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Coupures d'Internet au Soudan : l'histoire derrière les chiffres et les statistiques

Le menu d'applications d'un téléphone portable.

Au cours des fermetures d'Internet au Soudan, de nombreux citoyens n'ont pas pu communiquer via diverses applications sur leur téléphone portable pendant les périodes politiquement tendues. Photo par ready-made via Pexels, libre d'utilisation.

Note de l'éditeur : l'auteur de ce billet, Khattab Hamad, est actuellement employé par Canar.

[Sauf mention contraire, tous les liens de cet article renvoient vers des pages en anglais, ndt.]

Les gouvernements du monde entier appliquent des politiques de surveillance et une censure massives sur Internet. Au Soudan, par exemple, les utilisateur·ice·s ne sont pas entièrement sûr·e·s ou libres dans l'usage d'Internet. Selon Freedom House, le score du Soudan quant aux libertés sur Internet est faible, se situant à seulement 25 sur une échelle de 0 à 100 (0 étant le moins libre et 100, le plus libre).

Au cours des deux dernières années, le peuple soudanais a connu deux coupures majeures d'Internet qui ont sérieusement entravé les communications et les échanges de base pendant les périodes politiquement tendues.

Au cours d'une révolution qui a finalement conduit à l'évincement du dictateur de longue date Omar al-Bashir, le gouvernement soudanais a bloqué l'accès aux médias sociaux à Facebook, Twitter, WhatsApp et Instagram le 19 décembre 2018. Pour contourner l'interdiction, les citoyen·ne·s ont utilisé les réseaux privés virtuels [fr] (VPN) pour accéder aux réseaux sociaux. Le 26 février 2019, le gouvernement a débloqué l'accès aux médias sociaux, mais les militant·e·s des droits numériques et les défenseur·e·s des droits humains ont invité les Soudanais·es à continuer à utiliser les VPN car la confidentialité n’était pas garantie.

Le 11 avril 2019, lorsque le gouvernement de M. Bashir s'est effondré et que le Conseil militaire de transition [fr] (TMC) a pris le pouvoir, les citoyen·ne·s ont commencé à se sentir plus en sécurité dans l'utilisation d'Internet sans VPN.

Le peuple soudanais a de nouveau connu une coupure d'Internet du 3 juin 2019 au 9 juillet 2019, à l'occasion des manifestations et des revendications de retour à un régime civil. Le 3 juin a marqué le premier anniversaire de la dispersion brutale par les forces de sécurité d'un sit-in près du quartier général militaire au courant duquel les manifestant·e·s ont exigé un régime civil. Au moins 100 manifestant·e·s sont tombé·e·s. Pour contourner cette coupure, diverses méthodes ont été utilisées afin de partager les informations urgentes, mais les manifestant·e·s ont dû faire face à d'immenses défis.

Le Soudan compte quatre principaux fournisseurs d'accès Internet (FAI) : ZainMTNSudatel et Canar. Les entreprises Zain, MTN et Sudatel disposent d'une licence GSM (Global System for Mobile Communications) qui leur permet de fournir des services Internet via les réseaux mobiles. L'entreprise Canar ne possède pas de licence GSM, mais elle fournit Internet via des lignes fixes et dédiées.

Le graphique ci-dessous, réalisé par Netblocks, montre les niveaux d’utilisation d'Internet sur les réseaux des quatre opérateurs (données collectées le 21 décembre 2018). Chaque point représente une demande d'accès à certains sites, y compris les principales plateformes comme Twitter et Whatsapp. Les points rouges signalent que la demande de l'utilisateur n'a pas été satisfaite en raison d'un accès « indisponible ». Les points bruns indiquent que la demande de l'utilisateur n'a pas été satisfaite en raison du délai d'attente.

Figure 1, NetBlocks.

Après la révolution – une coupure totale

Le 3 juin 2019, Internet été interrompu dans tout le Soudan en raison d'une décision politique du Conseil militaire de transition. Les utilisateurs soudanais d'Internet n'ont pu se reconnecter que le 9 juillet 2019, en raison d'une décision de justice qui a ordonné à tous les fournisseurs de services de rétablir l'accès à Internet.

La loi soudanaise [pdf] de 2018 sur la réglementation des postes et télécommunications donne à l'autorité de régulation le droit de perturber toute communication et télécommunication ou station de radiodiffusion si elle enfreint la loi. Cette disposition vague ne fournit pas plus de détails, ce qui permet aux autorités de l'interpréter comme bon leur semble pour restreindre l'accès aux services.

Le graphique ci-dessous, réalisé par NetBlocks, montre la disponibilité effective d'Internet par fournisseur entre le 27 mai 2019 et le 9 juillet 2019.

Figure 2, NetBlocks.

Le graphique ci-dessous, issu d'un rapport de transparence de Google montre le trafic entrant et les recherches Google en provenance du Soudan :

Pour fermer Internet cette fois, les autorités ont désactivé l'« identifiant du point d'accès réseau », ou APN, dans le réseau de données mobiles. Grâce à cette méthode, les utilisateurs ne peuvent pas voir le signe de données sur les écrans de leur téléphone.

L'entreprise Canar a d'abord refusé de fermer les services Internet pour ses utilisateurs, mais elle a été contrainte de désactiver Wimax [fr] et les services LTE fixes le 5 juin 2019, comme en témoigne la figure 2, en comparant le trafic de Canar avec celui d'autres opérateurs.

Au cours de cette période, les entreprises Canar et Sudatel ont continué de fournir un service Internet via une infrastructure de fibre optique – coûteuse pour les utilisateurs individuels – car elles n'ont pas été contraintes de perturber l'accès à ces services. En conséquence, les quelques utilisateurs qui avaient les moyens d'accéder à ces services pouvaient continuer à partager des informations politiques avec la communauté mondiale via Internet.

Les militant·e·s soudanais·es des droits numériques ont adopté plusieurs mesures pour contourner la coupure d'Internet.

L’Union des professionnel·le·s de la technologie et de la communication (PUTC) a envoyé près d'un million de SMS groupés à partir de serveurs situés à l'extérieur du Soudan pour diffuser les directives des chefs révolutionnaires, ainsi que pour réfuter les rumeurs et la désinformation.

Les militant·e·s ont également accédé à Internet à l'aide d'une carte SIM des pays voisins – essentiellement par l'itinérance (roaming) – bien que les autorités aient par la suite également perturbé les réseaux de données cellulaires itinérants.

Les militant·e·s ont également utilisé des serveurs proxy [fr], qui « agissent comme un intermédiaire pour les demandes des clients cherchant des ressources auprès des serveurs qui les fournissent ». Ces services ont permis aux utilisateurs de contourner la censure et le filtrage Internet.

Des membres de la diaspora soudanaise ont suggéré de fournir l'accès à Internet via VSAT (une technologie satellite) mais, en raison du coût élevé et des risques liés à la livraison d'équipement à cette époque, cette option n'était pas possible.

Coupure d'Internet accompagnée d'une répression brutale

Pendant la coupure d'Internet de juin-juillet 2019, les Soudanais·es à l'intérieur et à l'extérieur du pays ont eu peur parce qu'il leur était impossible de communiquer avec leurs familles ou d'accéder et de partager des informations essentielles.

Selon les médias, le 3 juin 2019, les forces de sécurité ont massacré des dizaines de manifestant·e·s et jeté un certain nombre de cadavres dans le Nil. On estime à plus de 100 le nombre de manifestant·e·s qui ont été tué·e·s lors de cette  répression, bien que le nombre exact de victimes soit encore inconnuDes groupes de défense des droits humains pensent qu'Internet a été fermé pour empêcher toute fuite d'informations ou de preuves des violations.

Alors que de nombreuses organisations s'efforçaient d'assurer des services de base tels que l'eau, la nourriture, la santé et l'éducation pendant les fermetures, ces efforts ont échoué à bien des égards à répondre aux besoins des populations en raison d'un manque de connectivité Internet.

Les perturbations intentionnelles d'Internet sont considérées comme une violation des droits et libertés fondamentaux, et en juillet 2016, le Conseil des droits humains des Nations Unies a adopté une résolution par consensus qui condamnait les fermetures d'Internet.

Pertes financières

Un arrêt total d'Internet pose un grave risque pour l'économie. La connectivité Internet fournit les outils de communication et de chiffrement essentiels nécessaires pour stocker les données en toute sécurité et gérer efficacement les affaires.

Selon le rapport de 2018 de l’Autorité de réglementation des postes et télécommunications (TPRA), la contribution de l'industrie des télécommunications à l'économie soudanaise était de 14 % (5,2 % par contribution directe et 8,8 % à titre de contribution indirecte).

Selon les statistiques de NetBlocks via son outil d'estimation des coûts des coupures d'Internet, l'économie soudanaise a perdu 1 694 039 708 dollars des États-Unis au cours de la période de fermeture d'Internet du 3 juin 2019 au 9 juillet 2019, sans tenir compte des pertes supplémentaires dues à l'effondrement de la confiance des consommateurs et des investisseurs.

Selon Al Jazeera, les pertes des entreprises et des particuliers disposant d'une connexion Internet ont dépassé les 750 millions de dollars lors de la fermeture de 37 jours qui a commencé le 3 juin 2019. La Banque mondiale a estimé les pertes liées à la coupure à 45 millions de dollars par jour. Selon un article de Quartz Africa publié en 2019, les fermetures d'Internet ont coûté à l'économie soudanaise 1,8 milliard de dollars US.

Les pertes directes de l'entreprise Zain se sont chiffrées à 207 millions de livres soudanaises (4,36 millions de dollars US), ce qui représente 26 % de son chiffre d'affaires mensuel. Les coûts indirects connexes ont été causés par la baisse des recettes mensuelles, les coûts d'exploitation du réseau, les frais juridiques et l'effondrement des startups.

Un avenir sans coupures ?

Pour imaginer un avenir au Soudan sans coupure d'Internet, les autorités doivent travailler sur plusieurs lois : premièrement, une loi qui consacre la neutralité du réseau afin que l'Internet reste libre et ouvert, y compris pendant les crises politiques ; deuxièmement, une loi qui criminalise le refus d'accès à Internet ; et troisièmement, une loi visant à prévenir les violations de la vie privée et des données personnelles des utilisateurs.

Si ces mesures sont mises en place, il sera plus difficile à l'avenir de prendre une décision de fermeture.

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