Les Tanzaniens débattent de la signification du nouveau statut de « pays à revenu intermédiaire » selon la Banque mondiale

Vue d'une station du Dar Rapid Transit de nuit. Des bus circulent sur une voie réservée.

Inauguré le 10 mai 2016, le Dar Rapid Transit (DART) est un système de transport en commun par bus reliant la banlieue de Dar Es Salaam au quartier central des affaires. Photo par Mazupixel, sous licence CC BY-SA.

Sauf mention contraire, tous les liens renvoient vers des pages en anglais.

Le 1er juillet 2020, la Banque mondiale a changé [fr] la classification de la Tanzanie, qui passe de la catégorie « pays à faible revenu » à « pays à revenu intermédiaire de la  tranche inférieure », ce qui a déclenché un débat national sur la signification du développement et la façon de le mesurer.

Le président John Magufuli a annoncé la mise à jour de la classification de la Banque mondiale sur Twitter, expliquant que la Tanzanie avait atteint le statut de « revenu intermédiaire » cinq ans avant son objectif prévu de 2025.

Aujourd'hui, 1er juillet 2020, la Banque mondiale a annoncé que la Tanzanie était devenue un pays à revenu intermédiaire. Je félicite mes compatriotes tanzaniens pour cette réalisation. C'est un grand exploit et un travail important que nous avons accomplis, puisque nous avions prévu de devenir un pays à revenu intermédiaire en 2025 mais que nous y sommes parvenus en 2020. Que Dieu bénisse la Tanzanie.

Certain·e·s Tanzanien·ne·s – en particulier les partisans du gouvernement tanzanien dirigé par le parti Chama cha Mapinduzi (CCM, en français : Parti révolutionnaire) – ont salué le président Magufuli pour avoir pris de l'avance sur la réalisation de cette étape. Mais les critiques soutiennent que la mise à jour de la classification de la Banque mondiale ne reflète pas avec précision la vie de la plupart des Tanzanien·ne·s et ne correspond pas à la vision du premier président tanzanien Julius Nyerere d'un développement centré sur l'humain.

Quelques internautes ont spéculé sur des plans plus fastueux pour le week-end, maintenant qu'ils ont atteint le statut de revenu intermédiaire. Le ministre tanzanien du Tourisme et des Ressources naturelles, affilié au CCM, Hamisi Kigwangalla, a remercié en plaisantant le mineur Saniniu Laizer pour le reclassement du pays de faible revenu à revenu intermédiaire/tranche inférieure. En effet, celui-ci a récemment fait la une des journaux internationaux pour avoir découvert deux grosses pierres tanzanites et être devenu milliardaire du jour au lendemain :

Merci, mon Dieu, de nous avoir donné le milliardaire Laizer!

Augmentation du RNB – avec des personnes vivant dans la pauvreté ?

Le revenu national brut (RNB) par habitant de la Tanzanie – une mesure du revenu moyen d'un pays par habitant – est passé de 1020 $ en 2018 à 1080 $ en 2019, ce qui la place au-dessus du seuil actuel de la Banque mondiale pour le statut de revenu intermédiaire inférieur. Le RNB par habitant est le revenu total des résidents et des entreprises d'un pays divisé par la population du pays.

Attirant l'attention sur les lacunes du RNB par habitant, l'écrivain Dotto Rangimoto a tweeté un calcul de cet indicateur basé sur une répartition hypothétique des revenus :

Quand on vous dit «pays à revenu intermédiaire», vous devez comprendre ce que cela signifie plutôt que de simplement vous réjouir, comme Humphrey Polepole [membre du CCM], qui a décidé de vendre sa propre humanité. Par exemple, disons que
1. Mo gagne 1 000 $
2. Bakheresa gagne 900 $
3. Rostam gagne 700 $
4. Je gagne 14 $
5. Vous gagnez 18 $
6. Mon enfant gagne 0 $
7. Votre enfant gagne 0 $
Total: 2 632 $ / 8 = 329 $
Revenu moyen par personne: 329 $

Dotto Rangimoto a tweeté quelques revenus hypothétiques, illustrant comment les revenus élevés de quelques-uns pouvaient gonfler la mesure du RNB par habitant, si bien que cette moyenne devient une mesure inexacte du revenu d'un·e Tanzanien·ne typique.

Le 11 juillet, la représentation de la Banque mondiale en Tanzanie a tweeté que le nombre de Tanzanien·ne·s vivant dans la pauvreté était passé de 12 millions de personnes en 2012 à 14 millions en 2018, principalement en raison de la croissance démographique :

Parce que la population de la Tanzanie a augmenté plus rapidement que la pauvreté n'a été réduite en 2018, environ 14 millions de Tanzanien·ne·s vivaient dans la pauvreté, contre 13 millions en 2007 et 12 millions en 2012

Au lendemain de l'amélioration de la classification de la Tanzanie par la Banque mondiale, la réalité d'un nombre croissant de personnes vivant dans la pauvreté a suscité la confusion.

Nyari a demandé sur Twitter :

Aidez-nous à comprendre, sommes-nous vraiment un pays à revenu intermédiaire ou sommes-nous encore à faible revenu ?

La politique du développement

John Heche, parlementaire de l'opposition tanzanienne Chama cha Demokrasia na Maendeleo  (CHADEMA, en français : Parti pour la démocratie et le progrès), a tweeté des lamentations sur un « pays à revenu intermédiaire sans services sociaux décents », une situation qu'il attribue à la direction du CCM.

M. Heche a inclus des photographies d'écoliers assis par terre dans le district de Mvomero dans le sud-est de la Tanzanie pour illustrer son propos :

Il y a eu beaucoup de bruit, beaucoup d'affectation, de grandes campagnes et l'achat cash d'avions, tout cela pendant que les écoliers sont obligés de s'asseoir par terre et n'ont pas assez de salles de classe, ce qui est très déroutant. Un pays à revenu intermédiaire sans services sociaux décents, cela donne à réfléchir. [Les problèmes dans] le district de Mvomero existent avec un président issu du CCM, un député du CCM, un conseil du CCM et de membres du conseil du CCM.

En réponse au tweet de John Heche, Besta Mlagila, une supportrice du CCM, a répliqué :

Depuis l'arrivée au pouvoir de ce cinquième gouvernement, le nombre de salles de classe est passé de 1 710 à 2 533. Si nous ajoutons 823 autres salles de classe d'ici cinq ans, il y aura plus de 3 500 salles de classe. Et c'est ce qui nous fera gagner en octobre. #Votez à nouveau pour Magufuli en 2020.

L'héritage de Nyerere

Julius Nyerere a dirigé la Tanzanie de 1964 à 1985, au cours de laquelle il a développé et mis en œuvre un projet de développement national socialiste appelé Ujamaa ou « famille élargie » en swahili. Les politiques centrales et les principes philosophiques de l'Ujamaa de Nyerere comprenaient la nationalisation de l'économie, l'agriculture collective, l'éducation universelle et l'autosuffisance communautaire.

L'utilisateur de Twitter Joo fait référence à l'approche centrée sur l'humain du développement de Julius Nyerere:

Julius Nyerere a dit un jour que le développement concernait les gens, pas les choses. Le statut de revenu intermédiaire d'un pays est mesuré par ses ponts et ses gratte-ciels, même si les écoliers sont aujourd'hui assis par terre aux quatre coins du pays.

Suphian Juma de l'Alliance pour le changement et la transparence (ACT) – candidat parlementaire du parti Wazalendo pour West Singida, a partagé une vidéo largement diffusée de Nyerere commentant l'incapacité des indicateurs économiques traditionnels à mesurer le développement :

Au président Magufuli et à notre gouvernement CCM : alors que vous célébrez la désignation de la Tanzanie en tant que pays à revenu intermédiaire, sachez ceci : « Nous ne pouvons pas dire qu'un pays se développe et qu'il y a eu une croissance économique lorsque ses citoyen·ne·s ne sont pas libres et vivent dans la crainte et la peur. » - Julius Nyerere

En amont des élections prévues pour octobre, la classification de la Tanzanie en tant que pays à revenu intermédiaire a suscité un débat sur la question de savoir si l’amélioration de la classification reflète les expériences de la plupart des Tanzanien·ne·s, et comment le passé politique et économique du pays pourrait en inspirer l'avenir.

Commentez

Merci de... S'identifier »

Règles de modération des commentaires

  • Tous les commentaires sont modérés. N'envoyez pas plus d'une fois votre commentaire. Il pourrait être pris pour un spam par notre anti-virus.
  • Traitez les autres avec respect. Les commentaires contenant des incitations à la haine, des obscénités et des attaques nominatives contre des personnes ne seront pas approuvés.

Je m'abonne à la lettre d'information de Global Voices en Français

Non merci, je veux accéder au site