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Kola Tubosun: ¨Un livre électronique reste un livre¨

En mars 2013, les locuteurs du Yorùbá, une langue tonale parlée par plus de 30 millions de personnes au Nigéria ainsi qu'au Bénin et au Togo, avaient fait sensation en twittant dans cette langue. Le “Tweet Yorùbá Day” (Journée Twitter en Yorùbá) était une initiative visant à remettre à l'honneur cette langue sur Twitter. Le poète, journaliste et linguiste Kola Tubosun était parmi les organisateurs de cette journée.

Ce défenseur passionné de la littérature africaine et de l'usage des langues locales dans les médias sociaux est aussi éditeur indépendant pour le zine littéraire Author-Me.com et NTLitMag, et rédacteur littéraire pour le site d'opinion NigeriansTalk.org. Tubosun est présent sur Twitter (@baroka) et tient un blog de voyage. Son premier recueil poétique “Headfirst into the Meddle” (La tête la première dans la mêlée) a été publié en avril 2005.

Après une longue correspondance sur Internet, Nwachukwu Egbunike de Global Voices a rencontré Tubosun. Leur discussion a porté sur les langues africaines, la littérature nigériane et la façon dont les nouvelles technologies bouleversent nos idées reçues sur le livre.

Nwachukwu Egbunike (NE): Vous êtes blogueur, journaliste, enseignant et linguiste. Pourtant, on se demande encore qui est Kola Tubosun…

Kola Tubosun (image used with permission)

Kola Tubosun (image reproduite avec sa permission)

Kola Tubosun (KT): Je suis tout ce que vous avez cité, mais pas seulement, bien sûr. J'ai aussi travaillé à la radio.

Je suis le cinquième enfant d'une famille de six. Je suis né à Ibadan, où j'ai été scolarisé, et j'ai grandi dans un contexte où il était facile, ludique et nécessaire de contiuer à s'exprimer, comme je le faisais dans mon enfance. J'ai fait une partie de mes études au Kenya et aux Etats-Unis.

Je suis journaliste parce que l'écriture est mon principal moyen de dialoguer avec le monde. Je suis linguiste parce que c'est ce que j'ai étudié, et ce en quoi je suis compétent. Ces deux activités sont à la fois des professions et des passions. Cependant, j'espère être connu comme quelqu'un qui utilise ses capacités et sa passion pour faire évoluer le monde dans le bon sens.

Je m'intéresse à beaucoup de choses que je trouve fascinantes mais ce qui me fait vibrer au quotidien, c'est de pouvoir créer ou accompagner des innovations dans le domaine de la technologie des langues et/ou la littérature. J'ai grandi au contact d'artistes, donc j'aime le journalisme et la radio. Mon intérêt ou ma passion pour les blogs se rattache à ce passé. Cela explique aussi mon intérêt pour le journalisme littéraire. J'écris des poèmes et je suis en train de finaliser un recueil sur lequel je travaille depuis plusieurs années.

Cela fait un moment que j'ai arrêté de vouloir me plier à une description. J'espère que ça ira.

NE: Vous étiez parmi les organisateurs de la journée Twitter en Yoruba. Quelles ont été les principales victoires de cette initiative?

KT: Pour moi, le premier succès a été d'attirer l'attention de Twitter. Cela s'est produit en mars 2012, lors de la première journée Twitter en yoruba pendant laquelle nous avions mis la pression sur Twitter pour que le yoruba soit inclus dans la liste de langues dans lesquelles la plateforme allait être traduite. La réponse fut une promesse par Twitter de s'en occuper “dans les mois à venir”. Même si cela n'a pas été aussi loin que nous l'aurions souhaité, cela m'a encouragé à continuer de travailler sur ce projet, cette fois pour célébrer l'usage du yoruba au 21ème siècle. Etant linguiste, cela m'intéresse d'observer les tendances dans l'usage contemporain de la langue et la journée annuelle Twitter en Yoruba me donne une occasion de le faire.

Depuis la première journée Twitter en Yoruba, il y a par ailleurs eu plusieurs nouvelles encourageantes : Apple a inclus le yoruba parmi les langues pouvant être utilisées sur les iPhones (et aussi les iPads et iPods, j'imagine). C'est impressionnant de voir des langues africaines enfin représentées et reconnues de cette façon. Le mois dernier, j'ai aussi appris que Google Translate allait ajouter le yoruba à la liste des langues traduites. On peut désormais traduire de l'anglais vers le yoruba et vice-versa. Le système n'est pas encore complètement au point, comme je l'ai écrit dans un billet de blog, mais ces premiers pas sont très encourageants. Je suis heureux de faire partie d'un mouvement qui, en faisant émerger ces sujets, aide à réaliser des avancées.

NE: Comment les locuteurs du Yoruba utilisent-ils Twitter?

KT: Comme tout le monde. Ils alternent avec l'anglais ou toute autre langue répondant à leur besoin du moment. C'est très bien comme ça. Je crois qu'il est important de souligner que notre intention au début du projet Twitter en Yoruba n'était pas de transformer chaque locuteur du yoruba en “twittos” monolingue. Non, c'était plutôt d'encourager l'usage des langues locales partout dans le monde et d'améliorer la perception actuelle de ces langues. Le yoruba se trouve être la langue que je connais le mieux. Je m'intéresse à (et je suis toujours encouragé par) l'usage des langues locales où que ce soit, même en conjonction avec d'autres langues internationales, jusqu'à ce que l'idée selon laquelle l'une d'entre elles serait inférieure du fait du nombre de ses locuteurs soit discréditée.

Mais si votre question porte sur la façon dont les gens qui participent à la journée Twitter en Yoruba utilisent Twitter, je dirais que c'est vraiment impressionnant. Je distinguerai trois catégories d'utilisateurs : les premiers sont des locuteurs très à l'aise en yoruba, capables de tenir des conversations dans cette langue (à l'oral comme à l'écrit) sans faire d'allers-retours entre le yoruba et d'autres langues. Ils ont une compétence de natif et peuvent traduire des textes de leur seconde langue (l'anglais) vers le yoruba. Au deuxième niveau, on trouve des locuteurs qui parlent couramment mais ne savent pas écrire couramment à cause d'un complexe vis-à-vis de l'utilisation des marques de tons [en Yoruba, les tons sont marqués à l'écrit par des accents placés sur les voyelles]. A cause de cela, la plupart d'entre eux participent en lisant et en diffusant les tweets, tout en déplorant leur manque d'aisance à l'écrit. Le dernier niveau concerne ceux qui n'écrivent ni ne parlent couramment pour toutes sortes de raisons. Ils peuvent avoir grandi dans un milieu qui ne les encourageait pas à utiliser cette langue, ou ne pas avoir reçu une éducation adéquate. Certains ont essayé quand même de profiter de la journée Twitter en Yoruba dans la mesure de leurs moyens tandis que d'autres sont restés là à nous insulter. Pour eux, c'était une façon de se venger de ceux qui étaient plus compétents qu'eux en yoruba en les rabaissant. J'ai trouvé tout cela fascinant.

NE: Pourquoi si peu d'Africains communiquent-ils en langues locales sur les médias sociaux?

KT: La raison évidente est le manque d'interlocuteurs. Si vous faites partie d'un réseau de personnes dans le monde entier, il est évident que vous allez communiquer dans une langue que la plupart des gens comprennent. J'espère cependant trouver un fil Twitter sur lequel on s'exprime seulement en Yoruba, ceci dit. En l'absence d'un tel fil, ce serait bien d'en trouver un où vous êtes sûrs d'entrée de jeu que l'audience est pré-sélectionnée. Vous n'irez pas suivre ce fil si vous ne voulez pas lire des tweets en yoruba. C'est simple. (Je viens de vous confier le prochain projet du mouvement Twitter en Yoruba :)). Ce serait bien que la même chose se produise pour les autres langues locales. Je connais beaucoup de Kényans sur Twitter qui twittent principalement en swahili. Cela contribue au dynamisme que représente Twitter. Mais il faut dire que l'usage exclusif du swahili (ou du zoulou, et quelques autres langues africaines) est commun parmi les citoyens éduqués dans ces pays, peut-être parce qu'ils n'ont pas les complexes que nombre d'entre nous avons en Afrique de l'ouest à propos de nos langues. Et la plupart des locuteurs monolingues du yoruba ne savent sans pas ce qu'est Twitter, et ne voient probablement pas l'intérêt de l'utiliser. Cela m'intéresse de créer des opportunités pour combler le fossé entre les personnes considérées comme “illettrées” selon la vieille définition “sachant lire et écrire” et les outils informatiques.

NE: Le Nigéria a produit de grands écrivains et continue d'évoluer grâce aux voix de nombreux jeunes talents. Que pensez-vous de la littérature au Nigéria et sur le continent?

KT: Pour quiconque s'intéresse à la littérature et au développement littéraire, c'est une belle époque, pas simplement à cause de la qualité de la production et du zèle des participants, mais aussi à casue de la présence des nouveaux médias et du dynamisme que cela permet pour la production de nouvelles formes et de nouveaux modes d'expression. Nous avons une nouvelle génération d'écrivains qui font un travail magnifique malgré d'immenses difficultés. C'est un succès. L'an dernier, le prix Caine a récompensé quatre Nigérians sur cinq lauréats (cinq écrivains d'origine nigériane si on considère Pede Hollist). Teju Cole, Chimamanda Adichie, Chika Unigwe, Igoni Barrett se débrouillent très bien et de nouvelles plumes émergent dans leur sillage : Emmanuel Iduma, Dami Ajayi, Ukamaka Olisakwe, Ayodele Olofintuade, etc. La Zimbabwéenne NoViolet Bulawayo a aussi été sélectionnée pour le Booker Prize et elle a des chances de l'obtenir. Je crois que nous sommes sur la bonne voie.

J'espère évidemment que les nouveaux médias gagneront leurs lettres de noblesse dans la critique littéraire établie. Ils ont déjà un impact en termes de nombre de lecteurs et de portée. Tant que le Booker, le NLNG, le Orange Prize, ou tout autre grand prix littéraire n'aura pas récompensé un auteur dont la plateforme est principalement en ligne, nous n'aurons pas atteint cet objectif. Je ne suis pas un chantre de la mort du livre, pas plus que les inventeurs de l'automobile n'ont été tuer tous les chevaux. Mais les juges des prix littéraires doivent commencer à regarder la qualité des productions sur les nouveaux médias et à y prêter attention. C'est l'avenir. Autant s'y habituer.

NE: Les médias sociaux peuvent-ils faire renaître la culture de l'écriture et de la lecture ? Vont-ils plutôt dans la direction opposée?

"The new media is the future. We may as well get used to it." - Kola Tubosun (image used with permission)

“Les nouveaux médias sont l'avenir. Autant se faire à l'idée.” – Kola Tubosun (image reproduite avec sa permission)

KT: Je crois que oui. Comme je l'ai dit précédemment, les médias sociaux facilitent déjà l'accès à la production littéraire pour des publics qui étaient jusqu'à présent ignorés. Les limites de notre temps d'attention dans le monde actuel, et tout ce qui entre en compétition pour cette attention, rendent les plateformes web très commodes pour partager et recevoir. Cela va peut-être changer la façon dont l'information est partagée et consommée. Cela va bouleverser nos idées reçues sur ce qu'est un livre – après tout, un livre électronique est bien un livre – mais l'impact global, c'est que l'information se diffuse à plus de personnes. Les gens qui sont attachés aux modes de publication traditionnels vont déplorer ce qu'ils considèrent comme une régression mais ils auront tort.

NE: Des critiques ont sonné le glas de la littérature africaine du fait de la tendance des auteurs à créer des récits de ‘pornographie de la pauvreté’. Que peut-on faire pour inverser la tendance?

KT: Il faut d'abord reconnaître que la pauvreté est actuellement une réalité et continue de l'être sur le continent africain (et ailleurs aussi). C'est pour cela que la littérature décrivant et reflétant cette réalité continuera d'exister (même longtemps après que la pauvreté aura cessé d'exister). Je vous renvoie aux innombrables films et livres sur les guerres européennes et américaines ou sur le cannibalisme dans les histoires de vampires ou à la littérature sur la royauté. Personne ne se plaint qu'il y en ait trop et ça devrait être la même chose quand il s'agit de la souffrance humaine. Tant que quelque chose nourrit un public et l'imagination, il y aura une production littéraire là-dessus. Si ce n'était pas le cas, des fims tels que Precious, La couleur pourpre, Autant en emporte le vent ou Slumdog Millionaire n'auraient pas eu autant de succès. L'important n'est pas que l'histoire reflète la pauvreté ou se situe dans un endroit où la pauvreté existe ou montre la misère comme cela a sans doute été fait mille fois auparavant. L'important, c'est que l'histoire nous racontre quelque chose d'autre que ce que nous savons déjà ou nous dise la même chose sous une forme émotionnelle et imaginative différente. C'est ça qui est plus important.

Sonner le glas ? Je ne crois pas. La littérature africaine va continuer d'exister tant qu'il y aura des Africains. Elle va également continuer d'être aussi diversifiée qu'elle l'est maintenant, reflétant les réalités et les imaginations du continent.

NE: Vous avez récemment été victime d'une violation de vos droits de propriété intellectuelle quand une de vos photos a été utilisée par un journal nigérian sans votre permission. Avez-vous fait appel à la Justice ?

KT: Non. Je me permets de vous diriger vers une interview que j'ai donnée à Critical Margins à ce sujet. J'ai appris que le dédommagement le plus élevé que je pourrais obtenir – même si je gagnais un procès qui me coûterait une fortune à poursuivre ainsi que plusieurs années productives de ma vie -, ne suffirait même pas à payer un avocat, donc je n'ai pas pris la peine de porter plainte. En revanche, j'ai obtenu une victoire temporaire sous la forme d'une attribution tardive par le journal. Je souhaite que les rédacteurs en chef fassent plus attention aux droits de propriété intellectuelle et que les journaux répondent aux réclamations plus rapidement qu'ils ne le font actuellement. Mais tant que les pénalités pour la violation des droits de propriété intellectuelle ne seront pas dissuasives, il n'y aura pas beaucoup de changement.

NE: Une discussion à l'échelle mondiale se développe autour du droit d'auteur et de la propriété intellectuelle, dont la mort tragique d’Aaron Swartz est un symbole fort. Pensez-vous que le même scénario soit présent sur le continent africain, au vu de votre expérience?

KT: Eh bien, habituellement, j'ai un point de vue progressiste sur l'accès à l'information. Je soutiens à 100% le principe du fair use, qui veut que l'information soit disponible à tout le monde et en tout lieu, pourvu que le créateur du contenu soit crédité. C'est pourquoi mon blog est répertorié sous Creative Commons, indiquant que l'on peut utiliser n'importe quel contenu publié sur le blog du moment que le site qui reprend le contenu mentionne la source. J'ai déjà eu maille à partir sur ce point avec un site populaire chez les jeunes Nigérians. Ils reprenaient des articles écrits pour des journaux nigérians sans mentionner la source. Ce n'est pas simplement répréhensible, c'est criminel, et je les ai mis sur la sellette à ce propos à plusieurs reprises.

Cependant, ce qui est arrivé à Aaron Swartz est une tragédie qui n'aurait pas dû se produire: voir un jeune homme menacé de peines aussi lourdes à cause de sa quête de savoir vous brise le cœur. Je crois que c'était aussi politique, peut-être à cause de son engagement contre SOPA etc. Quand on a pour seule ambition de se procurer des informations, ce qui dans ce cas ne faisait de mal à personne, je ne vois pas pourquoi on devrait être poursuivi en justice de la sorte. Je pense que l'information devrait être gratuite et accessible. Je crois aussi qu'elle devrait être utilisée de façon responsable et inclure la mention des sources. Dans mon cas, il s'agissait d'une violation des droits car le journal a utilisé ma photo sans reconnaître que j'en étais l'auteur et il a fallu plusieurs jours ainsi que la menace de poursuites judiciaires avant d'obtenir que mon nom soit associé à cette photo.
Je comprends l'argument des gains monétaires supplémentaires pour l'artiste provenant d'une interdiction totale de toute forme de partage des œuvres dans l'espace public. On ne me fera pas avaler ça. Si l'art est une activité noble et importante, il devrait pouvoir transcender l'avarice. Sa capacité à émerveiller et à inspirer autant de personnes que possible devrait, je crois, prendre le dessus sur le besoin de privilège exclusif guidé par la cupidité.

1 commentaire

  • > « Cela va bouleverser nos idées reçues sur ce qu’est un livre – après tout, un livre électronique est bien un livre – mais l’impact global, c’est que l’information se diffuse à plus de personnes. »

    Pas forcément, certains livres électroniques, au travers des DRM, privent le lecteur d’un certains nombres de droits dont on ne peut le priver avec un livre physique, réduisant grandement la diffusion. À ce propos, voir le très bon billet de Calimaq :
    Un objet qui ne respecte pas les droits du lecteur mérite-t-il de s’appeler livre ? http://scinfolex.com/2013/09/20/un-objet-qui-ne-respecte-pas-les-droits-du-lecteur-merite-t-il-de-sappeler-livre/

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