Entretien avec Nicky Nodjoumi sur l'art, le pouvoir et la politique

Nicky Nodjoumi à l'oeuvre dans son atelier de Brooklyn New York. crédit Photo: avec son aimable autorisation.

Nicky Nodjoumi à l'oeuvre dans son atelier de Brooklyn (New York). Credit photo: usage aimablement autorisé.

[Cet article a initialement été publié en anglais, en novembre 2018]

De la galérie Homa de Téhéran au Metropolitan Museum of Art de New York, les réalisations de Nicky Nodjoumi [en] sont exposées dans le monde entier. Ayant travaillé et vécu dans son Iran natal avant et durant la révolution de 1979, Monsieur Nodjoumi, qui réside désormais à Brooklyn, a développé un vif intérêt pour la relation entre l'art et la politique. Étudiant en art dans les années 1970 au City College de New York, il a discrètement entretenu cet intérêt jusqu'à ce qu'une nouvelle génération d'artistes « accomplisse une mutation de la scène artistique new-yorkaise et mette fin à la domination des élites ». Dès cet instant, les galeristes ayant boudé son travail commencèrent à lui ouvrir leurs portes.

Dans sa perspective globale, l'art de Monsieur Nodjoumi explore les sujets liés à la politique et au pouvoir de manière puissante, interprétative, multiforme, et parfois satirique. L'audace et la curiosité caractérisent le travail non déclaratif de Monsieur Nodjoumi au fil des décennies.

Omid Memarian (OM): La politique d'aujourd'hui est très présente dans votre œuvre. Comment s'articulent vos réflexions pour dépeindre les questions politiques sans vous concentrer sur une personnalité ou un incident particulier ?

Nicky Nodjoumi (NN) : Je m'inspire d'une photo de journal ou de magazine. Les temps où les artistes plaçaient un modèle devant eux pour dessiner un sujet sont révolus… Par exemple, je ne peux pas utiliser M. Trump comme modèle pour peindre son portrait, mais je peux m'appuyer sur la grande profusion de ses photos pour illustrer le thème que je souhaite aborder. Je m'efforce souvent de changer la forme ou le corps pour n'avoir qu'une ressemblance superficielle avec la réalité. La personne ne sera pas reconnue par tout le monde car je veux que les gens fassent l'effort d'observation afin d'établir la relation.

Les Autorités , encre sur papier, 85”x126” 2016. Avec l'aimable autorisation de Nicky Nodjoumi.

OM: Vous avez consacré les dix dernières années au traitement des questions de pouvoir, notamment dans votre dernier recueil, « Field Work and Two Faces ». Quelle en est l'impact sur votre œuvre ?

NN: Les relations entre les gens constituent le socle du pouvoir. Nous avons différents types de pouvoir; l'État en est le pilier central et ensuite vient la famille. Le pouvoir n'est pas dissimulé mais peu de gens le remarquent. Mon désir de le mettre à nu avec une touche de dérision explique ce choix comme principal thème de travail. La primauté de la légèreté sur le sérieux est importante dans son traitement. Dans chaque œuvre, le pouvoir est représenté sous un angle différent, mais en fin de compte, l'humour transparait de la vue d'ensemble.

Voici Alep, encre sur papier, 215 x 320 cm, 2017. Sous aimable autorisation de Nicky Nodjoumi.

OM: Vous avez étudié les beaux-arts au City College de New York dans les années 1970. Depuis ce temps, les écoles d'art se sont développées dans le pays. Dans quelle mesure ont-elles évolué ?

NN:Lorsque je suis allé à l'université en 1972 j'ai terminé en un an et demi. Je voulais finir et retourner en Iran le plus tôt possible. Les styles colorés et minimalistes étaient populaires à cette époque. Le problème que j'avais avec l'école et mes professeurs venait de leur incapacité à répondre à mes interrogations sur le rapport de l'art à la politique.

Militant dans les organisations étudiantes et politiques, je devais comprendre la relation entre la politique et l'art avant d'apprendre à peindre. Ce que je voyais en dehors de l'université ne m'a pas enrichi. La plupart des travaux étaient abstraits, comme ce que je faisais à l'université avec de bons résultats, mais j'abordais aussi des sujets qui me plaisaient. Bien entendu, je gardais mes travaux secrets.

OM: Pourquoi ?

NN: À cause du risque d'incompréhension. La dictature de l'art abstrait s'est effondrée en Europe et à New York dans les années 1980. Et subitement un groupe de jeunes artistes a envahi les galeries de l'East Village avec des œuvres inspirées des dures réalités sauvages de leur environnement. De petites boutiques où l'on pouvait facilement entrer et apprécier de l'art sont apparues dans les rues. Tous ces facteurs ont changé la physionomie de la scène artistique new-yorkaise en mettant fin au règne des élites. Soudainement, tout est devenu possible.

OM: Vos opinions politiques sont influencées par votre pays d'origine et d'enfance, l'Iran, et celui de votre résidence actuelle, les États-Unis. Ces pays évoluent dans des contextes très différents d'un point de vue politique. Quel est l'impact de ce grand écart de dualité géopolitique et identitaire sur votre œuvre ?

NN: Parfois ils se confondent. Du moins à mon avis, les jeux de pouvoir sont les mêmes dans les structures étatiques des deux pays. Je peux présenter le climat politique d'ici de la même manière que celui d'Iran. Il me suffit de changer les personnages. Des femmes voilées et des mollahs se voyaient souvent dans mes œuvres à l'époque du shah d'Iran (1941-1979) parce qu'ils faisaient partie de la classe opprimée. Cela n'étant plus le cas, je ne les utilise plus. Nous devons les considérer différemment aujourd'hui.

À la recherche d'une nouvelle expérience, de Nicky Nodjoumi. Huile sur toile. Peint en 2010-2013.

OM: Malgré les restrictions sur la liberté d'expression, il existe en Iran une scène artistique vivante reflétant les faits politiques et artistiques actuels. Quelle était la situation lorsque vous viviez la-bas ?

NN: Les choses ont beaucoup évolué; tout ceci n'existait pas lorsque nous allions à l'école en Iran. Malgré les conditions difficiles dans lesquelles les artistes travaillent, la scène artistique iranienne demeure très mouvementée. La multiplication des styles artistiques ici, s'est faite en même temps que la progression de l'art en Iran. Nous notons la diversité des travaux. La calligraphie et l'art en miniature sont omniprésents, ce qui n'était pas le cas du temps du shah.

Les évènements politiques ont aussi marqué de leurs empreintes les artistes. J'observe l'évolution de certains d'entre eux, et parfois, la similitude de nos œuvres me choque, même si je ne vis pas là-bas et que je n'expose que très rarement. Mais la voie est désormais ouverte. Nombreux sont les artistes qui y réalisent beaucoup de bons produits indépendants et originaux.

Les serments des infidèles 2017. Huile sur toile. Usage aimablement autorisé par Nicky Nodjoumi.

OM: Pour un artiste, quelle est la différence entre évoluer aux États-Unis où la liberté d'expression est exponentielle, et un environnement comme celui de l'Iran où les interdictions sont légion ?

NN: La différence est absolument remarquable. Saul Steinberg était un grand dessinateur américain d'origine européenne. Il est célèbre pour avoir déclaré que le surréalisme italien était issu de son fascisme. J'ignore à quel point c'est exact mais il est avéré qu'en période de crise, les artistes ont tendance à explorer des pistes alternatives. Ce n'est peut-être pas exactement la démarche recherchée, mais ils parviennent à être créatifs malgré la tyrannie.

Vous vous demandez peut-être si mon parcours aurait été différent si j'étais resté en Iran ? Certainement. Vous remarquerez que maintenant de jeunes artistes réussissent bien à s'exprimer là-bas.

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