays en s’attribuant à son tour les zones litigieuses.

La situation s'est encore aggravée en mai dernier, lorsque l’Inde a inauguré une route dans la région de Kalapani. Au mois de juin, le Népal a amendé sa constitution pour inscrire officiellement les régions de Limpiyadhura, Lipulekh et Kalapani sur de nouvelles cartes du pays. Le Premier ministre indien Narendra Modi a critiqué cette décision en la qualifiant d'« empiètement forcé… fondé sur aucun fait ni preuve historique ».

Alors qu’il diffusait officiellement la nouvelle carte du Népal, le Premier ministre népalais K.P Sharma Oli a appelé à des négociations avec New Delhi.

La nouvelle carte incluant les territoires de la région de Kalapani a été approuvée par les deux Chambres du Parlement et par le Président. Elle figure désormais officiellement dans la constitution népalaise ainsi que sur l’emblème national.

En juin dernier, Katmandou a transmis sa nouvelle cartographie géopolitique aux Nations Unies et à Google.

L’actrice et auteure népalaise Manisha Koirala a tweeté :

Merci d’avoir préservé l’intégrité de notre petite nation .. nous avons à présent tous hâte d’assister au dialogue pacifique et respectueux qui se tiendra entre nos trois grands pays  🙏

[Tweet de Pradeep Gyawali, ministre des Affaires étrangères népalais] Décision du Conseil des ministres concernant la publication la carte du Népal qui comprend 7 provinces, 77 districts et 753 divisions administratives locales, et qui comprend également Limpiyadhura, Lipulek et Kalapani. La carte officielle sera bientôt rendue publique par le ministère de la Gestion du territoire.

En juin, le ministère des Affaires étrangères indien a déclaré :

“It is contrary to the bilateral understanding to resolve the outstanding boundary issues through diplomatic dialogue. Such artificial enlargement of territorial claims will not be accepted by India.”

La résolution des questions frontalières en suspens par un simple dialogue diplomatique n'est pas conforme à nos accords bilatéraux. L’empiètement forcé sur les territoires revendiqués est inacceptable pour l’Inde.

Lors d’une émission de débat télévisé diffusée en juillet par la chaîne indienne Zee News, le Premier ministre Oli fut accusé d’être sous la coupe de l’ambassadeur chinois. Katmandou a alors réagi en censurant toutes les chaînes d’information indiennes du paysage audiovisuel népalais.

L’ancien diplomate indien Krishan Chander Singh, visiblement très en colère, a tweeté :

Le Népal censure les chaînes d'information indiennes, arguant d'une « propagande sans aucun fondement » contre le gouvernement et le Premier ministre Oli. Oli porte désormais atteinte à la coexistence pacifique. Il a renoncé à toute bonne foi. Cela prouve qu'il sent que son gouvernement est à l’abri, et ce grâce à l'aval de la Chine.

L’Inde a riposté en censurant toutes les radios du Népal dans la région frontalière, affirmant que les chaînes de radio incriminées relayaient la propagande visant à soutenir les revendications de Katmandou au sujet des territoires contestés.

En septembre, l’ambassadeur du Népal en Inde, Nilambar Acharya, s’est entretenu avec le conseiller indien à la sécurité nationale, Ajit Doval, pour « clarifier les malentendus engendrés par les récentes querelles frontalières ». Les expert·e·s ont alors interprété cela comme un signe laissant présager que les deux protagonistes étaient prêts à résoudre leurs différends.

Les heurts préoccupent vivement les habitant·e·s des zones frontalières. À Banbasa, une ville indienne située à la frontière, des commerçant·e·s ont déclaré au Hindustan Times que 80 pour cent de leurs revenus dépendaient directement de la clientèle népalaise. Ces tensions sont également inquiétantes pour le Népal : en effet, 68 pour cent de ses exportations sont destinées à l’Inde.

La Chine entre en lice

Vu de Chine, le Népal est un élément clef du programme d’infrastructures transcontinentales de la nouvelle Route de la soie [fr]. Au fil de ces dernières années, la Chine a investi dans des aéroports, des autoroutes et des projets hydroélectriques dans la région himalayenne du Népal. Parallèlement à cela, des diplomates chinois se sont progressivement rapprochés des politiques népalais·es.

Les relations entre la Chine et l’Inde sont également au plus bas depuis plusieurs dizaines d'années. Des troubles frontaliers qui se déroulent dans le secteur de Ladakh depuis juin ont poussé l’Inde à expulser 150 ressortissants chinois et l’on craint désormais une véritable guerre commerciale entre les deux pays.

C’est sur la base de ces éléments contextuels que des médias indiens de droite, dont Swarajya et Republic, ont accusé les responsables népalais·es d’avoir modifié leur cartographie dans le but de s’attirer les grâces la Chine. Des accusations que Katmandou réfute.

Indranil Mukherjee, un photo-reporter de Mumbai, a tweeté :

Le Premier ministre et la belle ambassadrice. Pourquoi le Premier ministre népalais Oli octroie-t-il les pleins pouvoirs à l'ambassadrice chinoise ? #inde #FrontièreIndeChine #Népal #chine #frontièreindonépalaise

Dans un article [publié sur le site] du Conseil des relations internationales [Council on Foreign Relations], Sujeev Shakya avise :

Disputes require talks for resolution, and therefore, the sooner India engages in discussion, the better. Nepal also needs to learn from its own mistakes, such as not being well-prepared for talks due to the lack of thorough research, and failure to communicate well.

Lorsque de telles tensions surviennent, des négociations sont indispensables afin d’aboutir à un dénouement. La participation de l'Inde à ces discussions est donc souhaitable dans les plus brefs délais. De son côté, le Népal doit aussi tirer les leçons de ses erreurs. Le pays a, en effet, souffert du fait de ne s’être pas suffisamment préparé à ce type de pourparlers, faisant l'impasse sur des recherches approfondies. La capacité à communiquer de façon efficace lui a également fait défaut. 

Dans [un article paru dans] le Kathmandu Post, Achyut Wagle déplore :

Neither party is likely to gain from the current deadlock in Nepal-India relations. The present resigned approaches evident on both sides does not contribute to elevating the age-old relations from, perceivably, now at their lowest point in history. If the Indian establishment is testing its strategy of making Nepal realize the putative ‘small country predicament’ in diplomacy, it will have a greater unforeseen cost.

Aucune de ces deux nations que sont le Népal et l’Inde n'est susceptible de tirer profit de l’impasse dans laquelle elles se trouvent actuellement. La résignation flagrante chez chacun des deux acteurs empêche la résolution de ces querelles ancestrales qui atteignent aujourd’hui leur paroxysme. Si les haut·e·s responsables indien·ne·s sont effectivement en train de mettre à l'épreuve une stratégie destinée à faire prendre conscience au Népal de sa « situation diplomatique fâcheuse en tant que petit pays », le tribut à payer sera encore plus lourd.

L’Inde et le Népal se réuniront d’ailleurs en octobre prochain dans le cadre d’une rencontre entre leurs ministres des Affaires étrangères respectifs. La dernière réunion de ces deux ministres a eu lieu en août 2019, à Katmandou.

Le Népal est visiblement pris en étau entre la guerre commerciale sino-américaine et le conflit à la frontière indo-chinoise. Il reste à savoir si les deux alliés historiques parviendront à réparer ces liens désormais fragilisés par la seule voie de discussions diplomatiques.

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