Cinquante nuances de propagande Erdogan

Manifestation de masse à Istanbul contre la corruption et le gouvernement Erdogan en décembre 2013. Sur cette bannière, on peut lire sous une photo de Fethullah Gülen avec le premier ministre Erdogan : “L'un ne vaut pas mieux que l'autre”. Fulya Atalay pour Demotix.

Staline définissait le travail des écrivains comme étant l’ “ingénierie de l'âme humaine”. Il ne se référait pas à tout type d'écrit, seulement à la rédaction de la propagande.

Aujourd'hui en Turquie, sous la férule du parti Justice et Développement (AKP) au pouvoir, ce type d’ “ingénierie” paraît plutôt couronné de succès. Sitôt après les manifestations du Parc Gezi en 2013, Recep Tayyip Erdogan, alors Premier Ministre, avait réussi à convaincre sa base politique que le mouvement contestataire n'était rien d'autre que l'oeuvre d'un “lobby étranger”.

Christiane Amanpour de CNN a été outrée quand le quotidien turc pro-gouvernement Takvim a publié une fausse interview où elle ‘avouait’ avoir été obligée à couvrir les manifestations de Gezi d'une manière propre à jeter un éclairage négatif sur la Turquie. Capture d'écran prise de l'article de Hurriyet Daily News sur l'affaire.

Il a depuis forgé le mythe du “lobby parallèle” — un label pour les opposants réels et imaginaires — dans d'innombrables discours publics. Les médias pro-gouvernement ont eu un rôle central pour marteler ce message.

Depuis la CIA jusqu'au complot juif mondial, en passant par un lobby des taux d'intérêt, la compagnie aérienne Lufthansa, et une mystérieuse attaque télékinésique de forces obscures : la liste des soi-disant “lobbies” ne cesse de s'allonger. Mais un seul homme était suffisamment controversé pour offrir le véritable ennemi en chair et en os capable de porter la propagande d'État à un niveau supérieur.

Fethullah Gulen, un prédicateur et visionnaire turc installé en Pennsylvanie (USA), a été l'allié d'Erdogan avant d'en devenir l'ennemi. Après le premier raz-de-marée électoral de l'AKP en 2002, le couple a travaillé de concert à remodeler la politique turque, dominée de longue date par une élite militaire laïciste. Mais quand Erdogan a cherché à étendre son pouvoir, l'influence indubitable de Gülen à l'intérieur de l'administration s'est transformée en obstacle. A l'époque où se sont déroulées les manifestations de Gezi, cette influence se serait effondrée. Depuis la tentative de coup d'État de l'année dernière, que le gouvernement impute à Gülen, les violentes attaques des médias sous contrôle du pouvoir contre les réseaux du prédicateur vont crescendo.

Ennemi idéal

S'il subsiste des soupçons crédibles d'implication de Gülen dans le putsch avorté de 2016, les autres accusations brandies contre lui sont plutôt grotesques.

Parmi celles-ci, la suggestion, lancée par Erdogan lui-même, que le mouvement Gülen pourrait être responsable d'avoir abattu l'avion russe qui aurait pénétré l'espace aérien turc lors d'une mission en Syrie fin 2015. Ankara cherchait à raccommoder ses relations endommagées avec Moscou au moment où Erdogan avait évoqué l'hypothèse.

Les tabloïds pro-gouvernementaux ont aussi avancé que l'assassinat de l'émissaire russe en Turquie en 2016 était l'oeuvre d'un agent güléniste. Source photo site web du groupe de plaidoyer ‘Turquie réduite au silence’.

A n'en pas douter, Fetullah Gülen et son mouvement remplissent la même fonction extensive et pratique qui était celle des trotskistes et tsaristes pour Staline. Ils aident l'autocrate à donner de la crédibilité à des actions qui sans cela seraient ineptes, et ce faisant, à défaire ses véritables ennemis : la vérité et la démocratie.

Erdogan exige des uniformes marron pour les accusés du coup d'État turc après qu'un suspect a porté un T-shirt ‘Héros’ au procès

Sur un blog du Washington Post étudiant le recours des dirigeants autoritaires aux mensonges, Xavier Marquez note :

Dans les démocraties ouvertes, un engagement public dans certaines affirmations invraisemblables (comme par exemple que Barack Obama serait musulman, ou ne serait pas né aux États-Unis) est susceptible d'établir des démarcations nettes entre groupes, mobilisant les supporters tout en provoquant la fureur de l'opposition, sans pour autant être “pris à la lettre”. Mais les mensonges invraisemblables ont plus d'importance dans les environnements glauques de nombreux régimes autoritaires, où secret et peur empêchent les gouvernants de savoir si leurs sujets sont vraiment loyaux. Ces régimes ont un besoin typique de “dramatiser” leur cohésion, en montrant de manières convaincantes qu'ils sont en fait unis pour dissuader les contestataires internes.

Et certes, colporter des “affirmations invraisemblables” est devenu la norme en Turquie. Dans la répression qui a suivi l'échec du putsch militaire l'an dernier, plus de 100.000 fonctionnaires ont perdu leur emploi.

Le gouvernement voit des ennemis gülénistes de l'Etat partout où cela l'arrange, en particulier dans ce qui reste de la presse indépendante.

Dans des pays comme la Turquie, la presse libre est maintenant derrière les barreaux. Le reste est devenu l'appareil de propagande d'Erdogan.

Deniz a été arrêté parce qu'il a traité de la fuite des e-mails du gendre d'Erdogan. Détenu pour propagande terroriste. Terrorisme journalistique ?

Erdogan confond propagande terroriste et liberté d'expression. Et le bon vieux journalisme indépendant ?

“Il ne peut pas y avoir de liberté illimitée de la presse… L'Occident fait de même avec ses journalistes” [dit] le président Erdogan à une rencontre d'investisseurs étrangers.

Répression sans frontières

La répression d'Erdogan atteint aussi les visiteurs internationaux et les gouvernements étrangers.

Le 5 juillet, la police turque a effectué une rafle dans une session de formation pour les défenseurs turcs des droits humains sur une des îles d'Istanbul, arrêtant tous les participants ainsi que deux formateurs venus de l'étranger. L'affaire est désormais siglée internationalement comme #Istanbul10. Les personnes en garde à vue ont été accusées de “commission de crime au nom d'une organisation terroriste sans en être membre”.

]Dans toute notre histoire, nous [comme peuple] n'avons jamais rien gagné sans en payer le prix. Le jour des comptes viendra]Erdoğan s'attaque à la presse étrangère, aux observateurs étrangers et aux ambassades étrangères pour soutien ou tolérance des ennemis de la Turquie.

En outre, le ministère des Affaires étrangères turc a fait connaître au monde sa certitude que le fléau güléniste s'active aussi hors des frontières du pays.

Hors de Turquie, Gülen est surtout connu comme pédagogue, avec des écoles appliquant ses méthodes éducatives situées dans une centaine de pays autour du monde. Dès avant la tentative de coup d'État de 2016, la Turquie avait commencé à exercer de fortes pressions sur de nombreux pays — notamment en Afrique et en Asie Centrale — pour fermer ces établissements. Une pression redoublée aux lendemains du putsch raté.

Paradoxalement, avant la rupture d'Erdogan avec Gülen, les écoles de ce dernier étaient considérées comme des institutions d'excellence qui créèrent des amis de la Turquie dans une grande partie du monde en développement, et contribuèrent à faire prospérer le “soft power” du pays. Écrivant pour Al-Monitor en 2015, Fehim Tastekin notait l'aspect contre-productif de la tendance à fermer les écoles.

Hélas, à en juger par l'intensité de la propagande d'État de ces quelques dernières années, Erdogan et l'AKP ont jeté aux orties toute considérations de “soft power”.

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