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De retour d'Alep, le message d'un docteur syrien pour “en appeler au médecin qu'est Assad”

Dr Zaher Sahloul (Right) with two fellow colleagues from Chicago in Aleppo, end of June 2016. Photo used with permission.

Le Dr Zaher Sahloul (à droite) avec deux confrères de Chicago àn Alep, fin juin 2016. Photo reproduite avec autorisation.

En 1988, le Dr. Zaher Sahloul, fondateur de l’American Relief Coalition for Syria (Coalition américaine de secours à la Syrie) et conseiller principal puis président de la Syrian American Medical Society (SAMS), sortait diplômé de la faculté de médecine. Parmi ses condisciples, un homme qui allait peser plus que quiconque sur le destin de la Syrie : Bachar Al Assad. Dans cet entretien avec Global Voices qui a suivi sa plus récente visite à Alep-Est tenu par les rebelles et assiégé, le Dr. Sahloul en appelle au “médecin chez” Assad.

Le Dr. Sahloul a récemment fait un exposé devant les Nations Unies, où il a rapproché son passage à Alep au récit d'un lieutenant-général de l'Armée Rouge soviétique témoin de la bataille de Stalingrad (1942-1943), qualifié par ce dernier de “10 fois pire que l'enfer“.

Comme chaque fois qu'il se rend dans la ville, le Dr. Sahloul est venu préparé. Le chauffeur, avant d'accélérer, lui a dit de “faire sa dernière prière, car le risque de mourir est très élevé dans les cinq derniers kilomètres”. Cinq kilomètres qui désignent la route de Castello, “l'unique route qui mène à la campagne du nord et de l'ouest d'Alep”, seule voie d'accès au monde extérieur via la Turquie, et par conséquent, à la nourriture, aux médicaments et autres denrées de base en usage à Alep.

La vidéo ci-dessous a été filmée par le Dr. Sahloul :

Il se souvient :

Cette dernière mission était ma cinquième à Alep et tout a vraiment beaucoup empiré depuis la précédente. Quand nous y sommes allés, c'était le 27 juin et la route d'Alep était à moitié fermée. Elle était déjà très dangereuse. Il y avait cinq kilomètres où nous étions exposés à l'artillerie côté régime, aux tireurs embusqués côté kurde, et aussi aux frappes aériennes qui pouvaient venir du régime ou du gouvernement russe.

Ce tronçon, surnommé la ‘Route de la Mort‘ par un militant d'opposition, était bordé de voitures calcinées et de camions et bus renversés où se décomposaient des corps abandonnés.

The Road to Aleppo, taken by Dr. Zaher Sahloul and used here with permission.

La route d'Alep, images prises par le Dr. Zaher Sahloul le 27 juin 2016, utilisées avec autorisation.

Entrés à Alep, le Dr. Sahloul et ses confrères sont arrivés au M10, un hôpital souterrain bombardé 17 fois ces quatre dernières années par le régime Assad. C'est l'un des rares qui restent à Alep-Est.

Les conditions de travail des médecins syriens sont régulièrement citées comme parmi les pires au monde, si ce n'est les pires. On estime qu'il reste 35 médecins dans la partie Est d'Alep, soit, avec une population d'approximativement 300.000 personnes, actuellement un pour 8.570 personnes. 15 des 35 médecins ont récemment rédigé une lettre ouverte au Président Obama, dans laquelle ils écrivent que “un établissement médical est attaqué toutes les 17 heures par l'aviation syrienne appuyée par les Russes”. Tandis que Médecins sans Frontières rapporte dans une infographie qu'au moins 82 des établissements qu'il aide ont été visés depuis janvier 2015. Au total, au moins 738 médecins, personnels infirmiers et aides-soignants syriens sont morts dans plus de 360 bombardements d'établissements médicaux depuis mars 2011, selon Physicians for Human Rights (PHR) (Médecins pour les Droits Humains). 

Le Dr. Sahloul dit qu'on entend jour et nuit les explosions :

Les murs de l'hôpital tremblent mais les gens continuent à travailler parce qu'ils se sont habitués à ces bruits. Le fait que [M10] soit souterrain donne un certain niveau de protection et de sécurité aux praticiens. On a ici le plus grand centre de traumatologie d'Alep-Est.

On peut entendre les explosions dans cette courte vidéo enregistrée par le Dr. Sahloul. D'après une voix d'homme qu'on y discerne, elles ont été causées par un missile Scud. Il commente :

Quand le gouvernement russe ou le régime syrien bombardent les hôpitaux ils le font avec l'intention de les détruire. Ils veulent chasser les médecins pour que les gens puissent les suivre. Parce que les gens ne restent pas dans une ville sans médecins, dans une ville sans hôpitaux.

D'après le Dr. Sahloul, sur les 300.000 personnes vivant à Alep, 85.000 sont des enfants, dont 20.000 de moins de deux ans. Un de ces enfants est Ahmad Hijazi, qui venait d'avoir cinq ans. Atteint par un des barils d'explosifs d'Assad, avec pour conséquence un traumatisme thoracique et des éclats fichés dans la moelle épinière, il n'a hélas pas survécu.

Il était paralysé à partir du cou. Quand je l'ai vu, il respirait très difficilement, nous avons donc dû le mettre sous assistance repiratoire et le perfuser. Il était entre la vie et la mort pendant que j'étais là, et le lendemain de mon départ, il a eu un arrêt cardiaque. Il avait cinq ans.    

Les victimes de barils d'explosifs sont parmi les patients les plus communs de l'hôpital souterrain. Une autre victime, Fatima, 25 ans, était déjà mère de trois enfants et enceinte de trois mois du quatrième lorsque deux barils d'explosifs ont été largués sur sa maison. Deux de ses enfants sont morts. Abdou, neuf ans, et Ilaf, trois ans, ont été retirés sans vie des décombres. Par chance, Fatima, qui avait une hémorragie interne et a été immédiatement mise sous assistance respiratoire, et son troisième enfant, Mahmoud, s'en sont tirés, mais  Fatima a perdu son enfant à naître.

Mahmoud, Seven Years Old. Photo taken by Dr. Sahloul in June 2016 and used with permission.

Mahmoud, sept ans, dans une chambre de l'hôpital M10. Photo prise par le Dr. Sahloul en juin 2016 et utilisée ici avec autorisation.

Le Dr. Sahloul a récemment dit à Hala Gorani sur CNN qu'il souhaite en appeler “au médecin en [Assad]” pour qu'il mette fin aux barils d'explosifs. Il s'en explique :

Qui sait ? On a tout épuisé. Je pense que la communauté internationale a tout épuisé en matière de pressions exercées sur le régime syrien. Je n'en suis pas sûr, mais il sait probablement que des enfants sont tués et mutilés et des hôpitaux pris pour cible. Ce que je veux dire, c'est qu'il a des enfants, il a une femme. Il a étudié la médecine. Il se destinait à être ophtalmologue. Dans une des réunions que nous avons eues avec lui, la première rencontre après qu'il est devenu président, il nous a dit qu'il aurait préféré être médecin que président. Je pense que c'est à ce côté en lui que nous devons en appeler. J'ignore si ça marchera ou non. Beaucoup de Syriens ont complètement renoncé, surtout depuis qu'il a supervisé la destruction de la moitié du pays. Plus de 470.000 personnes ont été tuées en Syrie. Il a causé cette guerre. Il aurait pu agir plus tôt dans la crise, par exemple satisfaire les demandes de réformes de la population, comme cela a été fait dans d'autres pays comme le Maroc et la Jordanie. Il est peut-être trop tard, mais que faire d'autre ? 

Il ajoute qu'il a vu le pouvoir d'Assad à l'oeuvre :

Quand je suis revenu de Chicago après la première réunion avec lui président, on a su que je l'avais rencontré. Alors, l'année suivante, j'ai reçu un courriel me demandant si je pouvais remettre une lettre au président, et j'ai dit qu'il faudrait que je la lise d'abord, mais d'accord. [C’]était un appel d'une personne dont le père était médecin, pédiatre, formé aux USA puis allé en Syrie à la fin des années 80 et emprisonné par le père de Bachar Al Assad, Hafez Al Assad. Il était en prison depuis 21 ans, accusé de soutenir l'opposition. Je lui ai donc dit que j'essayerais, mais que je ne pouvais rien promettre.

Par chance, nous avons été invités à rencontrer à nouveau le président au palais de la présidence. […] En partant, je lui ai parlé de la lettre, et il a accepté de la lire. Une demi-heure après notre départ, quelqu'un m'a téléphoné et m'a dit, ‘Votre ami est libéré’. Il avait donc relâché ce médecin au bout de 21 ans, après avoir lu cette lettre.

Ceci pour dire qu'il est aux commandes et peut prendre ces décisions rapidement, et il est obéi. Ce médecin a été de fait autorisé à se rendre aux Etats-Unis voir sa femme qui avait un cancer en phase terminale. Il est resté avec elle deux ans jusqu'à sa mort. Aujourd'hui, il exerce la médecine à Chicago.

Le régime fait cela parfois pour des gens, surtout pour quelqu'un dont il veut se faire un allié. Ils vous font une faveur et en attendent votre adhésion. Un président vous fait une faveur, et j'imagine que le président Assad a pensé que c'était pour moi une faveur. Ça donne un aperçu de la façon dont les choses fonctionnent en Syrie.

A propos de démocratie en Syrie, voici ce qu'en dit le Dr. Sahloul d'Assad :

Quand je lui ai posé la question de la démocratie, il m'a dit que les Syriens sont tribaux, qu'il y a beaucoup de fanatisme religieux, qu'ils n'ont pas d'éducation civique, qu'ils ne sont pas capables de prendre des décisions par eux-mêmes. Il s'est plaint de ce que le parlement ne rédigeait pas les lois comme il voulait que les députés le fassent, et comment il doit faire les choses lui-même. Et il a dit – je ne me souviens pas exactement en quels termes – que les Syriens ne sont pas prêts pour la démocratie. Il faut un processus très lent et graduel, et c'était la première année après son accès à la présidence. Douze ans plus tard, il ne s'était rien passé.

Quant au Président Obama, le Dr. Sahloul l'a rencontré en juillet 2013, un mois avant le massacre tristement célèbre perpétré par le régime dans la Ghouta, et il lui a dit que la Syrie allait déterminer son legs de président. Voici leur échange :

J'ai remis une lettre de la part de la SAMS. Il y avait un iftar à la Maison Blanche à ce moment puisque c'était le ramadan. Je lui ai dit que nous demandions dans notre lettre une zone d'exclusion aérienne pour protéger les hôpitaux et les civils, ce que nous demandons toujours aujourd'hui. Rien n'a changé. Je lui ai dit, ‘Je pense que votre place dans l'Histoire dépendra de ce que vous faites ou ne faites pas en Syrie’. Il a donc dressé l'oreille. Puis il a ri, et dit que sa place dans l'Histoire sera déterminée par d'autres choses, à quoi j'ai répliqué, ‘Mais je crois que la Syrie sera l'élément principal’. Il a répondu, ‘Je reviendrai vers vous’. Il ne l'a jamais fait. Il n'a jamais répondu à la lettre.

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