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Russie/Géorgie : La tentation des blogs politiques rémunérés

Les blogueurs rémunérés et la “communication de l'ombre” sont devenus réalité dans l'internet russe et a même fait l'objet d'un reportage [en anglais] sur une télévision russe. Global Voices a publié un article exhaustif sur la question l'an dernier, même si les tarifs ont augmenté significativement depuis ; d'autres sites en ont aussi parlé (voir par exemple ici et ici [en anglais]).

Une discussion récente sur le blog de Iouri Yakounine, un écrivain et blogueur politique à succès en Géorgie, révèle combien il est tentant à beaucoup d'égards d'acccepter de l'argent pour l'écriture d'un billet de blog. L'article de Yakounine est intéressant en ce qu'il creuse l'aspect éthique de la question. La discussion fait découvrir pourquoi certains trouveront acceptable de se faire payer, et aussi pourquoi le refus d'écrire un article rémunéré peut passer pour de la sottise.

“Suis-je idiot ?”

'Money under the mouse' stock photo from sxc.hu

'L'argent sous la souris' photo banque d'images sxc.hu

Le 17octobre 2011, Iouri Yakounine écrivait [en russe] sur son blog :

Сегодня предложили написать статью за …. 300$ : – нужна статья про вашего президента и его министров о том какие они плохие.

Aujourd'hui on m'a proposé d'écrire un article pour… 300 dollars : on a besoin d'un article sur votre président [de la Géorgie] et ses ministres et comme ils sont mauvais.

La conversation s'est engagée sur Skype lorsqu'un dénommé “Sergueï” s'est présenté comme le directeur d'une agence de relations publiques de Moscou et a fait la proposition.

I. Yakounine a mis en ligne une capture d'écran [en russe] du dialogue pour prouver ses dires.

“Quelle est votre motivation ?” a demandé Yakounine apparemment ébloui par une offre aussi généreuse.
“Je suis payé pour ça”, a expliqué Sergueï. “Et plus que 300 dollars.”
“Je vois”, interrompit Yakounine.
“Il y a seulement que je ne trouve pas de blogueur en Géorgie”, Sergueï semblait frustré et un peu surpris. “Ils sont tous pour Saakahsvili [le président de Géorgie].”
“Vous n'en trouverez pas. Je ne suis pas un partisan de Saakashvili et je peux écrire un tas de choses mais pas pour de l'argent”, rétorqua Yakounine.

“Est-ce que je suis idiot [d'avoir refusé] ?” a demandé Yakounine à ses lecteurs. Il a plusieurs fois des regrets dans des commentaires sur son manque d'argent (il vit d'une petite pension) et l'anniversaire proche de son fils qui veut un cadeau.

“Ecrivez l'article,” lui a conseillé [en russe] son confrère blogueur et lecteur temur25.

“Si vous ne l'écrivez pas, quelqu'un d'autre le fera.” “Vous n’avez pas besoin d'argent ?” a demandé [en russe] tipo-graff.

“Ecrivez-le. Tout le monde sera gagnant. Vous et le directeur. Et Saakashvilli, à mon avis, y survivra,” a écrit [en russe] Run-if-you-can (‘Sauve qui peut’).

Mais Yakounine s'en est tenu à sa décision : “Je l'écrirais”, a-t-il rétorqué. “Mais une cuiller de merde dans un tonneau de miel ou une cuiller de miel dans un tonneau de merde, c'est toujours de la merde. Je ne veux pas que ma famille sente ça.”

“Mais y aurait-il des mensonges dans l'article ?” poursuit run-if-you-can. “Je comprends que vous n'aimez pas Saakashvili et n'êtes pas en faveur de la ligne du parti officiel. Alors, où est le problème ?”

“Ce n'est pas des mensonges que je parle” explique alors Yakounine. “On peut trouver dans la présente discussion plus qu'il n'en faut pour ce genre d'article, mais je n'écrirais pas même la VÉRITÉ pour de l'argent ! De la publicité, oui, mais pas quelque chose de sacré.”

Une réalité tentante

Il faut noter que les utilisateurs de LiveJournal ont été nombreux à soutenir la décision de Yakounine. Mais que lui, un des blogueurs les plus connus de Géorgie, se sente dans la nécessité de s'expliquer et recoure à sa communauté internet pour appui est un signe du climat d'insécurité où vivent de nombreux blogueurs politiques en vue du pays.

Popularité et influence en ligne amènent souvent des offres “intéressantes” de monnayer les hordes de ‘followers’ (voir encore l’article de Global Voices précité ou les confessions de russos ici [en russe]). Les accusations réciproques des blogueurs russes d'accepter de l'argent pour écrire un billet de blog ne surprend presque personne. On peut seulement supputer combien de gens sont réellement rémunérés ans rien dire, ou font profession d'être incorruptibles. Les situations financières difficiles et l'énorme effort qu'il faut pour attirer des milliers de lecteurs ont leur part.

Les réponses au billet de Yakounine témoignent du présupposé qu'il y aura toujours quelqu'un de prêt à prendre l'argent  (“Si vous ne l'écrivez pas, quelqu'un d'autre le fera”). Malheureusement, la simple expression d'un point de vue différent entraîne des accusations d'être un blogueur rémunéré. “On croit que si vous écrivez sur quelqu'un d'une façon différente des autres, ça veut dire que vous êtes payé,” écrit Yakounine.

Bien qu'on le voie généralement comme une plate-forme pour exprimer des opinions passées sous silence par les médias traditionnels, Internet peut aisément devenir un instrument d'opérations politiques. Mais payer les blogueurs pour promouvoir des messages politiques particuliers est une gifle à la liberté d'expression. C'est aussi une tendance dangereuse susceptible de discréditer le principe même d'agora des idées, qui en Russie et dans les anciennes républiques soviétiques se débat encore avec l'héritage des régimes répressifs.

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