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Russie : Un député de la Douma veut poursuivre les auteurs de tweets extrémistes

[Les liens sont en russe] Le 14 mai, Alexandre Hinstein (1), député de la Douma russe et membre du parti Russie Unie, a adressé une requête au procureur général de Russie, Iouri Tchaïka, dans laquelle il souligne « le nombre croissant d'appels à violences à l'encontre des représentants des autorités et des forces de l'ordre » sur les réseaux sociaux en ligne. Il affirme ainsi que  Twitter et Facebook sont devenus « l'outil de coordination des extrémistes » et « le canal qui leur permet de faire passer des instructions détaillées à leurs partisans ». Alexandre Hinstein introduit sa requête par ces mots :

Прошу Вас принять меры к владельцам и пользователи аккаунтов
в различных социальных интернет-сетях (русскоязычные сегменты Twitter и Facebook), активно содействовавшим в организации массовых беспорядков 6 мая 2012 года в г. Москве.

Je vous prie de prendre des mesures à l'encontre des détenteurs et utilisateurs de comptes sur les différents réseaux sociaux en ligne (les déclinaisons russes de Twitter et Facebook) qui ont activement contribué à organiser les troubles publics du 6 mai 2012 à Moscou.

Alexandre Hinstein ajoute que les blogueurs ont aussi utilisé ces réseaux pour justifier les violences à l'encontre du «président légalement élu » et de « l'ordre constitutionnel russe ». ( L'utilisateur Lucius Aevus a ainsi écrit sur Twitter, le 24 avril : « Achetons des armes, faisons des réserves de nourriture, formons des bataillons, tuons Poutine.») Hinstein appelle en particulier  à : 1) prévenir la propagation sur Internet de ces appels illégaux à l'extrémisme, 2) examiner l'éventualité d'une responsabilité pénale pour les personnes qui utilisent les réseaux sociaux pour faire la propagande de l'extrémisme 3) prendre toutes les mesures légales.

 

Capture de la page de Alexandre Hinstein sur le site de la Douma, 15 mai 2012.

En réponse au tollé médiatique qui s'en est suivi, Alexandre Hinstein a rendu public l’intégralité de son texte, tout en se défendant d’appeler par son initiative à l’instauration d’une censure politique. Pour autant, il s'est bien gardé de produire les pièces complémentaires jointes à sa requête au procureur, où figurent les noms de dizaines de blogueurs prônant une activité contraire à la loi. Le journal en ligne Gazeta.ru a pu se procurer cette liste et l’a aimablement résumée. Celle-ci comprend surtout des opposants nationalistes et libéraux-démocrates, dont certains s’expriment sous couvert d’anonymat, tandis que d’autres sont bien connus.

En tête de la liste, le blogueur anonyme autoproclamé « de droite ultra », Odinzavsekh (Unpourtous). Selon Hinstein, il serait proche des hooligans qui ont provoqué des affrontements lors d’un match de foot à Moscou, en décembre 2010. Sur Twitter, Odinzavsekh a appelé les manifestants à tabasser les partisans de Poutine, ainsi que Sergueï Minaev (romancier à succès) et Konstantin Rykov (député et blogueur pro-Poutine). Il aurait aussi parlé d'attaquer au cocktail Molotov les administrations gouvernementales dans la nuit du 8 mai. Ces deux tweets ont été supprimés, mais on peut les retrouver sur d'anciennes pages en effectuant une recherche sur le moteur de recherche Yandex. Enfin, cette idée qui fait bondir les blogueurs : Hinstein estime que le « retweet » (le fait de citer un message d’un autre utilisateur de Twitter) doit lui aussi engager une responsabilité pénale. Odinzavsekh, par exemple, a retweeté les propos d'une certaine LailaMooore suggérant aux manifestants de «crever les pneus des cars de police et de fournir des armes aux opposants ».

Le réseau social russe concurrent de Facebook, VKontakte («En contact»), n’est pas oublié : Hinstein mentionne le «Front moscovite », groupement nationaliste ayant une page VKontacte, sur laquelle il a prôné l’attaque des bâtiments administratifs du gouvernement dans le quartier des Tchistye Proudy (2) le 7 mai. Peu après l’annonce de poursuites éventuelles, le groupe a posté un message de remerciements à Hinstein pour cette « publicité gratuite ». Quelques commentaires racistes ont suivi, comme celui-ci : « La tronche de juif d'Hinstein me met la rage.»

En bonne place sur cette liste figure aussi Mikhaïl Svetov (avec un compte Twitter), étudiant russe résidant au Japon, très actif sur la Toile lors des manifestations de l’opposition. Pendant la Marche des Millions, qui s’est tenue le 6 mai sur la place Bolotnaïa, Svetov a écrit sur Twitter :

Au lieu de jeter les casques des OMON (3) dans la rivière, mettez-les. C'est une armure qui vous protégera des coups de matraque.

Et aussi :

Chaque casque, matraque, bouclier arraché aux OMON vous permet d’égaliser les chances. Ne les attaquez pas, mais prenez-leur leur équipement.

Egalement accusés de « net-extrémisme » par Hinstein, les opposants Vitali Chouchkevith et Artem Tchapaev. Le 7 mai, Tchapaev a posté ce tweet :

Je pense que la future radicalisation des masses fait partie de la stratégie qui permettra d'appliquer la tactique de la guérilla urbaine.

Le même jour, Chouchkevitch a utilisé son compte Twitter pour appeler les manifestants à apporter des pièces de monnaie aux Tchistye Proudy pour en bombarder les policiers et les « nachistes » (4). Il a aussi retweeté quelques propos virulents de gruppa_voina, ponny1, papumaria et moskless, appelant à faire courir le bruit que « Moscou serait hors de contrôle ».

Le sulfureux  collectif artistique Voina [en français] a réagi avec son ironie habituelle, promettant à ses partisans l’honneur d’une rencontre avec Hinstein.

Les amis, vous rigolez, mais n’oubliez pas ceci : AU MOINDRE RETWEET @khinshtein vous fait passer un interrogatoire à la prison de votre quartier

Piotr Verzilov, mari d’une des membres actuellement emprisonnée du groupe Pussy Riot, Nadejda Tolokonnikovaïa, et lui aussi membre du groupe Voïna, a salué de ses sarcasmes l'initiative de Hinstein : la criminalisation des retweets pourrait constituer « la prochaine étape dans le développement de la société civile et du sens de la justice dans notre beau pays ».
Alexeï Navalny (5) a lui aussi les honneurs de la liste Hinstein pour un tweet daté du 3 mars, dans lequel il ose une blague incendiant la mairie. Navalny citait en fait un tweet de Sergueï Oudaltsov (6), dont il remplace la dernière proposition par un appel humoristique à la pyromanie : «J'ai eu un contact avec la mairie. Ils ont promis d'autoriser la manifestation dans l'heure qui vient. S’ils ne le font pas, on brûlera la mairie.». Au départ, Oudaltsov avait écrit : «On se plaindra au comité d'organisation.»

Quelques réactions sur le web russophone soulignent que Hinstein interpelle le procureur sur des affaires qui dépassent de loin ses attributions, et en réalité, utilise les manifestations pour se faire de la pub. Dans une série des tweets identiques adressés à des blogueurs russes célèbres, Iouri Souyétine a joint la copie scannée d’une lettre datée de mai 2011 où le FSB (7) informe un certain Dmitri Goriouguine que les autorités judiciaires russes n’ont pas la possibilité de retirer un tweet. (Goriouguine s’est visiblement plaint d’avoir été insulté via Internet par un blogueur pro-Kremlin, fritzmorgen, dont le compte a été, ironie du sort, bloqué par les services de Twitter.) D’autres utilisateurs font remarquer que Hinstein se réfère à une législation anti-extrémiste qui donne aux organes judiciaires beaucoup plus de pouvoir que l’article 130 de la Constitution de la Féd. de Russie (celui auquel faisait référence Goriouguine).

Youri Tchaïka, 8 décembre 2009, photo des services de presse présidentiels russes, CC BY-SA 3.0; Wikimedia Commons.

La requête de Hinstein coïncidait avec un projet de résolution proposé à l’examen à la GosDouma le 14 mai par des députés de Russie Unie. Le projet engage la pleine responsabilité des manifestants quant aux affrontements du 6 mai place Bolotnaïa, et approuve la proposition de responsabiliser pénalement les « coupables ».
La réaction du pouvoir à la lettre de Hinstein sera une façon intéressante de vérifier jusqu’où le Kremlin est prêt à aller pour intimider les opposants dans leur utilisation des médias sociaux. Des services comme Twitter et Facebook sont reconnus comme des moyens de favoriser un mouvement de protestation. En réalité, la possibilité même d'organiser les récentes manifestations dépendait, semble-t-il, de l’utilisation de ces instruments.
D'un autre côté, une vigilance accrue de la société envers les tweets et blogs à caractère extrémiste émanant de l'opposition peut servir d’indicateur de la maturité d'une sphère où, comme le permet la législation russe, fleurissent souvent, de nos jours, des discours porteurs de violence et d'ambiguïtés.

(1) Son nom est aussi transcrit par «Khinstein», voire «Khinshtein».
(2) Littéralement «Lacs propres», parc du centre de Moscou, où l'opposition a installé un campement pendant près d'une semaine. (3) L'équivalent des CRS russes. (4) Les «Nachi» («les Nôtres») sont un mouvement politique de jeunes pro-Poutine. (5) Blogueur et opposant très populaire. (6) Leader du «Front de gauche» russe. (7) Ex-KGB.

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