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Effluves de révolution : Le remix d'une légendaire étiquette de parfum au Soudan

L'étiquette du parfum Bint El Sudan remixée pour montrer l'image iconique d'Alaa Salah, une manifestante de 22 ans qui a braqué l'attention modiale sur la révolution au Soudan. Image de l'artiste Amado Alfadni, utilisée avec son autorisation.

Le soulèvement au Soudan était en gestation depuis des mois déjà quand l'image iconique d'Alaa Salah, 22 ans, chantant des poèmes et des mots d'ordre de résistance debout sur le toit d'une voiture à Khartoum, la capitale, est devenue virale, attirant l'attention mondiale sur la révolution. Alaa Salah a été comparée à une Statue de la Liberté du Soudan, la Reine de Nubie.

Je vous remercie tous du fond du cœur. La lutte pour un Soudan démocratique et prospère continue. Nous ne nous courberons pas devant Al-Bachir, le dictateur tyran !

La photo originale d'Alaa Salah, prise par une étudiante soudanaise, Lana Haroun, a inspiré les artistes à travers le monde pour exalter la jeune femme comme un symbole de la révolution. L'artiste Amado Alfadni, né et grandi au Caire en Égypte, avec des racines soudanaises, a saisi l'occasion pour remixer l'image avec la classique étiquette de parfum “Bint El Sudan” ou “Fille du Soudan”.

Créé dans les années 1920 par WJ Bush à Londres, ce parfum à succès a été surnommé le “Chanel No. 5 de l'Afrique” et est largement porté par les femmes de tout le Soudan et l'Afrique de l'Est. L'omniprésente fragrance non alcoolisée — une composition musquée de jasmin, lilas et lys — a d'abord été vendue, non pas dans des boutiques exclusives mais sur les marchés, pour finir par devenir une partie essentielle des rites des mariages et circoncisions, un produit de base dans la vie des Soudanaises. La fragrance évoque des notions de féminité, de puissance et de séduction. On lui reconnaît aussi des propriétés magiques et médicinales découlant des antiques traditions à base d'aromates et de plantes.

Alfadni explique : “Bint El Sudan était le parfum de ma mère, et a ainsi été une partie de l'identité de Soudanais que je me suis construite”.

L'étiquette originelle du parfum Bint El Sudan arbore une photo attribuée à Eric Burgess, le premier à proposer l'idée de créer un parfum à son employeur, la société basée à Londres WJ Bush & Co. dans les années 1920. Photo communiquée par l'artiste Amado Alfadni, utilisée avec son autorisation.

L'étiquette originelle du parfum montrait la photographie d'une jeune Soudanaise aux seins nus, vêtue d'une jupe soudanaise traditionnelle en poils d'éléphant et arborant des bijoux de mariage aux chevilles et poignets. L'auteur de la photo est Eric Burgess, un représentant commercial de WJ Bush au Soudan.

Pendant des décennies, l'image de cette jeune femme a voyagé de Khartoum, au Soudan, à Kano, au Nigeria, quand les commerçants, à ce que l'on dit, ont commencé à utiliser l'enivrant parfum comme monnaie d'échange.

Il y a vingt ans, dit Alfadni, le régime islamique soudanais a remplacé l'image originelle de la jeune fille seins nus par celle d'une autre enveloppée d'une burka noire plus alignée sur les valeurs islamiques.

Omar al-Bachir a régné trente ans (1989-2019) sur le Soudan, et a introduit en 1991 des réformes du code pénal basées sur des interprétations rigoureuses de la charia (loi islamique). Les réformes de Bachir ont relégué les femmes dans un statut de mineures juridiques, et restreint leur liberté de mouvement en appliquant des “lois de moralité” strictes ainsi que la séparation des sexes dans les espaces publics. Des femmes ont subi flagellation et lapidation pour avoir enfreint ces lois. 

Les flacons de parfums modestes Bint El Sudan sont apparus il y a 20 ans, sous stricte interprétations de la loi islamique. Photo : Amado Alfadni, utilisée avec son autorisation.

“Ce qu'elle porte, c'était vraiment la façon de se vêtir des femmes de ma ville natale dans le nord du Soudan”, décrit Alfadni dans un entretien sur Facebook Messenger. “Comme chez les Nubiens d’Égypte, je suis aussi Nubien”, précise-t-il.

La formule unique de Bint El Sudan n'a guère bougé en un siècle, mais l'habillement de la jeune femme sur l'étiquette a évolué avec le temps en reflétant les débats tenaces sur la modestie féminine.

Bush Boake Allen, l'entreprise qui fabrique les divers produits de la ligne Bint El Sudan depuis 1966, a redessiné l'étiquette avec une jeune femme qui rappelle la jeune mariée soudanaise traditionnelle, mais drapée de rouge pour couvrir sa poitrine, une menue modification pour satisfaire des marchés plus pudiques, selon les lieux où sont vendus les produits Bint El Sudan.

La crème hydratante Bint El Sudan montre la jeune Soudanaise, mais ici sa poitrine est couverte par une étoffe rouge. Photo via Instagram par genaropiano.

Les femmes sont en première ligne des protestations qui ont démarré en décembre 2018 contre le prix du pain et se sont développées en manifestations de grande ampleur défiant l'oppression des femmes dans les espaces privé et public, entre autres griefs.

Les manifestations ont fini par réclamer la démission de Bachir, lui-même recherché pour son rôle dans de multiples accusations de crimes contre l'humanité. 

Longtemps avant que les femmes du Soudan soient dans les rues pour chasser Bachir du pouvoir, elles étaient dans les rues pour manifester contre la police des mœurs, contre les flagellations en public, contre la condamnation à mort de Noura Hussein, 19 ans, qui a tué son mari violeur qu'elle a été forcée d'épouser. [Sur le dessin, critiqué par ce tweet : à gauche : “Mener une révolution” contre (à droite) “Télécharger une résolution”]

Le 11 avril, après que les manifestants ont entouré le siège des services de sécurité à Khartoum, Bachir a été arrêté par l'armée, dans ce qui a été qualifié de putsch militaire – qui n'a duré qu'un jour. Le général Ibn Auf, le ministre soudanais de la Défense, a requis un état d'urgence de trois mois et un gouvernement de transition de deux ans dirigé par l'armée, avant de renoncer à le diriger sous l'insistance des contestataires pour un gouvernement dirigé par des civils.

Paradoxalement, la fragrance épicée et sucrée de Bint El Sudan est aujourd'hui fabriquée dans une petite usine de Kano, dans le nord du Nigeria, — une région terrorisée par Boko Haram, un groupe insurgé extrémiste aligné sur l'EI. L'usine étroitement sécurisée produit environ sept millions de flacons de 12 millilitres par an, au moins 80 pour cent de la demande mondiale.

Pendant que l'image d'Alaa Salah a placé dans l'attention mondiale la lutte du Soudan pour changer de régime — et inspiré des artistes comme Alfadni et d'autres encore à faire d'elle une icône révolutionnaire — féministes et militantes mettent en garde contre les dangers à faire porter à une unique personne le poids de la révolution, rappelant que beaucoup de femmes anonymes l'ont précédée et qu'Alaa Salah elle-même reçoit des menaces de mort.

Quant à Alfadni, il dit que sa décision de remixer la célèbre étiquette de parfum avec l'image de Salah se voulait un défi aux notions de l'identité soudanaise : “J'essaie de représenter une image du Soudan loin de la colère et de l'extrémisme”.

Une lithographie de l'étiquette du parfum Bint El Sudan par l'artiste Amado Alfadni, 2011, photo de l'artiste, utilisée avec son autorisation. L'oeuvre fait partie du projet d'Alfadni d'explorer l'histoire et la signification de Bint El Sudan tant comme parfum que comme partie de la culture et de l'histoire du Soudan.

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